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Bernard Tapie et Raymond Goethals, plus qu'un président et son entraîneur

Bernard Tapie et Raymond Goethals, plus qu'un président et son entraîneur

© BORIS HORVAT - AFP

03 oct. 2021 à 08:02Temps de lecture6 min
Par T. Van der Linden

Bernard Tapie est décédé à l'âge de 78 ans. Il aura bâti son succès dans le sport à travers des rencontres marquantes. Entre prises de bec, admiration mutuelle et surtout, une Ligue de Champions ensemble, la collaboration entraîneur président entre Bernard Tapie et Raymond Goethals est une des plus célèbres et des plus fructueuses de l’histoire du football français. Un lien spécial entre deux hommes particuliers.

Tapie, la Coupe d’Europe avant tout

Fort de sa réussite dans le monde du cyclisme, Bernard Tapie veut reproduire le même schéma dans le football. En 1986, l’opportunité de racheter l’Olympique de Marseille s’offre à lui. Le club est devenu un géant en sommeil, végétant dans les bas-fonds du championnat de France, 10 ans après son dernier titre de champion. En plus des difficultés sportives, le club est aussi dans les embarras financiers mais Tapie se jette sur l’occasion et rachète le club phocéen pour un franc symbolique avec une ambition claire : remporter la Coupe d’Europe.

Après 3 années, l’OM a retrouvé son éclat perdu grâce à l’arrivée, chaque année, de joueurs talentueux comme Alain Giresse, Jean-Pierre Papin (arrivé du Club de Bruges), Abedi Pelé, Eric Di Meco, Franck Sauzée ou encore Eric Cantona. Des noms qui permettent aux Phocéens de faire le doublé Championnat-Coupe en 1988-1989, début d’une hégémonie bleue et blanche de quatre ans sur le football français.


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Mais chaque saison, malgré un recrutement intensif, les Marseillais n’arrivent pas à s’imposer sur la scène européenne. Tapie multiplie donc les entraîneurs sur le banc olympien Gérard Banide puis Gérard Gili qui parvient tout de même à atteindre la demi-finale de la Coupe d’Europe des clubs champions, ancêtre de la Ligue des Champions, en 1990 mais voit son parcours arrêté par le Benfica et surtout une erreur d’arbitrage flagrante (Vata marque de la main). Un évènement frustrant pour le président qui estime que son club n’est pas assez respecté sur la scène européenne.

Il veut donc une pointure prestigieuse à la tête de son équipe et recrute l’entraîneur, champion du monde avec l’Allemagne durant l’été : Franz Beckenbauer. Mais l’aventure du Kaizer en Provence tourne vite court. Irrité par l’absence d’infrastructures de haut niveau (Marseille n’a pas de centre d’entraînement à l’époque et doit s’entraîner sur des terrains ouverts au public) et incapables d’imposer son 3-5-2 à son effectif avec un président connu pour mettre son nez dans les plans de jeu, Beckenbauer se prend les pieds dans le Tapie et est licencié moins de six mois après son arrivée, en janvier 1991. En revenant plus tard sur cet épisode, Tapie déclare : "Moi, je ne suis pas content de Beckenbauer qui me met un bordel pas possible alors qu’il est le meilleur du monde. Mais il est le meilleur du monde avec des Allemands ! Et quand je le vois diriger mon équipe, je deviens fou… Et qui avait les couilles de virer le champion du monde au bout de deux mois si ce n’est pas moi…"

Pour lui succéder, Bernard Tapie choisit un entraîneur, dauphin des Phocéens avec Bordeaux lors de la saison 1989-1990 : Raymond Goethals.


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Franz Beckenbauer et Bernard Tapie, 20 septembre 1990
Franz Beckenbauer et Bernard Tapie, 20 septembre 1990 © JACQUES DEMARTHON - AFP

"Appelle-moi Bernard"

La première rencontre en les deux hommes est déjà spéciale. Comme le raconte Raymond Goethals à André Remy dans le documentaire Raymond a toujours raison, "l’entretien d’embauche" se fait à Paris et les débuts sont prometteurs : "Comme il parle, dans son style, il me dit : Ah ! C’est toi qui m’as fait chier l’an dernier ! ", explique Goethals. "A ce moment-là, je lui dis : Président… Ah non ! Je ne suis pas "Président", je m’appelle Bernard. Tout le monde m’appelle Bernard et je veux que tu m’appelles Bernard. Moi je lui dis "non". J’ai été élevé comme ça. Partout où j’ai travaillé j’ai eu un président. Le président reste le président. Il m’a répondu : Ah. Comment est-ce possible ça ? C’est encore une histoire belge ?"

Quelques instants plus tard, le président fait part de son obsession de vouloir gagner la Coupe d’Europe à Raymond La Science. Ce à quoi le Bruxellois répond : "Mais de quelle Coupe parlez-vous ? Tu me prends pour un con ?" Lui répond Tapie. "Il n’y a qu’une Coupe. Celle avec les grandes hanses !" Raymond Goethals répond alors avec son calme presque olympien : "Ah. Ça, je ne sais pas vous programmer." Des mots et une attitude qui ont manifestement convaincu Bernard Tapie qui lui répond : "Même si tu me dis que tu ne sais pas la gagner, je vais quand même t’engager." La relation entre les deux hommes est lancée.

