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Bénéfices financiers remarquables des 'tests coronavirus' pour l’Université de Liège et… son vice-recteur

Le vice-recteur de l’Université de Liège, Fabrice Bureau, aux côtés de Christie Morreale, la ministre de la santé (RW).
27 déc. 2021 à 05:59Temps de lecture10 min
Par Olivier Bailly

Depuis avril 2020, l’Université de Liège réalise des tests PCR pour la Plateforme fédérale de Testing de l’Inami. Uliège commercialise également des kits d’extraction et de prélèvement pour effectuer des tests Covid. Bilan de l’opération, près de 17 millions de bénéfices. Le vice-recteur Fabrice Bureau empocherait de son côté plus de 400.000 euros en royalties.

Lors de son Conseil d’administration de décembre, l’Université de Liège a fait le point sur les rentrées générées par le 1,1 million de tests PCR effectués à l’Université. Et la moindre chose que l’on puisse dire, c’est que bilan est positif.

L’ULiège a facturé pour 27 millions d’euros de tests PCR via la Plateforme fédérale. Il y a eu d’autres rentrées soulignées par Fabrice Bureau. Le vice-recteur de l’ULiège, véritable capitaine à la manœuvre des tests PCR et tests salivaires, a également mentionné les tests dans les maisons de repos pour 3,3 millions d’euros, ainsi que l’octroi des subsides de la Région et de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour 5,17 millions. Au total, 39 millions de rentrées pour 22 de dépenses (équipement, personnel, frais généraux de l’Université). Et donc au final 16,8 millions de bénéfices ! Enorme.

BELGA – NICOLAS MAETERLINCKBELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

Une des explications vient du prix des tests PCR. Le remboursement des tests était fixé à 47 euros, puis à 40 euros (en juin 2021) par l’Inami. Pour les laboratoires de la Plateforme fédérale comme c’est le cas pour l’ULiège, ils peuvent utiliser des appareils, des équipements et des réactifs mis à disposition par les pouvoirs publics fédéraux. Ils facturent alors 29,96 euros. Cela reste cher. Trop cher ? Oui selon l’Université de Liège qui a d’ailleurs proposé très tôt de faire des tests à moindre coût. Faute d’accord de tous les acteurs en lien avec l’Inami, ce ne fut pas possible. " A cause du lobby des labos agréés ", avance Anne Girin, administratrice de l’ULiège. " Le prix de remboursement est justifié quand il n’y a que quelques tests ", explique le virologue Benoit Muylkens (UNamur). " Mais, à très large échelle et dans un processus automatisé, tous les coûts sont rationalisés et ce montant doit être revu. Il pourrait être diminué par deux, voire trois. " Lors de l’intégration de l’UNamur à la plateforme, Benoit Muylkens a d’ailleurs annoncé en interne que son éthique personnelle l’amenait à se distancier de la Plateforme de testings. Comprenez que l’opération allait générer trop de bénéfices sur le compte des pouvoirs publics, et ce dans un moment de crise financière et sanitaire.

Difficile de lui donner tort.

"Chaque semaine, l’État belge dépense des millions d’euros en trop qui pourraient être consacrés à d’autres secteurs de la santé" le virologue Benoit Muylkens (UNamur)

Un budget fédéral de 713,6 millions d’euros est prévu en 2021 pour les tests PCR, a avancé en septembre la secrétaire d’État au Budget, Eva De Bleeker (Open Vld). Depuis lors, 26 millions de tests ont été effectués et la barre du milliard d’euros doit avoir été dépassée. Ce sont les laboratoires de biologie clinique agréés qui effectuent ces tests. Des structures publiques et privées. Il n’y a donc pas que les universités qui vont générer d’importants bénéfices. Les CHU également.

