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Attaque des rebelles Houthis à Abou Dhabi : "En termes publicitaires, c’est potentiellement dévastateur pour les Emirats"

L’attaque des rebelles Houthis le 17 janvier 2022 a visé des installations de stockage du géant pétrolier ADNOC à Abu Dhabi, aux Emirats arabes unis.
18 janv. 2022 à 14:03 - mise à jour 19 janv. 2022 à 20:074 min
Par Ghizlane Kounda

L’attaque de drones lundi à Abou Dhabi, capitale politique des Emirats arabes unis, imputée aux rebelles Houthis depuis le Yémen, fait l’effet d’une bombe au sens propre et figuré. Ça s’est passé en pleine ville, en plein jour dans cette ville d’un million et demi d’habitants. Trois employés étrangers, un Pakistanais et deux Indiens, y ont trouvé la mort.

"Cela risque de constituer un précédent pour les Émirats arabes unis", confirme David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Iris (l’Institut des relations internationales stratégiques). "C’est la première fois que les rebelles Houthis touchent les Emirats avec des attaques ciblées dans des zones sensibles, faisant des morts".

Les drones tirés de Sanaa, à plus de 1500 km de là, ont frappé des zones de stockage de la compagnie pétrolière nationale, ADNOC (Abu Dhabi National Oil Company), entraînant l’explosion de trois camions-citernes. Un incendie s’est déclaré aussi dans une zone de construction à proximité de l’aéroport national.

Les Houthis ne comptent pas s’arrêter là. Dans une déclaration, ils ont enjoint les entreprises étrangères et les citoyens à se tenir éloignés des sites sensibles, sous réserve de nouvelles attaques.

Pourquoi ces attaques maintenant ?

"C’est lié à ce qui se passe sur le terrain", explique David Rigoulet-Roze. "Les Emirats ont cessé leur engagement direct dans ce conflit en 2020, en faisant sortir du Yémen leurs troupes au sol, tout en restant dans la coalition avec un soutien indirect par le biais de formations des troupes loyalistes".

Les Émirats arabes unis sont engagés depuis 2015 dans une coalition internationale sous commandement saoudien qui intervient militairement au Yémen contre les rebelles Houthis. Une résolution du conseil de sécurité de l’ONU appuie cette opération. Soutenus par l’Iran, ces rebelles contrôlent Sanaa, la capitale et la moitié nord du pays. Une sale guerre qui a déjà fait 375.000 victimes directes ou indirectes et 16 millions de déplacés.

"Mais l’an dernier, les Emirats se sont réengagés au sol, dans la bataille de Marib qui était sur le point de tomber dans les mains des Houthis", ajoute le chercheur de l’Iris.

Depuis bientôt un an, les rebelles houthis maintiennent la pression sur la ville stratégique de Marib, située à plus d’une centaine de kilomètres à l’est de Sanaa. Dernier bastion du gouvernement dans le nord du Yémen, qu’ils ont presque totalement encerclé. Pour empêcher que la ville ne tombe, la coalition internationale a renforcé son offensive, au prix de nombreuses pertes et de victimes civiles.

"La brigade des géants, initialement localisée dans le port d’Hodeïda, a été relocalisée dans les environs de Marib et de nouveau encadrée par les Emirats. Elle a connu des succès puisqu’elle vient de libérer la province pétrolière de Shabwa, au sud de Marib ", explique encore David Rigoulet-Roze. "Une défaite manifeste pour les Houthis. Et c’est vraisemblablement ça qui est à l’origine des attaques directes des Emirats, d’autant que celles-ci interviennent après la prise de possession par les Houthis d’un bateau émirati, le 3 janvier dernier".

David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’IRIS, spécialisé sur la région du Moyen-Orient et plus particulièrement la péninsule Arabique.
David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’IRIS, spécialisé sur la région du Moyen-Orient et plus particulièrement la péninsule Arabique. © Tous droits réservés

Des drones arrivent à passer

Avec le temps, l’usage de ces drones par les rebelles Houthis a modifié le visage de cette guerre. "Les Houthis bénéficient en effet d’une expertise qu’ils n’avaient pas au début du Conflit en 2015, grâce au soutien iranien", confirme David Rigoulet-Roze. "Plus généralement, la prolifération balistique dans la région est un sujet d’inquiétude pour les membres de la coalition, mais aussi pour les pays occidentaux".

Jusqu’ici, les attaques par drones des rebelles Houthis visaient l’Arabie-Saoudite, voisin du Yémen, sans faire de victimes, mais en touchant des raffineries pétrolières, comme cela a été le cas à deux reprises. Cette fois-ci encore, la coalition dit avoir aussi intercepté huit drones lancés vers l’Arabie saoudite, en plus de l’attaque à Abu Dhabi. Mais les Émirats, bien qu’ils aient été épargnés jusqu’ici, étaient dans le viseur.

"C’est la première fois que les Houthis touchent une cible aux Émirats", précise le chercheur de l’Iris, "mais ils avaient déclaré en décembre 2017 qu’ils avaient envoyé un drone sur la centrale nucléaire Al Baraka. On était alors dans une logique d’affichage. Ce à quoi, à l’époque, les Émirats avaient affirmé qu’ils possédaient un système de défense capable de faire face à toutes sortes de menaces, notamment balistiques. Manifestement, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Des drones arrivent à passer. En termes publicitaires, c’est potentiellement dévastateur pour les Émirats, parce que cette attaque suscite des doutes sur la sécurisation des infrastructures critiques et des villes".

La réplique n’a pas tardé. La coalition a mené des frappes aériennes à Sanaa, faisant 11 morts, selon des sources médicales.

Comment sortir de ce conflit ?

Officiellement, depuis l’accord de Stockholm signé en décembre 2018, le processus de dialogue est au point mort. Plusieurs cycles de négociations ont eu lieu entre le gouvernement yéménite et les rebelles Houthis, mais sans résultat. "Le conflit est dans une impasse stratégique", confirme David Rigoulet-Roze.

Depuis sept ans, cette guerre s’est enlisée et les fronts n’ont pas beaucoup bougé. Les rebelles Houthis, qui dénoncent les discriminations dont est victime leur Communauté chiite, ont des revendications politiques et territoriales. Ils contrôlent toujours de vastes zones du territoire, dont la capitale Sanaa. Le mouvement sudiste a déclaré unilatéralement l’autonomie des provinces sous son contrôle. Les forces gouvernementales occupent Aden. Tandis que l’Arabie saoudite ne semble pas savoir comment sortir de ce conflit.

"Il faudra passer par un règlement politique mais pour l’instant, aucune partie n’est disposée à composer", analyse David Rigoulet-Roze. "L’Arabie saoudite veut sortir la tête haute du conflit et les Houthis veulent imposer leurs conditions, ce qui n’est pas possible pour la coalition". Et d’ajouter, "Il n’y a pour l’instant que des perdants, en premier lieu les Yéménites qui sont dans une situation humanitaire désastreuse".

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