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Biais de genre et tests médicaux: quel impact pour la santé des femmes?

Les préjugés masculins dans les tests médicaux nuisent à la santé des femmes
03 déc. 2019 à 09:33 - mise à jour 08 déc. 2019 à 13:24Temps de lecture4 min
Par July Robert

Les maladies qui touchent les femmes sont souvent mal diagnostiquées, parfois même non repérées par le corps médical. En tous cas, elles demeurent encore aujourd’hui souvent un mystère total. La docteur Kate Young, chercheuse à la Monash University en Australie, s’est penchée sur le phénomène. "Dans une grande partie de l’histoire documentée, les femmes ont été exclues de la production des savoirs médicaux et scientifiques. Nous nous sommes donc fondamentalement retrouvés avec un système de santé fait par et pour les hommes," déclare-t-elle.

Des récits " hystériques "

Dans Génération des animaux, le philosophe grec Aristote qualifie la femme de mâle mutilé. Endométriose et fibromyalgie sont des pathologies qui touchent les femmes et qui sont trop rarement prises au sérieux. Young a rassemblé les propos éloquents de certains médecins, comme notamment "Sont-ce les folles qui attrapent l’endométriose ou l’endométriose rend-elle folle ?" ou encore " Je n’ai jamais eu de patiente atteinte de fibromyalgie qui ne soit pas folle à lier". Pourquoi la profession ne fait-elle pas confiance aux femmes, à leurs souffrances et symptômes ?

Toujours d’après le docteur Young, " ce sont les hommes qui ont élaboré les sciences médicales au sujet des femmes et de leur corps. Les données de recherches sont abondantes et démontrent comment ces savoirs ont été construits pour renforcer le discours hystérique et l’idée des femmes en tant que corps reproducteurs. "

Toutes les recherches ont toujours été principalement centrées sur les hommes. Non seulement les scientifiques étaient principalement des hommes mais la plupart des cellules des animaux et des humains étudiés en médecine étaient masculins. Dès lors, une grande majorité des progrès effectués en médecine l’ont été grâce à l’étude de la biologie masculine.

Par ailleurs, pendant des siècles, la médecine a présumé que la seule et unique différence entre les femmes et les hommes était leurs organes reproducteurs. Malgré la découverte du système endocrinien producteur d’hormones au début du 20ème siècle, la médecine a continué à considérer que tous les autres organes et toutes les autres fonctions opéraient de la même manière chez les femmes et chez les hommes.

Perçues comme des utérus ambulants, les femmes voyaient tous leurs maux justifiés par cet organe que ne possèdent pas les hommes.

Ce discours paternaliste est notoirement démenti par l’histoire. Les pratiques d’expérimentation brutale de traitements médicaux sur les femmes sont légion à travers le temps.


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Le corps féminin et la science

Cet état de fait a des conséquences majeures pour la pratique médicale mais aussi, et surtout, pour la santé des femmes. "La médecine définit les corps féminins et masculins comme distincts mais inégaux. Les analyses des textes médicaux au travers de l’histoire révèlent que le corps masculin a été construit pour servir de gabarit pour juger tous les corps. Tout aspect du corps de la femme, auquel on ne peut pas donner de comparatif masculin comme l’utérus par exemple, est considéré comme une preuve de déviance," déclare Kate Young.

C’est en prenant conscience de ce biais masculin dans le monde médical que le US Public Health Service Task Force a publié un rapport sur la santé des femmes dans lequel on peut lire cette mise en garde, "le manque historique d’intérêt du monde de la recherche pour la santé des femmes a compromis la qualité des informations en matière de santé disponibles pour les femmes ainsi que des soins de santé qu’elles reçoivent".

Dans les années soixante, relate le rapport, un groupe de chercheurs avait constaté que le taux de maladie cardiaque était plus faible chez les femmes jusqu’à ce que leur niveau d’œstrogènes ne baisse à la ménopause. Ils ont donc procédé à un vaste test afin de chercher si un apport complémentaire d’hormones pouvait constituer un traitement préventif efficace. Le panel de cette étude est révélé par Maya Dusenbery dans son ouvrage Doing Harm : l’étude a porté sur 8341 hommes et … 0 femme ! Les exemples de l’absence des femmes dans la recherche médicale et dans les essais pharmaceutiques foisonnent…

A la suite de ces premières prises de conscience outre-Atlantique, l’OMS a adopté en 2002 une approche politique sur les questions d’équité entre les sexes et selon les genres. En 2014, le National Institute of Health américain a reconnu le problème de ce biais masculin dans les essais cliniques et précliniques et, en 2016, a exigé que toutes les recherches qu’il finance incluent des "spécimens femelles" (sic).

En Europe, cette conscientisation fut plus tardive et eut d’abord lieu dans des pays tels que l’Allemagne ou ceux d’Europe du Nord qui ont mis en avant la notion de médecine genrée. Plus récemment, la Commission Européenne a également intégré l’égalité de genre comme critère d’excellence scientifique suite à la publication d’un rapport sur les politiques scientifiques dans l’Union Européenne.

Une chronique de July Robert, autrice et traductrice

"Les Grenades-RTBF" est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

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