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#Balancetonbar : que révèle l’étude menée après les agressions dans les bars à Ixelles ?

03 juin 2022 à 14:08Temps de lecture5 min
Par Alice Dulczewski avec Julie Morelle

On s’en souvient : début octobre 2021, une vague de témoignages rapportant des agressions sexuelles dans les bars du cimetière d’Ixelles déferle sur les réseaux sociaux. On y rapporte des situations où des agresseurs droguent leurs victimes avant de s’en prendre à elles. Rassemblés, ces témoignages ont l’effet d’un tremblement de terre sur le monde de la nuit. La passivité des établissements est dénoncée, des manifestations sont organisées, les autorités interpellées et l’on se rend vite compte que le problème va bien au-delà des frontières de la commune d’Ixelles. C’est le début du mouvement "Balance ton bar". Quelle est l’ampleur de ces agressions ? Les femmes sont-elles en insécurité lorsqu’elles sortent ? Quelles pourraient être les solutions ? Une étude commandée par la commune d’Ixelles établit le diagnostic de la situation et nous livre aujourd’hui plusieurs pistes de réflexion.

4 femmes sur 10 déclarent avoir subi des attouchements

Entre décembre 2021 et avril 2022, un questionnaire a été rempli par 826 femmes entre 18 et 30 ans fréquentant la place Flagey et/ou le Cimetière d’Ixelles. L’analyse de ses résultats révèle des chiffres saisissants.

  • 4 femmes sur 10 expliquent avoir subi des attouchements.
  • 6 femmes sur 10 se sont fait frotter dans la foule.
  • 2 femmes expliquent qu’on a profité de leur état d’ébriété pour leur imposer ou tenter de leur imposer des relations sexuelles.
  • 6 femmes sur 10 ont été au moins une fois suivies avec insistance.
  • Plus d’une femme sur 10 (15%) expliquent avoir été droguées à leur insu.

Par ailleurs, un peu plus de la moitié des répondantes disent spontanément avoir déjà été victimes de harcèlement ou d’agression sexuelle. "Mais lorsqu’on liste tous les types d’agression et qu’on leur demande, ça monte à 96%. Ca signifie qu’une partie de ces femmes avaient intégré ces actes-là comme des banalités", explique Joelle Liberman, co-directrice d’EgérieResearch, l’agence qui a réalisé l’étude. "Lorsqu’elle sort du foyer, la femme peut être un objet de convoitise. C’est un rapport à la ville extrêmement patriarcal", ajoute-t-elle.

Joelle Liberman a également rencontré de nombreuses jeunes femmes dans le cadre de cette étude. "Elles disent 'les hommes pensent qu’on sort pour draguer' alors qu’en réalité elles veulent principalement sortir pour être entre amis/amies", continue Joelle Liberman. Sortir "boire un verre dans une ambiance sympathique" est même une motivation principale de 90% des répondantes, quand "draguer/se faire draguer" l’est pour 9% seulement des répondantes.

53,3% des filles disent déjà avoir été victimes de harcèlement ou d’agression sexuelle.
53,3% des filles disent déjà avoir été victimes de harcèlement ou d’agression sexuelle. Egérie Research

Des stratégies pour tenter d’éviter d’être une cible

L’étude met en lumière la charge mentale qu’implique le fait de sortir pour les femmes. Ainsi, la quasi-totalité des femmes interrogées mettent régulièrement en place des stratégies "pour 'se donner l’impression d’être moins susceptibles d’être agressées'". Certaines vont par exemple prendre une paire de baskets dans leur sac pour éviter d’être vues en train de marcher en talon dans la rue, d’autres vont prévoir un manteau pour camoufler leur tenue au moment de rentrer chez elles, et d’autres encore préviennent un ami en disant où elles comptent se rendre.

L’existence même de ces stratégies, note l’étude, indique "inconsciemment ou consciemment, une certaine charge de la culpabilité de la potentielle agression ou du harcèlement".

De manière globale l’insécurité concerne l’espace public (les rues, les stations de métro) et la mobilité (dans les transports en commun). Les femmes se sentent en fait plus en sécurité dans un bar (70%) que dans la rue (21%) ou les transports en commun (39%). "Mais quand ce lieu de sécurité (le bar) devient un lieu où il y a un danger additionnel, c’est une forme de trahison", analyse Joelle Liberman.

