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Scène - Accueil

Au Théâtre des Doms : "Home" de Magrit Coulon, un huis clos en maison de retraite

Anaïs Aouat, interprète de "Home, Morceaux de nature en ruine" de Magrit Coulon
26 juil. 2021 à 10:25 - mise à jour 26 juil. 2021 à 10:33Temps de lecture6 min
Par Tania Markovic

Fruit d’un travail de fin d’études, "Home" est né en 2018 à l’INSAS où Magrit Coulon achève son cursus en mise en scène. Non loin de l’école (dont les locaux sont situés dans le quartier Matonge, à Ixelles) se trouve la maison de retraite (le home) Malibran. Pendant plusieurs mois, l’équipe de "Home" va y poser ses bagages, ou plutôt son enregistreur. Elle capte des bribes de vie des résidents, recueille leurs confidences, se glisse dans leur quotidien. De ces échanges avec eux naîtra "Home, Morceaux de nature en ruine". A la sortie de l’école, Magrit Coulon présente son projet sous forme d’étapes de travail au Festival de Liège "Factory" dédié aux compagnies et aux artistes émergents. A cette occasion elle trouve des coproducteurs en la personne du Théâtre National Wallonie-Bruxelles, de la maison de la culture de Tournai ou encore du Festival de Liège. A l’origine forme courte (20 minutes), le spectacle s’est déployé pour arriver à sa durée actuelle d’1h15. Crée en mars 2020, deux semaines avant le début du confinement, "Home" verra quasiment toutes ses dates annulées en raison de la pandémie de Covid-19. Initialement programmé au Théâtre des Doms (le Pôle Sud de la création en Belgique francophone) lors du Festival d’Avignon "Off" 2020 – annulé en raison de la pandémie – leur venue a été reporté à cette édition 2021. Rencontre avec Magrit Coulon, metteuse en scène, et Meryl Moens, productrice.

Le Covid en filigrane

Une pièce sur le vase clos des maisons de repos et de ceux qui y vivent, qui interroge notre rapport à la fin de vie – programmé à 10 heures du matin de surcroît – voilà qui de prime abord pourrait sembler un peu rebutant ! Pourtant "Home" a affiché complet pendant près de deux semaines, témoignant d’un véritable engouement de la part du public. Si le Covid a amené une nouvelle lumière sur la situation des homes, Magrit Coulon a décidé de ne pas modifier la trame narrative de la pièce pour l’y inclure, inscrivant son récit dans "le monde d’avant". L’inverse aurait été compliqué car "les documents sonores collectés et utilisés durant le spectacle restent des documents réels avec des personnes derrière qui partagent leurs vies à un moment où le Covid n’existait pas" nous explique Meryl Moens, productrice. Mais pour le spectateur, la situation sanitaire et ses conséquences sur nos aînés est perceptible en filigrane tout du long, chargeant "Home" d’une aura particulière. A la question, "la situation sanitaire a-t-elle permis à "Home" de bénéficier d’une nouvelle écoute ?", Meryl Moens répond : "C’est difficile à dire car on manque de recul dessus mais il est certain que cela aurait pu être à double tranchant. La situation pendant le Covid a créé énormément de douleur. Je pense que des gens ne sont pas venus parce que le simple fait de parler de cette chose-là est quelque chose qui pour eux n’est pas possible à affronter. Pendant le Covid ils n’ont pas pu voir leurs proches qui ont disparu dans une extrême solitude, il y a eu beaucoup de violences. On peut donc comprendre que pour eux voir la pièce aurait été trop dur, qui plus est avec cette tendresse et cet humour-là."

Et comment ont réagi ceux qui sont venus ?

Les gens rient, les gens pleurent, les gens viennent nous confier des histoires, … C’est un spectacle qui provoque beaucoup la prise de parole et donc parfois on n’a pas tellement de conversation sur le spectacle en soi mais sur la vie des gens, les relations qu’ils ont avec leurs parents ou leurs grands-parents, leur propre questionnement sur la fin de vie… Les enfants qui ont mis leurs parents en maison de retraite sont beaucoup plus dans l’émotion là où les petits enfants ont un lien plus léger, disent reconnaître des expressions de leurs grands-parents…

Un espace pour déposer sa parole

L’ensemble de ces réactions découle sans doute d’un manque de lieu où venir déposer sa parole, partager son expérience, sa douleur, être pris en charge. Le théâtre devient donc le réceptacle de cette expérience.

Magrit Coulon témoigne : "J’ai perdu mon grand-père cet hiver, c’était une des premières fois que je perdais quelqu’un d’aussi proche. Evidemment c’est assez banal, c’est l’ordre naturel des choses, mais j’ai été assez étonnée par le peu d’espace de parole donnée. Très vite, montrer son chagrin est perçu comme presque anormal. Je pense que cela témoigne d’un problème d’ordre plus général dans nos sociétés occidentales, celui de l’éloignement de l’expérience de la vieillesse, de la mort, de la maladie, du deuil ". Elle poursuit : " Je suis très heureuse que nous puissions donner cette écoute-là aux gens qui viennent voir le spectacle. Le théâtre est quand même un lieu qui fait revivre les morts ! C’est un lieu plein de fantômes. Que cette parole puisse s’exprimer là, j’imagine que ça a du sens" conclut-elle.

