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Après la décapitation de deux otages le Japon hésite à remuscler son armée

L'armée d'autodéfense japonaise en exercice

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04 févr. 2015 à 05:00Temps de lecture3 min
Par Alain Lechien

Depuis 1945, et sa défaite cuisante, l'armée impériale a été supprimée. La Constitution japonaise prévoit que "le Japon renonce à jamais a la guerre". En 1954, le Japon s'est doté de forces d'autodéfense, mais cette "armée japonaise" n'a plus le droit de se battre à l'étranger, même pour aider des pays alliés qui seraient attaqués. Le Premier ministre Shinzo Abe voudrait assouplir ce cadre, pour permettre à l'armée japonaise de porter secours aux ressortissants japonais en danger, y compris sur des théâtres extérieurs.

Dans ce débat, la presse japonaise fait le grand écart. A droite, un quotidien écrit que le Japon doit désormais s'engager aux côtés de la communauté internationale, pour combattre le terrorisme. Au centre, on dénonce le fait que le Japon apporte son soutien financier à la coalition anti État Islamique, ce qui a fait du Japon une cible. Et à gauche, on relève qu'il vaut mieux aider les habitants du Moyen-Orient par le biais du développement, car les frappes font des morts civils, et nourrissent le terrorisme revanchard futur.

Trois questions à Philippe Paquet, journaliste à La Libre Belgique, spécialiste de la région

"En 1945, le Japon est sorti traumatisé par sa défaite, par cette aventure militariste qui l’a conduit à être ruiné après la guerre. Sur ce traumatisme se greffe aussi celui de la bombe nucléaire d'Hiroshima. Le Japon est le seul pays à ce jour à avoir subi les foudres de l’arme atomique. Et tout cela a conditionné un très fort sentiment pacifiste au sein de la population japonaise qui est encore très, très vivant aujourd’hui. Ce contexte historique a conduit à l’adoption en 1947 d’une Constitution pacifiste : l’article 9 interdit explicitement au Japon de recourir à la guerre et même à la menace de l’usage de la force pour régler ses conflits avec d’autres pays."

Est-ce que cette doctrine a évolué dans le temps ?

"Elle a connu un certain nombre d’évolutions. Théoriquement pour modifier la Constitution le processus est assez lourd. Il faut obtenir une majorité qualifiée dans chacune des deux Chambres du Parlement et puis procéder à un référendum national. Cela n’a jamais été fait mais cela n’a pas empêché les autorités japonaises à différents moments d’adapter en interprétant d’une manière assez libre les prescrits de la Constitution. Par exemple en 1954, donc peu de temps après l’adoption de cette Constitution, le Japon s’est doté d’une forme d’armée qu’il a qualifiée de "Forces d’autodéfense" mais c’était déjà d’une certaine façon en contravention par rapport aux prescriptions de la Constitution. Et plus près de nous, en 2001, dans la foulée des attentats du 11 septembre, le Japon s’est rangé derrière les États-Unis et s’est engagé à les soutenir dans ses opérations militaires à l’étranger. C’est évidemment aussi en contravention avec le prescrit constitutionnel."

Mais jamais avec des militaires sur le terrain ?

"Le Japon participe aux opérations internationales de maintien de la paix dans différentes parties du monde, mais toujours en retrait. Il n’y a pas de forces combattantes sur le terrain. Ce sont généralement des opérations de soutien sur le plan humanitaire ou logistique. Cela dit, les Japonais qui sont déployés dans ces opérations sont armés, mais ils ne peuvent faire usage de leurs armes qu’en situation de légitime défense. La presse s’est ainsi émue que dans ce contexte les soldats japonais qui sont déployés à l’étranger ne pourraient pas intervenir s’ils n’étaient pas directement menacés. Par exemple s’ils avaient sous les yeux un massacre qui est commis, ils ne pourraient pas intervenir s’ils ne sont pas eux-mêmes pris sous le feu."

Les tenants de la "remilitarisation" du Japon évoquent d’autres menaces comme le terrorisme mais aussi la menace du puissant voisin chinois?

"C’est ça qui a changé considérablement la donne ces dernières années, c’est que le Japon assiste à ses frontières à la montée en puissance de la Chine qui veut arriver à l’historique du Japon sur la scène asiatique. Cette montée en puissance n’est plus seulement théorique pour le Japon comme on l’a vu depuis plusieurs années avec le conflit territorial qui a pour enjeu les îles Senkaku en Mer de Chine orientale, où la Chine multiplie les provocations à l’égard du japon. Et donc une partie importante de la classe politique japonaise, mais aussi de l’opinion publique, estime que le Japon doit pouvoir réagir à armes égales. Le Japon se sent en position d’infériorité par rapport à la Chine et d’aucuns réclament que le Japon puisse se doter d’une armée à part entière face à ce qui est perçu comme une menace inquiétante de la part de Pékin.

Au sein de l’opinion publique, ce sentiment évolue, mais globalement, 2/3 de la population est favorable au maintien du statu quo, à la conservation du statut pacifiste du Japon. Mais le contexte actuel avec l’exécution de deux otages japonais pourrait changer la donne et convaincre une partie de l’opinion que le Premier ministre Shinzo Abe a raison quand il dit que le Japon doit pouvoir réagir à armes égales."

F. Wallemacq

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