Sentiment de sécurité dans différents espaces sur l’échantillon total (826 femmes de 18 à 30 ans)
Sentiment de sécurité dans différents espaces sur l’échantillon total (826 femmes de 18 à 30 ans) Egérie Research

Gros manque de confiance

Et quand l’agression se déroule effectivement dans le bar, les victimes ne savent pas comment réagir. La stratégie la plus adoptée est de faire appel à des amis ou amies. Vient ensuite le fait de demander de l’aide à des inconnus présents lors de l’agression, ensuite l’évitement du conflit, la fuite ou encore l’utilisation de subterfuges pour s’extraire de la situation (comme le fait de mimer un appel).

Un manque de formation vis-à-vis des questions sexistes

Une répondante sur deux aimerait pouvoir faire appel au personnel de sécurité, au personnel du bar ou à la police mais n’ont globalement pas confiance en eux. Seuls 36% ont confiance en la police, 27% au personnel de sécurité et à peine 19% au personnel ou au patron/patronne du bar. Et, précise l’étude, les personnes les transgenres ou non-binaires font encore sensiblement moins appel à la police.

"Cela témoigne d’une situation alarmante. Il y a une vraie cassure entre d’une part le principe d’aide que l’on suppose pouvoir trouver auprès de professionnels ayant autorité, et d’autre part la confiance qu’on leur accorde réellement aujourd’hui", note l’étude. Quant au manque de confiance pour le personnel de sécurité, "nous faisons l’hypothèse qu’il vient d’un manque de formation vis-à-vis des questions d’agressions sexistes et sexuelles", poursuit l’étude.

Le bourgmestre d’Ixelles Christos Doulkeridis (Ecolo), qui a commandé cette étude, souligne dans l’émission Délic que "les bars engagent du personnel de sécurité, des gens costauds pour éviter les bagarres. Mais ce personnel-là n’est pas spécialement attentif à la situation vécue par les femmes, qui est pourtant le vrai public fragilisé. Ca demande d’autres types de profils, de compétences, de formations. Le secteur doit travailler là-dessus pour qu’il y ait une bienveillance dans ces établissements-là, qu’on réagisse immédiatement si on voit quelqu’un en difficulté."

Des pistes de solution

Former et rétablir la confiance sont donc deux pistes de solution mises en avant par l’étude. Il est possible, par exemple, de mettre en place des "signaux clairs d’attention à la sécurité des client·e·s au sein du bar. Il y a la possibilité de s’adresser à une personne-ressource via 'un code secret' (Par exemple : Ask for Angela)". Mais aussi de prévoir la présence "d’une personne ressource désignée dans le bar, capable de prendre en charge les personnes en besoin".

 

Pour le bourgmestre d’Ixelles, ces problèmes font partie d’un "phénomène de société" global qui dépasse largement le territoire de sa commune. Pour cette raison, il compte partager cette étude avec toutes les autres communes. "Il existe une violence sexuelle dans l’espace public", explique-t-il, "la relation entre les femmes et les hommes est manifestement problématique. Là-dessus, ceux qui ont la marge de progression la plus forte sont les hommes. Il faut faire ce travail-là dans les écoles, dans tous les domaines de la société. Il faut former les gens. La police aussi a une marge de progression."

Le droit à la fête

Toutes ces pistes sont à mettre en place avec un objectif : le droit à la fête pour toutes et tous. Car c’est bien de ça dont il est question ici. Il ne s’agit en effet pas pour les femmes de tenter de se protéger du harcèlement et des agressions en restant enfermées chez elles. Il s’agit de trouver des solutions pour leur permettre de sortir de façon plus sûre. "Il y a une revendication du droit à l’espace public, du droit à la fête au même titre qu’un autre usager de la nuit" analyse Joelle Liberman. "C’est une revendication du plaisir qu’on vient y chercher. C’est une façon de dire que la facilité d’agir en tant que prédateur possible dans cet univers tamisé de la nuit, c’est fini." 

La présentation de cette étude dans l’émission Déclic

Extrait de Déclic : étude après Balance ton bar

Extrait de Déclic

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L’étude complète

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