A Liège, C’est le labo du CHU de Liège qui valide officiellement les tests de l’ULIège, contre rétribution. Combien de tests, pour quel chiffre d’affaires ? Impossible à savoir. " Les données que vous demandez sont confidentielles et ne peuvent être transmises ", avance-t-on du côté du CHU liégeois. Du côté privé et à titre d’exemple, un laboratoire biologique comme Synlab Belgique a augmenté de près de 42 millions d’euros son chiffre d’affaires en 2020, avec un bénéfice de 15 millions d’euros. Et selon Synlab, ce qui aura une " influence notable sur l’avenir de la société ", c’est la " politique de l’Inami en matière de remboursement. "Evidemment. " En ne révisant pas le prix des analyses PCR réalisées en masse et de manière automatisée, chaque semaine, l’État belge dépense des millions d’euros en trop qui pourraient être consacrés à d’autres secteurs de la santé, comme, par exemple, une réelle revalorisation du métier d’infirmiers et d’infirmières ", avance Benoit Muylkens.

A qui les millions ?

Entretemps, ces millions du fédéral deviennent des bénéfices. Du côté de l’ULiège, entre 4 et 5 millions d’euros ont été ou seront entre autres réinvestis dans une étude épidémiologique et les tests gratuits (donc gratuits pour les utilisateurs mais pas pour l’université). Par ailleurs, 10 millions sont mis en réserve. Cet argent du remboursement de l’Inami se trouve sur le compte P du laboratoire 'Covid', dont sont titulaires le professeur Gillet (investi dès le départ dans l’aventure des tests) et le vice-recteur Bureau. Ces comptes P, par centaines à l’université, sont utilisés pour accueillir les prestations extérieures des universitaires, comme une consultance, ou la participation à une conférence. Certains ne rassemblent que quelques centaines d’euros. Celui des professeurs Gillet et Bureau contiendra une dizaine de millions d’euros ! Selon nos informations, les deux hommes souhaiteraient garder la somme sur leur compte pour la consacrer à la recherche dans leur domaine, l’immunologie.

J’ai contribué largement à ces bénéfices […] Ce serait sain que ce soit de retour dans les services d’immunologie

"J’ai contribué largement à ces bénéfices", avance Laurent Gillet. "Ce serait sain que ce soit de retour dans les services d’immunologie, mais je ne revendique rien". Pour le recteur Wolper, rien ne sert de se précipiter, mais "ce serait inacceptable que Laurent, qui a travaillé jour et nuit sur ce projet se retrouve d’ici un ou deux dans un labo en manque de moyens". Si les 10 millions restent sur le compte, cela ne risque pas d’être le cas.

Selon les règles internes à l’ULiège, l’affectation de ces 10 millions d’euros sur le compte P ne dépend que des titulaires des comptes, dans le respect des dépenses admises. Les comptes P peuvent servir à payer les frais de déplacement pour un colloque, financer une étude, mais aussi, comme cela a déjà été le cas par le passé, acheter au cas par cas une voiture, un téléphone, ou proposer une prime équivalant à 40% un salaire annuel (conformément au règlement interne primes article 63).

Le 15 décembre 2021, à la présentation de ces comptes, une partie du Conseil d’Administration a souhaité reprendre le contrôle de cet argent, compte tenu de l’investissement important de l’Université dans l’activité des tests, et envisager que la décision d’affectation des bénéfices revienne au CA, en fonction d’autres besoins. "Il y a eu une demande soutenue de sortir de leurs seuls domaines de recherche, explique cet observateur avisé de l’Université. Et Fabrice Bureau s’y est montré sensible".

Confusion de chiffres

Même si les bénéfices sont importants, les observateurs du dossier s’attendaient à des montants encore plus élevés. Fin janvier 2021, Fabrice Bureau présentait en estimations 31,7 millions de recettes et 12,7 millions de dépenses. Un an plus tard, alors que les tests PCR ont duré sur toute l’année 2021, l’Université avance 39 millions de recettes (+7,3) et 22 millions de dépenses (+9,3). Soit plus de dépenses que de recettes l’année où l’ULiège a normalement amorti les dépenses de la constitution du labo, l’achat des réactifs, etc. Par ailleurs, 120.000 tests de la première plateforme de testing fédérale disparaissent entre février et décembre 2021. Comment expliquer ces bizarreries, alors que les comptes étaient précis à l’euro près ? Parce que les chiffres présentés en janvier 2021 étaient incorrects, avance l’Université de Liège. "Et tous les tests étant facturés, la vérification est aisée" explique le recteur Pierre Wolper. "Début 2021, des dépenses et rentrées ont été avancées de manière prospective, approximative. Nous étions en 2020 en situation d’urgence, dans une extrême difficulté, la priorité n’était pas à la comptabilité exacte des tests. En 2021, nous lançons une étude prospective, et l’étude Sarssuvqui vise à évaluer l’infection à la Covid-19 au moyen de tests salivaires et de prises de sang – génère des dépenses à hauteur de 3 millions d’euros."

