RTBFPasser au contenu
Rechercher

Opinions

Autour des slogans polémiques des Ardentes : "Quand les jeux de mots s’emmêlent les pinceaux"

10 juil. 2022 à 09:41Temps de lecture4 min
Par Aurélie Swiri, professeur de français

Drogue-moi à la tendresse ", " Pique-moi le cœur, pas le corps ", " Pas d’accord, pas de corps-à-corps ", voici quelques phrases qui encrent les flyers et t-shirts de la Team Synka[1] vadrouillant çà et là sur le site des Ardentes. Ces jeux de mots au lyrisme décalé se veulent aussi dissuasifs qu’engagés contre les violences sexuelles commises dans l’enceinte du festival.

En tombant nez à nez avec les courbes de leurs lettres, certain-es d’entre nous sourient, sensibles à cette campagne de sensibilisation où la violence cède place à la douceur. D’autres les lisent sans que le sens ne les pénètre réellement et passent leur chemin. D’autres encore sont frappé-es de plein fouet par leur manque de justesse et leur caractère inapproprié. Celleux-là tiquent, contestent puis, faute d’être entendu-es, contre-attaquent. C’est notamment le cas du collectif liégeois ‘Et ta sœur ?’ qui s’est chargé d’interpeler Les Ardentes à ce propos[2].

Parmi les différentes critiques énoncées à l’égard de ce plan de prévention, il y a celle-ci : " […] ces slogans décrivent les violences sexuelles d’une manière romantisée. […] Dans une telle campagne, on s’attendrait plutôt à voir des slogans clairs comme "Ne violez pas." "[3] À cela, la chargée de communication du festival avait répondu : " Nous avons […] choisi l’humour pour ces slogans pour ne pas participer à l’hystérie ambiante. Nous avons voulu mettre le doigt sur ce sujet mais avec une touche légère. " [4]                                    

Deux voix, deux opinions, un duel. D’une part, le refus d’une romantisation des violences et l’impératif de transmettre un message explicite et sans équivoque. D’autre part, une invitation à l’humour et la légèreté par le biais du langage.

On s’explique, on argumente et on n’arrive pas à s’entendre. Pourtant, l’objectif des deux camps reste le même : empêcher les agressions. Dans ce cas précis, il ne s’agit pas d’un problème de fond mais bien de forme. Où se situe le point de divergence si ce n’est au niveau des termes employés ? Et si les jeux de mots constituent le nœud même du problème, devraient-ils, comme n’importe quel jeu, être soumis à des règles ?

Les jeux de mots véhiculent des images, des idées et des messages. Ils disent le monde et peuvent aussi bien exprimer une réalité avec justesse que la dénaturer. Que se passe-t-il lorsqu’on lit des phrases comme " Drogue-moi à la tendresse " et " Pique-moi le cœur, pas le corps " ? Plusieurs images apparaissent. Parmi elles, il y a celle où des pilules en forme de cœur se diluent dans le verre d’un-e inconnu-e pour l’envahir de tendresse. Il y a aussi celle où des seringues transpercent des poitrines pour y répandre de l’amour.

Dans un cas comme dans l’autre, les mots dénaturent l’identité de l’agresseur : il transparait ici comme un Cupidon du XXIe siècle qui agit pour lui-même. Il n’est plus armé de flèches mais de pilules et de seringues utilisées comme philtres d’amour. Quant au mot drogue, le voilà flanqué d’une nouvelle aura. Il n’est plus un signe pervers contre lequel lutter, il devient un composé magique qui sème la passion. Ces jeux de mots bien intentionnés n’auraient-ils donc pas manqué leur cible ? La campagne de prévention Synka est supposée dissuader les agresseurs et non polir leur image. Elle est censée mettre l’accent sur le consentement et non assimiler la drogue à une forme de don.

À travers ces slogans, il y a également un lieu commun visité et revisité qui se révèle : l’amour comme drogue. À nouveau, le bât blesse puisque lorsqu’on se réfère au contexte de leur création, ces phrases sonnent faux. Si elles étaient apparues sous la plume d’un MC Solaar, cet " as de trèfle qui pique ton cœur, Caroline ", personne n’aurait bronché. Cependant, il ne s’agit pas d’une chanson du célèbre rappeur, il est question d’un plan de prévention contre les agressions. Celui-ci est destiné à décrier les violences sexuelles et non à parler d’amour et du sentiment d’ivresse qu’il procure. Une fois de plus, les jeux de mots de la Team Synka s’emmêlent quelque peu les pinceaux…

 

Au bout du compte, que faire pour mener à bien une campagne de sensibilisation contre les violences sexistes et sexuelles ? Faut-il bannir tous jeux de mots et opter pour une communication où l’explicite domine et les verbes à l’impératif se succèdent ? " Touche pas à mes fesses ", " Laisse les filles tranquilles ", " Garde tes mains dans tes poches ", il faut reconnaitre que ça aurait le mérite d’être clair… mais qu’est-ce qu’on s’ennuie ! Le langage est tellement riche, les mots sont si nombreux et leur polysémie nous donne tant de possibilités d’agencement. Plutôt que de bannir, balisons, fixons des règles propres à l’élaboration de jeux de mots militants.

Prenons le temps de penser à ce que certaines formulations évoquent et sous-entendent. Laissons les images que les mots véhiculent nous traverser pleinement et voyons s’ils ne corrompent pas le cœur de notre message. En bref, veillons à ce que la forme serve le fond. Éduquer de manière ludique, c’est évidemment possible, et heureusement ! Alors maintenant, trêve de blabla, donnons la parole à quelques jeux de mots qui combattent les violences sexuelles :

 

  • " Saute sur la musique, pas sur ta voisine ! " @sofille_be
  • " Mains en l’air, pas sur mes fesses ! "
  • " Ton robinet dans ton caleçon, pas de jet sur mon pantalon ! "
  • " Laisse les seringues aux infirmiers, sois un festivalier sans casier. "
  • " Frotteur, arrête tes frot frot et va te chercher des frites frites. "
 

[1] du grec, " consentement " : plan de prévention contre le harcèlement et les agressions

[2] collectif et ta sœur ?, " LES ARDENTES : La douche glaciale ", le 8 juillet 2022, [en ligne], https://www.instagram.com/p/CfwLcZoNYRY/

[3] Wernaers Camille (Les Grenades), " "Drogue-moi à la tendresse", les slogans du festival Les Ardentes passent mal pour certains collectifs liégeois ", le 8 juillet 2022, dans RTBF, [en ligne], https://www.rtbf.be/article/drogue-moi-a-la-tendresse-les-slogans-du-festival-les-ardentes-passent-mal-pour-certains-collectifs-liegeois-11027316

Sur le même sujet

Le festival les Ardentes se termine avec ce soir Orelsan et Stromae

Musique - Festivals

Le DJ liégeois DJ Flash prend les commandes des platines aux Ardentes

Regions Liège

Articles recommandés pour vous