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Chronique littérature

"Aux éternels perdants" d’Andrew Szepessy, surmonter l’horreur des prisons soviétiques par la douceur, la courtoisie et l’humour

"Aux éternels perdants" d’Andrew Szepessy, surmonter l’horreur des prisons soviétiques par la douceur, la courtoisie et l’humour

Sophie Creuz nous présente l’unique roman d’Andrew Szepessy, auteur d’un roman qui a pour titre "Aux éternels perdants" qui paraît aux éditions Rivages.

Une histoire de confinement

Andrew Szepessy a une vingtaine d’années quand il se retrouve emprisonné en Hongrie sous régime soviétique. Il est d’origine hongroise, orphelin de guerre mais a été élevé dans les meilleures institutions d’Angleterre. S’il est en Hongrie, c’est pour travailler dans le cinéma.

Nous sommes dans les années 60, il est approché par les services secrets et il se retrouve en prison après un accident provoqué par lesdits services secrets, un accident qui aurait pu lui coûter la vie.

De cet épisode, il en a tiré un récit vingt ans plus tard qui, allez savoir pourquoi, ne paraîtra qu’en suédois et qui reparaît aujourd’hui en anglais et en français. C’est un récit de captivité qui pourtant dénote totalement avec le genre.

Un témoignage de prisonnier pas comme les autres

Le prisme envisagé tourne délibérément le dos au réalisme, au tragique ou à l’analyse politique. L’auteur est scénariste et il a des lettres, et également énormément d’humour. Il sait voir, entendre, saisir la fragilité humaine dans des portraits savoureux. Comme il est un pur produit de l’Ouest, il découvre l’homo sovieticus avec incrédulité, il admire sa débrouillardise, il constate son fatalisme et s’amuse de ses efforts pour rentrer dans le vocabulaire idoine et le moule exigé par l’Etat populaire. Il faut dire que la Hongrie à une longue expérience de l’occupant, quel qu’il soit : ce petit pays a été avalé plus d’une fois par plus gros que lui, de l’Empire à l’URSS et les Hongrois ont, comme tous les occupés, gardé une faculté d’adaptation et de roublardise parfois bien utiles.

Surtout en prison. Et c’est ce qui le fascine et l’émeut, d’ailleurs Andrew Szepessy ne parle quasiment jamais de lui, il ne s’intéresse qu’à ses camarades de cellule, avec une infinie tendresse et une irrésistible drôlerie, et dans un style d’une élégance et d’un raffinement qui tranche évidemment avec les lieux, la rusticité des gardiens, et avec l’arbitraire d’une loi à l’indéchiffrable logique. Des types sont enfermés-là pendant des années pour des motifs abscons, ce qui fait d’ailleurs penser à Alexandre Navalny condamné aujourd’hui en Russie pour ne pas s’être présenté à une convocation au motif irrecevable qu’il était dans le coma. C’est la même logique absurde, kafkaïenne, qui s’applique ici et la parade pour y résister est d’une grande leçon.

Résister par la joie

On s’aperçoit que ceux qui résistent le mieux sont ceux qui ont engrangé les trésors du monde d’avant : la douceur de vivre au bord du lac Balaton, les contes et légendes de leur enfance, les chansons populaires – vestiges censurés du monde bourgeois – mais aussi l’amour, les fleurs, tout le vivant qui nourrit.

Andrew Szepessy y ajoute sa culture littéraire et s’amuse à la manière des fabulistes à trouver avec talent, des correspondances animales aux juges, aux gardiens etc. Son ironie, sa politesse, son incrédulité sont une forme de résistance à la Charlie Chaplin : par la douceur, la courtoisie et le sourire.

Il rit dans sa barbe des incohérences et des hérésies communistes comme celle-ci. Un jour pendant la promenade dans la cour entourée de hauts murs et de mitraillettes, est diffusée une chanson de Frank Sinatra. Sinatra, imaginez un peu… un Américain "certainement haut placé sur la liste noire kremlinesque" dit-il, et qui chante "Come fly with me", "Envole-toi avec moi" !

Personne à l’époque ne comprend l’anglais et il est donc le seul à savourer l’instant. Voilà un des épisodes de cette visite aux catacombes d’Andrew Szepessy qui offre aux éternels perdants, ses semblables, de partout et de tout temps, une merveilleuse ironie que rien ne peut ni enfermer ni éteindre.

"Aux éternels perdants" d’Andrew Szepessy parait aux éditions Rivages dans la traduction de Bernard Cohen.

 

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