Magrit Coulon, metteuse en scène de "Home, Morceaux de nature en ruine"
Magrit Coulon, metteuse en scène de "Home, Morceaux de nature en ruine" Margot Briand

Une pièce avec un ancrage bruxellois

"Le rapport au document dans le spectacle est aussi très ancré à Bruxelles. Il y a les accents, les expressions, le côté proverbial présent certes dans la vieillesse mais qui est aussi extrêmement bruxellois. Des bouts d’histoire de Belgique se racontent dans le spectacle via la parole des résidents, il est question notamment du Congo" nous dit Meryl Moens.

Si la pièce est teintée de bruxellois, Magrit Coulon explique que la thématique de l’Ehpad (nom donné aux maisons de retraite en France) ou du home " est partagée à l’échelle d’une petite Europe " car le système de fonctionnement et les problématiques qu’il engendre sont similaires. Malgré les belgicismes, la place est laissée pour que les spectateurs projettent des choses sur ces trois vieux. "Une dame m’a dit qu’elle pensait qu’une des femmes était alsacienne" raconte Magrit Coulon, tout sourire. Son expression change. " J’ai discuté avec une dame qui venait de l’Est, de Serbie. Elle me disait que là-bas ils n’ont pas du tout le même rapport aux maisons de retraite. Y mettre ses parents, c’est perçu comme quelque chose de honteux, cela veut dire qu’on ne s’en est pas assez occupé. C’est intéressant car ça vient témoigner des différences qui persistent concernant la façon dont on traite les personnes âgées dans le monde." Magrit Coulon poursuit : "Il y a peut-être un rire plus simple ici quand on évoque le Congo, au moins sur le début, mais j’ai le sentiment que très vite un effet miroir se met en place et crée une résonance. Car la France, comme la Belgique, a une histoire coloniale. Tous nos vieux portent en eux le poids de ce passé, ou du moins d’un certain passé dont on parle peu. Cette douleur s’exprime sur le plateau."

La question du temps

Outre la force du propos, "Home" est un spectacle exceptionnel du point de vue de la forme. Magrit Coulon propose un geste absolument radical : lors de l’entrée du public, deux des comédiens sont déjà sur scène. Pendant treize minutes aucun mot n’est prononcé mais un dialogue silencieux s’établit avec la salle. Une petite vieille facétieuse (interprétée par Anaïs Aouat, formidable !) joue avec les bruits que font les spectateurs, échange des regards complices avec ces derniers. Les comédiens font théâtre de rien. En fond de scène est suspendue une immense horloge murale, symbolisant à la fois l’étirement du temps dans la maison de repos et la rythmique scénique.

"Ces treize premières minutes sont la condition pour que le spectacle puisse advenir" explique Magrit Coulon.

Pour que l’ouverture d’une bouteille de jus de pomme soit un évènement, il faut qu’il y ait eu cette mise à niveau commune. J’avais aussi envie de renvoyer au spectateur sa propre attente du spectacle. Cette chose de l’ordre du "je m’assois et j’attends qu’il se passe quelque chose". Là les comédiens sont déjà assis, les personnages disent "bah oui, nous aussi on attend, et quoi ?". On interroge ses deux attentes et on les relie entre elles en les conjuguant au présent.

Magrit Coulon, dont le sujet de mémoire portait sur "le temps comme outil de la mise en scène" explique avoir découvert à cette occasion le travail du philosophe Vladimir Jankélévitch qui s’est beaucoup intéressé à la question du temps. Dans son essai "l’Aventure, l’Ennui, le Sérieux", il effectue une distinction entre "l’aventurier et l’aventureux". Le premier se préparerait toujours à l’aventure, serait dans une espèce de projection quand le second vivrait au présent, permettant à l’évènement d’arriver de lui-même. Magrit Coulon a souhaité "mettre le spectateur dans la position de l’aventureux".

Au théâtre la question de la rythmique est très importante, il faut qu’une pièce soit "bien rythmée". Je me demandais s’il était possible de faire spectacle sans tricher sur la lenteur du corps, en travaillant avec des corps lents et avec du réel. D’où ce premier moment qui a vocation à remettre le spectateur à un autre endroit d’attente du spectaculaire.

Pari réussi pour la metteuse en scène de 25 ans ! La précision des actions des comédiens (Carole Adolff, Anaïs Aouat et Tom Geels, tous trois bluffant !), effectuée presque en temps réel, évoque "Jeanne Dilman" de Chantal Akerman. On sort de là les yeux humides, oscillant entre le rire et les larmes, en se promettant d’y retourner. Et ça tombe bien, ils joueront bientôt à Bruxelles !

Les comédiens de "Home" : Tom Geels, Anaïs Aouat et Carole Adolff
Les comédiens de "Home" : Tom Geels, Anaïs Aouat et Carole Adolff Dominique Houcmant Goldo

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