Conflit ou convergence d’intérêts

Il n’y a pas que l’université qui tire d’importants bénéfices de l’activité de testing Covid. Des chercheurs s’enrichiront aussi avec les tests Covid via l’octroi de royalties. Mais pour bien comprendre le budget et les gains qui en découlent, il y a deux éléments à distinguer. Les tests PCR que nous venons d’aborder et les kits P et E.

Les tests PCR sont réalisés par le labo des professeurs Bureau et Gillet (et validés par le CHU de Liège). Ils ne génèrent pas de royalties mais bien des bénéfices qui seront donc versés sur leur compte P après remboursement des dépenses effectuées par l’Université.

 

Les kits E (E comme extraction) et les kits P (P comme prélèvement)

Autre chose est la production et vente des kits E et P. Les kits P (P comme prélèvement) sont un 'collecteur de salive', à savoir un entonnoir dans lequel on crache et un tube contenant un liquide qui inactive le virus. Les kits E (E comme extraction) permettent d’extraire l’ARN des échantillons collectés pour effectuer les tests PCR. Ces deux kits brevetés sont commercialisés par une société liégeoise, Diagénode. Ils génèrent tous deux des royalties qui vont à certains chercheurs, labos, et à l’université. Via Gesval (société anonyme de l’université qui valorise les recherches universitaires sur le marché privé), des royalties du kit E seront versées à neuf chercheurs, dont Gillet et Bureau. Les royalties du kit P bénéficient, elles, à trois chercheurs, dont Gillet, le vice-recteur et… le fils du vice-recteur, jeune inventeur en juin la pièce maîtresse du kit P : l’entonnoir. En juillet 2020, le fils Bureau a par ailleurs été engagé à l’Université par le père.

En mars 2021, des administrateurs, trouvant les comptes peu clairs, ont demandé un audit externe pour faire la lumière sur cette activité. Ils ont eu droit à une commission interne composée par cinq membres du CA. Elle s’est réunie quatre fois, a émis un rapport en juillet 2021 appelant à plus de gouvernance et soulignant pour l’essentiel le respect et la légalité de l’ensemble des procédures. Les comptes n’étaient cependant pas clôturés.

Ils l’ont été au CA du 15 décembre. Le professeur Gillet, fatigué et affecté par les suspicions d’enrichissement personnel, y est intervenu pour raconter les innombrables heures passées pour mener à bien les missions de ces tests PCR, dans un souci d’intérêt public. Et les entrées et dépenses ont été présentées. Fabrice Bureau était à la barre. Il est omniprésent dans ce dossier. Selon le magazine Médor, Fabrice Bureau a vendu les kits P aux maisons de repos (avec des résultats probants), il en a encouragé l’usage auprès des ministres de la FWB, il a participé à l’écriture des protocoles avec le cabinet de la ministre Glatigny pour utiliser les tests salivaires et permettre un retour à un enseignement normal (100% présentiel) à partir de septembre. Il a appuyé les cinq universités à développer ces kits sur leur campus. N’y a-t-il pas confusion de rôles ? Et conflit d’intérêts ? Pour le recteur Pierre Wolper, " il y a un conflit d’intérêts financier quand les intérêts de la personne divergent de ceux de l’université, ce qui n’était pas le cas ici. Si un chercheur fait de la promotion et que c’est dans l’intérêt de l’université, les intérêts convergent. Et n’importe quel chercheur aurait bénéficié du même soutien que le vice-recteur." Sa position de vice-recteur justement, sa présence au CA de Gesval et de l’ULiège, pas de conflit d’intérêts ? " Au CA de Gesval, Fabrice Bureau ne délibérait pas lorsqu’il était impliqué", précise Pierre Wolper. Mais ce ne fut pas le cas au CA de l’ULiège. " On n’y a fait qu’informer les administrateurs, il n’y a pas eu là de prises de décision…" Le CA de l’ULiège appréciera. Finalement, le Recteur estime que seul l’engagement du fils Bureau par le père pose question. " Nous réfléchissons à des procédures pour que des questions de suspicion ne se posent plus. Mais " la Commission du CA qui a évalué la procédure n’a rien eu à redire en la matière, avance l’administratrice Anne Girin. Nous avons parfaitement respecté la loi et les règlements ".

