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#BalanceTonPorc : gros plan sur Sandra Muller, la créatrice du hashtag

#BalanceTonPorc :  qui est vraiment Sandra Muller ?
29 janv. 2020 à 09:51 - mise à jour 29 janv. 2020 à 09:51Temps de lecture8 min
Par Rosanne Mathot

Elle n’est pas du genre à prier "délivrez-nous du mâle", Sandra Muller : pas franchement militante dans l’âme et pas forcément encline à "balancer le porc" des autres. Confidences d’une "grande gueule" briseuse de silence, une femme contrastée, devenue icône du mouvement féministe un peu par la force des choses.

Certains événements provoquent des métamorphoses ou - du moins - des choses qui y ressemblent. Le présent engagement féministe de la journaliste française Sandra Muller, la fougueuse créatrice de l’emblématique hashtag #BalanceTonPorc en 2017, n’a rien à voir avec une vocation tyrannique mais doit beaucoup au mouvement qui l'a elle-même entraînée. 

Quand j’ai envoyé mon tweet, je n’avais pas conscience des problèmes des femmes. Je ne suis pas militante à la base

Si, aux yeux d’un certain public, la freelance est devenue la monstresse féministe, la "fémininazie" menteuse qui a saccagé la vie de l’homme dont elle a "balancé" le nom et les propos sur twitter, la succube hargneuse que les réseaux sociaux font rissoler dans leur grand chaudron d’invectives apostoliques, dans l’âme, la pigiste installée aux Etats-Unis n’a rien d’une militante : "Quand j’ai envoyé mon tweet, je n’avais pas conscience des problèmes des femmes. Je ne suis pas militante à la base".

"Je n’ai aucun problème à régler avec les hommes"

Alors que son nouvel avocat vient de déposer ses conclusions dans le cadre de son procès en appel et que - par un curieux hasard du calendrier - s'est ouvert aux Etats-Unis le procès Weinstein, dont le nom restera inextricablement lié à celui de la journaliste française, cette dernière se confie. 

Les mecs ? Elle "les adore", nous étonne Sandra Muller de sa voix éraillée, sur un air de gouaille. La "balanceuse de porc" ne montre ni les crocs devant le patriarcat, ni devant "les mecs en général". Pourtant - et hélas- dans la catégorie bicouillue de la population mondiale, il demeure encore, en 2020, bien trop de "porcs" brisant ou abîmant la vie, la dignité, l’avenir et/ou le corps des femmes. Dénoncer collectivement cette violence protéiforme qui devrait tous.te.s nous faire hurler, castagner le silence qui enferme la parole féminine, donner un coup de fouet pour éveiller la société à un problème massif : ne sont-ce pas là pourtant les objectifs affichés de #MeToo et de #BalanceTonPorc, le mouvement-même que Sandra Muller a contribué à lancer ? Alors… nombriliste, Sandra Muller ? Focalisée sur son "porc à elle" et sur "son procès à elle" au détriment d’un mouvement qui semble un peu la dépasser? On a très envie de repousser cette idée.-là. Peut-être est-elle tout simplement embrouillée, stressée, fatiguée,  éparpillée, cette femme qui attend son audience en appel (qui devrait intervenir courant 2020)?

Difficile à dire. D’un côté, Sandra Muller estime en effet "qu’il faudra encore trente ans pour que la société s’apaise et soit moins violente à l’égard des femmes" (et elle a fondé, dans cet état d’esprit-là, l’organisation " We work safe " visant à lutter contre le sexisme au travail), mais de l’autre - sans sourciller devant l’apparent paradoxe de ses prises de position - elle affirme haut et fort : "Je n’ai rien contre les mecs en général. Je n’ai aucun problème à régler avec eux" tout en précisant : "Je suis restée huit ans avec le père de mes enfants. Mon rêve, ce serait de me marier".

 

Avant, je ne faisais pas gaffe à ce que je portais. Maintenant – j’avoue - je réfléchis, avant de choisir mes tenues. Je ne voudrais surtout pas qu’on m’accuse d’avoir une attitude séductrice

 

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"Jai balancé mon porc. Je n’ai pas forcément envie de balancer le vôtre !"

