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Au Revoir Là-Haut

Au revoir là-haut
15 oct. 2015 à 08:00Temps de lecture3 min
Par Jacques Schraûwen

Une histoire d’amitié, de haine, d’argent, de corruption, sur fond d’après-guerre, une histoire d’hommes, de gueules cassées, de désespérances, de mémoires toujours infidèles. Une histoire d'amours aussi, et de conventions sociales. Le roman de Pierre Lemaitre, prix Goncourt 2013, trouve ici bien plus qu’une illustration : une véritable relecture !

Au revoir là-haut
Au revoir là-haut Editions Rue De Sèvres

La fin de la guerre approche. Et trois destins vont se mêler, inexorablement : ceux de deux soldats, d’une part, l’un venant d’un milieu aisé, l’autre d’un monde plus prolétaire, et, d’autre part, celui d'un jeune officier arrogant à la recherche de la gloire par tueries interposées.

L’armistice va être signé, mais Pradelle, cet officier suffisant, lance ses hommes dans une ultime mission. Une mission meurtrière, bien entendu… Edouard et Albert, les deux troufions, sont fauchés par un obus. Albert s’en sort grâce à Edouard, mais défiguré. Il fera partie de ces fameuses " gueules cassées " qui ont formé le troupeau des oubliés de la victoire !

Et l’histoire de cette bd commence véritablement là : dans la naissance d’un après-guerre oublieux de tous ceux qu’elle a fauchés, de tous ceux dont elle brisé les rêves et les attentes, les sourires et les tristes et quotidiens bonheurs.

Albert, artiste avant la grande guerre, refuse la prothèse que les médecins veulent lui poser. Il va se faire passer pour mort, pour ne pas avoir à retrouver sa famille et son passé. Il va combattre la douleur grâce à la morphine, grâce à Edouard, chez qui il finit par vivre, grâce à une voisine qui l’accepte tel qu’il est et pour qui, dans la joie retrouvée d’être vivant, il va se créer des masques burlesques pour cacher son visage enfui.

Au revoir là-haut
Au revoir là-haut Editions Rue De Sèvres

De son côté, le lieutenant vit un destin parallèle à ces deux soldats dont il a sciemment détruit tous les présents et tous les futurs. Riche, il devient l’époux de la sœur d’Albert. Et l’époque étant ce qu’elle est, ouverte à toutes les corruptions, mercantile comme jamais, l’Etat français désirant faire oublier ses incompétences à force de monuments aux disparus et de cimetières militaires bien organisés, les arnaques à la mort deviennent monnaie courante.

L’une d’entre elles est orchestrée, jusqu’à l’indicible, par Pradelle : construire ces cimetières militaires, sans aucune vérification des corps qui y sont enterrés sous des noms qui ne leur appartiennent pas, le tout à moindre coût, mais facturé pour des sommes mirobolantes. Une autre est inventée par les deux amis : empocher des fonds en créant, grâce aux talents graphiques de celui qui, au-delà de son handicap, se retrouve heureux de dessiner, des projets de monuments aux morts, dont les deux amis touchent les avances sans jamais rien ériger.

Le commerce reprend ses droits… La guerre, finalement, n’a-t-elle pas, d’ailleurs, été uniquement une affaire de gros sous ?

Au revoir là-haut
Au revoir là-haut Editions Rue De Sèvres

A l’origine de ce livre, il y a d’abord un roman, un livre foisonnant, aux personnages nombreux, entiers, longuement approchés au fil des pages, une œuvre dans laquelle les décors, les lieux, les environnements, de toutes sortes, occupent une place importante, voire même essentielle. 

Pour arriver à faire de cette histoire d’amitié, de haine, de rêves, de morts, d’amour, de détresses, de suicides de l’âme et/ou du corps, il fallait recréer une narration plus fluide, moins littéraire. Et pour ce faire, Christian De Metter était sans aucun doute le dessinateur qu’il fallait. Son dessin, mêlant intimement un vrai réalisme et une sorte d’expressionnisme, permet d’approcher au plus près les différents protagonistes de l’histoire, son sens du découpage offre la chance, lui, d’éviter les longueurs, sa construction narrative choisit le fil du sentiment mêlé au polar pour réussir à retenir de bout en bout l’attention de ses lecteurs. Et ses couleurs permettent, par la puissance d’évocation qu’elles possèdent, des transitions aisées entre ce qui, dans le livre originel, était le fil des chapitres.

Le roman de Lemaitre était un livre important, intelligent. L’adaptation en bande dessinée, à laquelle il a participé, ne le trahit nullement, que du contraire ! Il le complète, il le " ramasse " pour en extraire l’essence même : le besoin de dire, haut et fort, qu’aucune barbarie ne s’arrête à la signature d’un quelconque traité de paix ! Et que les paumés de l'Histoire sont les seuls héros dont il faille parler!

 

Jacques Schraûwen

Au Revoir Là-Haut (dessin : Christian De Metter – scénario : Pierre Lemaitre – éditeur : Rue De Sèvres)

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