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Avignon 2013: Anne Teresa De Keersmaeker en Cour d'Honneur. Dernier carnet de route In.

ATDK PARTITA 2
24 juil. 2013 à 13:014 min
Par Christian Jade

C’est le cas d’Anne Teresa De Keersmaeker, dont la Partita 2 de Bach m’avait fait forte impression, au Kaai, en mai, avec une seule réserve, son déplacement dans l’immense Cour d’Honneur d’Avignon. Citation :

La  de Bach, une de ses 6 œuvres pour violon seul : pour le commun des mortels, c’est le genre "austère devoir", a fortiori pour un public jeune, plus féru de rock ou de rythmes plus "trempés" que "tempérés". La proposer 3 fois de suite(amputée de sa célèbre "chaconne" finale, qui fait ¼ heure à elle seule!) :une fois dans le noir, sans même voir l’interprète "live", , une deuxième fois, sans l’entendre, en la devinant sous le pas des deux solistes, ATDK et Boris Charmatz, une troisième fois en mêlant, enfin, musique et danse : ce genre de défi au public, c’est du ATDK tout craché ! Et ça marche … Une seule interrogation : il faudra raccourcir l’angle de la Cour d’Honneur d’Avignon, fin juillet pour éviter l’épuisement des doubles solistes et la dispersion du regard des spectateurs.

 

Hier soir, à la première du 23 juillet, mes réserves se sont vérifiées dans l’immense Cour d’Honneur avec ses   2000 personnes pas conquises d’avance, face  à une partita austère dans le noir. Puis les deux interprètes dansant sans musique ont commencé à lasser l’auditoire, séduit l’an dernier par une musique médiévale à l’aube, dans ce château d’époque. Heureusement le retour de la violoncelliste et la pertinence des mouvements ont reconquis partiellement un auditoire divisé mais pas hostile  Avec ce formidable culot d’Anne Teresa offrant un " bis " provocateur, qui obligea les spectateurs fuyards à rester dans la Cour debout, par politesse. Et qui permit aux autres d’applaudir chaleureusement cette performance risquée pour le lieu.

 

Succès populaire immense, par contre pour Germinal, d’Antoine Defoort et Halory Goerger, ( vu au  KFDA 2013) , un des spectacles qui ont fait le buzz ici. Etonnante cette performance  apparemment très " intello", décortiquant à la fois nos neurones, leur fonctionnement pour structurer nos concepts en y ajoutant une histoire de l’évolution parfaitement hilarante. Des gags, des surprises scéniques : le bonheur ! Et dire que ces Français travaillaient à Bruxelles, à  L’L et ont dû trouver ailleurs les moyens de leur ambition. C’est un des rares spectacles festifs qui ont fait rire tous les publics : l’intellect à la portée de tous.  Belle démonstration qu’un spectacle sans histoire (mais à la structure serrée et bien pensée) peut intéresser le " grand public ".

La production africaine eut ses hauts et ses bas.

Delavallet. Au dela

Le pompon revient incontestablement à l’exposition performance Exibit B de Brett Bailey, présentée au KFDA 2012, dans l’Eglise du Gésu, près du Botanique et orchestrée ici à l’Eglise des Célestins, du 12 au 23 juillet. Ce réquisitoire d’une terrible vérité a ému aux larmes les Français comme les Belges. Voici mon commentaire 2012.

Votre parcours est  bercé par un chœur émouvant dont vous ne percevez d'abord pas l'origine. La beauté  des visages et des corps immobiles  de noirs africains de diverses origines cette beauté va vous révéler toute l'horreur cachée. De même la douceur du chœur provient  de cinq chanteurs "décapités" des peuplades Hereros et Namaquas, exterminés par les Allemands, suite à une révolte en 1904: le premier génocide du siècle. Cette contradiction, beauté  esthétique/horreur politique de l'exploitation coloniale va vous sauter au visage du début à la fin. Il y a bien sûr, pour inaugurer le parcours, le phénomène le plus connu la Vénus hottentote, exhibée comme une bête de foire au XIXè siècle dans toute l'Europe et qui fit l'objet d'un film récent, La Venus noire de Abdellatif Kechiche. Mais petit à petit on entre dans la logique coloniale, contemporaine du darwinisme, au XIXè siècle, utilisant l'évolution pour placer le blanc au sommet de la pyramide de l'évolution et pour faire du noir, "proche de l'animal", un objet d'exploitation sans scrupules. On y retrouve, dans un parcours savamment mûri, les élucubrations racistes du Docteur Fisher, grand théoricien des races inférieures. Ou la chasse à l'ivoire ou au caoutchouc, chère à Leopold II, dans des contextes concrets, des petits tableaux de genre où des  Africains vivants jouent leurs ancêtres torturés: les mains coupées des mauvais esclaves ...improductifs ne baignent pas dans le sang mais sont accumulées comme une œuvre d'art. Pas de grand guignol ici, ce qui favorise la réflexion à partir de petits panneaux explicatifs de quelques lignes ou de documents d'époque. Cela se termine par un siège d'avion où a fini Semira Adamu, jeune Congolaise étouffée sous les coussins de la gendarmerie belge. Et tout au long du trajet nous serons confrontés, les yeux dans les yeux avec ces émigrés africains actuels cueillis dans tous les aéroports d'Europe pour être emprisonnés dans des camps de transit. Exposition engagée, oui: mais par rapport à "l''histoire sainte" coloniale.

En matière d’histoire sainte africaine décortiquée, le meilleur spectacle sur le Rwanda reste Rwanda 94, de Jacques Decuvellerie, présenté à Avignon en 1999.  Le spectacle du Suisse  Milo Rau, Hate Radio (présent jusqu’au 24) retrace, à partir de recherches scientifiques, la technique de propagande de Radio 100 collines, qui utilisait, en 1994,  la modernité d’une radio musicale dynamique pour encourager systématiquement la population hutu au  génocide rwandais. Un théâtre réaliste qui reconstitue un studio de radio et la gouaille vulgaire de ces animateurs propagandistes. On est heureux que ce génocide presque oublié (par les artistes, romanciers, cinéastes, hommes de théâtre) refasse surface en France où les autorités, de Mitterrand à Balladur, étaient complices en 1994, alors que l’Europe et les Nations Unies étaient coupables de non assistance à peuple en danger de mort.

Saluons aussi le spectacle africain le plus réussi du festival, à notre estime : Au-delà du chorégraphe DELAVALLET Bidiefono. Sur le thème de la mort il construit un spectacle plein de tension dramatique…et de joie de vivre. Un hommage à la vitalité africaine, avec ce mélange de dynamisme soutenu par un grand musicien Athaya Mokonzi, comparé par son metteur en scène à un Tom Waits africain. Ces beaux guerriers, mêlant danse traditionnelle et danse moderne  ont rempli le Cloître des Célestins d’une joie communicative.

Christian Jade (RTBF.be)

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