Dans l’attente de son appel, la révolutionnaire ambiguë soupire : "J’aimerais que tout s’arrête, que tout s’apaise, que tout redevienne normal, comme avant". Mais n’a-t-elle pas justement "balancé son porc" pour que…. tout change fondamentalement ? On rétorquera que l’humain.e est complexe. Soit. Reste que, frustrée par une décision de justice qui l’a outrée, la "grande gueule" s’est désormais donnée pour consigne de tourner sept fois sa langue dans la bouche avant d’oser s’exprimer. Ses avocats doivent y être pour quelque chose. N’empêche - et c’est regrettable alors même que Sandra Muller participe à un historique mouvement de libération des femmes - voilà que la "balanceuse de porc" s’impose également une nouvelle gymnastique contraignante dans son dressing : elle y opte désormais pour un carcan vestimentaire aux relents de naphtaline à papa. "Avant, je ne faisais pas gaffe à ce que je portais. Maintenant – j’avoue - je réfléchis, avant de choisir mes tenues. Je ne voudrais surtout pas qu’on m’accuse d’avoir une attitude séductrice".

Il n’y a pas que devant sa glace que Sandra Muller fait preuve d’une nouvelle tempérance qu’on pourrait estimer antagoniste avec le mouvement libérateur #BalanceTonPorc : sur Internet aussi "par la force des choses" elle est devenue plus frileuse. Ainsi, sur sa page Facebook, il lui arrive de refuser de publier des statuts de femmes se disant victimes de violences masculines (elle l’a répété au micro d’Europe 1 le 6 janvier dernier). Et la journaliste d’argumenter : "J’ai balancé mon porc, j’ai été condamnée… je n’ai pas forcément envie de balancer le vôtre !".

Telle est l’une des ambiguïtés de Sandra Muller, passioniaria échaudée qui, au cours d’une même conversation téléphonique contrastée, pourra dire coup sur coup "être super confiante de gagner en appel" tout en "n’ayant plus vraiment confiance en la justice" ou encore "avoir envie de tout cramer (…), les emmerder tous, avoir grave les nerfs" tout en se disant "sereine" et "sans animosité aucune".

 


Personnalité de l’année 2017

A 14h06, heure française, le 13 octobre 2017, lorsque Sandra Muller clique rageusement sur "envoyer" et regarde partir le tweet qui s’en va, à coup de hashtag #BalanceTonPorc et à toute allure, façonner l’Histoire tout en bouleversant sa vie et celle du "porc" qu’elle vient de "balancer", la journaliste française ( qui est très loin d’avoir du jus de navet dans les veines : elle avoue "manquer de diplomatie" et être une "grande gueule qui peut faire du mal aux autres, sans le vouloir" ) na ni lintention de devenir une icône du mouvement féministe, ni conscience de l’ampleur planétaire de libération de la parole féminine que va prendre son geste colérique. Elle ne se doute pas un instant qu’elle sera sacrée l’une des personnalités de l’année 2017 par Time Magazine et elle n’imagine certainement pas qu’elle sera reçue par le président Emmanuel Macron himself lors d’une soirée consacrée aux "héros et héroïnes de lannée 2017".


 

Quoi, mon bonnet ? Qu’est-ce qu’il a, mon bonnet ?

"Je ne cherchais pas à entrer dans l’Histoire. Je voulais qu’on me rende justice, c’est tout. Et maintenant, j’ai envie d’aider les autres femmes". En 2017, le fameux jour où elle donne naissance à #BalanceTonPorc, elle était "vénère" se souvient-elle. " J’étais dans un café, je venais de discuter avec une copine des "porcs" dans le milieu du cinéma et je voulais faire savoir que des dérives arrivent aussi dans le monde de la presse. Eric Brion (l’homme qui a assigné Sandra Muller en justice, ndlr), m’avait offenséemerde ! Quand tu "parles boulot"  avec un homme, c’est le dernier moment où t’as envie qu’il te cause de la taille de tes bonnets ! Déjà que, dans la rue, c’est insupportable mais alors là, au taf, c’est intolérable, il faut que ça cesse ! Et c’est comme ça que c’est arrivé".

 

Lannée d’avant, j’avais été physiquement agressée par un acteur qui m’avait donné un coup de poing et je n’avais pas osé porter plainte. Je suis une mère célibataire. J’avais peur

 

Quand on lui demande pourquoi il s’est écoulé cinq ans entre la tenue des propos lors de la soirée cannoise de 2012 et l’envoi de son tweet accusateur, Sandra Muller analyse : "C’était une autre époque... personne n'osait dénoncer ces pratiques. On se retrouvait le soir entre journalistes à Cannes pour raconter comment on se faisait toutes "draguer". Je n'allais pas voir les policiers pour leur répéter les propos d'Eric Brion ! Ils m'auraient ri au nez. Je n'avais pas de mots pour qualifier ce qui m'était arrivé. Lannée d’avant, j’avais été physiquement agressée par un acteur qui m’avait donné un coup de poing et je n’avais pas osé porter plainte. J’avais uniquement déposé une main courante. Je suis une mère célibataire. J’avais peur".