Enrichissement personnel

La conclusion de fin 2021 est que les kits P et E se sont bien vendus. Diagénode enregistre d’ailleurs pour la seule année 2020 un chiffre d’affaires qui double, passant de 13,5 à 28,7 millions d’euros ! Ce chiffre provient en partie de ventes des kits P et E par Diagénode à des acteurs privés ou publics (dont le fédéral). Les prix proposés sont ultra-concurrentiels et en considérant d’autres offres bien plus coûteuses, ils font donc gagner de l’argent aux pouvoirs publics. Mais pas qu’à eux. Sur les cinq millions de royalties reversées par Diagénode, 1,5 million revient à l’université, 1,5 million à quatre labos, et 1,5 million revient aux chercheurs.

Les professeurs Gillet et Bureau gagneront environ 420.000 euros bruts en royalties. Soit 19.000 euros par mois depuis le tout début des testings

Combien les chercheurs toucheront-ils ? La RTBF peut avancer une estimation assez précise en croisant les différents documents en sa possession. Certains chercheurs ont refusé l’argent à titre personnel. Six d’entre eux toucheraient environ 65.000 euros bruts. Une belle somme, mais en rien comparable avec ce qu’empocheront les professeurs Gillet et Bureau. Chacun gagnera environ 420.000 euros bruts en royalties. Soit 19.000 euros par mois depuis le tout début des testings (mars 2020). Le fils du vice-recteur toucherait de son côté 120.000 euros bruts, pour avoir confectionné l’entonnoir en papier un soir de juin. Ces montants, qui couvrent l’activité des tests 2020 et 2021, ont été présentés par la RTBF au recteur de l’Université ainsi qu’à l’administratrice. Ils ont confirmé le montant total des chercheurs (1,5 million bruts), mais n’ont pas souhaité confirmer ou infirmer les montants individuels pour des questions de respect de vie privée. Un tel enrichissement personnel via des deniers surtout publics, est-ce acceptable ? " Le système des royalties existe partout et il est légitime ", avance Pierre Wolper. " Il permet de soutenir les chercheurs et est encouragé par la Région ". Laurent Gillet n’a pas souhaité commenter le montant de 420.000 euros. Monsieur Bureau, ainsi que son fils, n’ont pas répondu à nos sollicitations.

Le deal est que l’Unif se fait un max d’argent. Les chercheurs aussi. Le défaut de gouvernance devient criant. " (anonyme)

Pour 2022, l’activité de testing continuera, à la demande du fédéral, précise Laurent Gillet. Mais bien que les 25 personnes du labo Covid soient passées en CDI, " l’idée n’est pas d’en faire une activité de routine, à long terme ", précise le recteur Pierre Wolper. " Ce n’est pas notre objectif. " Le recteur rappelle que l’activité a été utile en temps de crise, mise sur pied rapidement dans des conditions difficiles. " Une belle réalisation dont nous pouvons être fiers. " L’avis de cet acteur bien informé est moins enthousiaste. " Le deal est que l’Unif se fait un max d’argent. Les chercheurs aussi. Le défaut de gouvernance devient criant. "

 

" Les cinq millions de royalties sont à verser pour la fin de l’année ", assure un autre proche du dossier. Cinq millions, soit le montant des subsides versés par la Région wallonne et la Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est Noël à l’Université de Liège.

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