Raymond Goethals sur sa rencontre avec Benard Tapie

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Raymond Goethals au Vélodrome
Raymond Goethals au Vélodrome © BORIS HORVAT - AFP

Des débuts totalement réussis

Si la première place au championnat était déjà dans les mains des Marseillais lors de l’entrée en fonction de Goethals (le 3 janvier 1991), le spectacle l’était moins. Un changement radical dès les deux premiers matches à domicile du Sorcier : des succès 7-0 et 6-0. L’ère Goethals est lancée et la saison 1990-1991 se termine avec un titre de champion de France et une finale de la Coupe des clubs champions, perdue face à l’Etoile Rouge Belgrade (0-0, 3 tirs au but à 5).

"Quand je suis arrivé, les résultats ont suivi", raconte Goethals. "C’était la base. Et j’ai apporté un football attractif, spectaculaire pour la bonne raison que j’étais encore, en Europe, un des seuls à jouer avec trois attaquants. Trois attaquants nés : Pelé, Chris Waddle et Papin et très complémentaires."

La saison suivante, Raymundo laisse le banc au Yougoslave Tomislav Ivic pour endosser le rôle de directeur technique. Une expérience qui ne dure que quatre mois. Goethals reprend les rênes de l’équipe et décroche un nouveau titre de champion de France mais échoue au 2e tour de la Coupe d’Europe, battu par le Sparta Prague.

 

Raymond Goethals sur ses premiers pas à Marseille

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Marseille champion d'Europe 1993
Marseille champion d'Europe 1993 © AFP

L’apothéose européenne

La saison 1992-1993 débute comme la précédente : Goethals a fait un pas de côté pour laisser le banc, cette fois à Jean Fernandez. Mais encore une fois, l’expérience se limite à quelques mois. En novembre et après 14 matches, Fernandez est écarté et le technicien belge retrouve son banc pour une saison marquée par un nouveau titre de champion (même s’il sera annulé suite à l’affaire de corruption du match Marseille-Valencienne) mais aussi et surtout par la victoire en Coupe des Clubs Champions devenue Ligue des Champions. Un corner d’Abedi Pelé déposé sur la tête de Basile Boli face à Milan offre à Marseille et à Tapie sa Coupe d’Europe tant rêvée.

"J’ai un avion à 9h30 pour Bruxelles"

Au quotidien, la relation de travail entre les deux hommes est parfois… Houleuse. Mais le Belge a toujours su quoi répondre à son président : "Vous savez, c’était son arme son "Je te mets à la porte". Et je lui répondais toujours la même chose : "il y a un avion à 9h30 pour Bruxelles" puis il raccrochait."

Bernard Tapie a souvent aussi été critiqué pour son ingérence et sa volonté d’imposer ses choix à ses coaches. Dans une interview accordée à AFP pour les 25 ans de la victoire en Coupe d’Europe, il raconte un moment étonnant de la finale : "Basile Boli s’est blessé à dix minutes de la mi-temps. Depuis la tribune, j’ai dit à l’entraîneur Raymond Goethals via un talkie-walkie de ne pas le remplacer tout de suite. Un joueur s’est approché du banc et a demandé à Goethals ce qu’il attendait pour effectuer le changement. L’entraîneur lui a répondu : "C’est l’autre con là-haut qui ne veut pas !" Comme il avait laissé le talkie-walkie ouvert, j’ai tout entendu. Mais c’était dit dans le stress du match."

Une réplique cinglante du Magicien qui a toujours trouvé son président un peu limité tactiquement : "Il ne faisait pas le poids tactiquement. Mais tout ce que j’ai eu comme contact avec lui, ce n’était que technique mais j’ai toujours fait ce que je voulais. Il ne m’a jamais dit : "Il faut mettre celui-là" et je devais le mettre."

Raymond Goethals sur sa relation avec Bernard Tapie

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Le départ

A 71 ans, Raymond Goethals est le plus vieil entraîneur à entraîner en la Ligue des Champions (record finalement battu par Jupp Heynckes en 2017). Après le sacre, il raconte la conversation avec son président, désireux de le garder encore en Canebières : "Quand on a gagné la Coupe des Champions, il m’a dit : tu ne me fais pas chier et tu dis oui. Je lui ai répondu : "Président j’ai dit que je gagnais la Coupe d’Europe ou je ne la gagnais pas. Je l’ai. Je m’en vais. J’ai un âge respectable. Je préfère partir quand vous me demandez de rester un an plutôt que dans 6 mois me dire fous le camp, tu es trop vieux."

C’est la fin de la collaboration entre les deux hommes et comme s’amusait à le dire le Belge, c’est l’entraîneur que Tapie a gardé le plus longtemps : trois années. Le lien entre Goethals, Marseille et Tapie restera particulier. On peut d’ailleurs observer la complicité qui unit encore les deux hommes bien des années après quand l’ancien sorcier olympien passe rendre visite à son ancien employeur.

Raymond Goethals sur son départ de l'Olympique de Marseille

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Bernard Tapie (1943-2021)

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