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Ce n’est que deux jours après mon tweet qu’est apparu le hashtag #MeToo

 

Dommages collatéraux

Si aujourd’hui elle dit ne plus avoir peur, Sandra Muller n’en est pas moins éprouvée et éreintée par le mouvement qu’elle a enclenché. C’est "l’arroseuse arrosée" se réjouissent ses détracteurs qui n’ont pas oublié que, le 9 février 2018, la freelance déclarait, façon Machiavel féministe : "Evidemment, le risque de mettre en l’air, à tort, la vie d’un homme me navre et il peut y avoir des "dommages collatéraux". Mais le bienfait du mouvement est tellement important !" Force est de constater qu’aujourd’hui, le "porc initial", Eric Brion,  n’est pas la seule "victime collatérale" de #BalanceTonPorc.

La journaliste en convient : depuis sa condamnation en 2019, elle va de bizingue, zigzaguant entre d’éprouvants moments d’apathie, de furie et de désolation financière  : "En France, à cause de #BalanceTonPorc, je suis devenue une paria ! Et je sais de quoi je parle, mon père est Indien. Ce mouvement m’a fait – à titre personnel – beaucoup de mal. Je ne peux plus bosser, je n’ai plus aucune pige !" Pour couvrir ses frais de justice et les billets d’avion vers la France (Sandra Muller vit à New-York avec ses deux enfants), la journaliste française a d’ailleurs dû compter sur la solidarité de ses copines et d’inconnu.e.s sensibles à sa cause via l’organisation d’une cagnotte Leetchi sur internet ; si bien que la freelance ne sait plus trop si elle doit être attristée par le chaos qu’elle traverse ou si elle doit se réjouir du mouvement mondial qu’elle a contribué à propager et dont elle est très fière : "C’EST MON TWEET QUI A TOUT DÉCLENCHÉ ! … la libération de la parole des femmes !", revendique-t-elle en passant sous silence l’action des autres femmes avant elle.  "Ce n’est que deux jours après mon tweet qu’est apparu le hashtag #MeToo", insiste-t-elle.

L’homme est un porc pour l’homme

"C’est comme si, depuis l’affaire DSK*, rien n’avait changé", se désole Sandra Muller. (*Pour rappel, en 2011, le français Dominique Strauss-Kahn {DSK}, alors patron du FMI {Fonds Monétaire International}, a été inculpé de tentative de viol, d’agression sexuelle et de séquestration aux Etats-Unis. Au niveau pénal, l’affaire sera classée après que le Procureur a remis en cause la crédibilité des propos de la plaignante, Nafissatou Diallo, une femme de ménage du Sofitel de New-York). " Jai l’impression que les Français ont perdu toute notion de bon sens. Ils ne savent plus faire la distinction entre le bien et le mal".

Pourtant, depuis le message qui a mis le feu à Twitter en 2017, la situation a évolué : en France, le code pénal comporte désormais le nouveau délit d’"outrage sexiste" qui consiste à imposer à une personne un propos ou un comportement à connotation sexuelle ou sexiste qui lui porte préjudice. Si ce délit-là avait existé, en octobre 2017, Sandra Muller ne se serait d’ailleurs probablement jamais vue condamnée pour “diffamation” puisque, au lieu de dénoncer un “harcèlement sexuel”, elle aurait pu mettre en avant le “délit d’outrage sexiste”. Et ce serait Eric Brion qui aurait fort probablement été condamné.

Mais laissons au passé ce qui lui appartient. Aujourd’hui, Sandra Muller regarde vers l’avenir. Et maintenant ? Quel est son rêve ultime à la femme qui a balancé son porc ? "C’est au tour des hommes d’oser dénoncer leurs bourreaux ! Eux aussi peuvent être victimes de violences sexistes ou sexuelles. Il faut qu’eux aussi soient aidés à balancer leurs propres porcs ! Mon organisation "We work safe", c’est pour eux aussi…". Quand on vous disait qu’elle les aime, les hommes, Sandra Muller...

 

Pour tout contact: les grenades@rtbf.be

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