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Les Grenades

Annick Goblet, 70 ans, une vie en pleine nature

Annick Goblet, 70 ans, une vie en pleine nature
01 mai 2021 à 07:127 min
Par Jehanne Bergé

Pendant longtemps, nous avons vécu nos vies sous couvre-feu, avec les lieux de socialisation fermés et un grand manque de nature… Quel·le citanin·e ne s’est jamais imaginé·e partir vivre tranquil·le au beau milieu de la nature ? Un autre rythme, une autre réalité. Nous sommes allées découvrir l’univers d’Annick Goblet, 70 ans qui habite seule au milieu du vivant.

Nous montons dans un train direction Huy. A la gare, nous retrouvons Annick Goblet, elle nous embarque dans sa camionnette direction Marchin, son village. Derrière le volant, une femme pleine d’énergie. "Je vais avoir 70 ans, je suis pensionnée d’un boulot que j’ai détesté, secrétaire, mais les chevaux ça entretient", introduit l’ancienne cavalière. Nous traversons la belle vieille ville de Huy et débarquons très vite sur les routes de campagne. En ce début de printemps, la nature se réveille, le ciel est bleu, les grues (les oiseaux !) viennent de faire leur retour. Le stress de Bruxelles est déjà loin…


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"Je viens du Brabant Wallon, j’ai décidé de m’installer ici il y a 14 ans. J’ai trouvé une ancienne ferme avec un terrain de 3 hectares et demi, il y avait de quoi faire tous mes projets." Nous nous arrêtons, devant une maison, devant laquelle trône une caisse d’œufs de cailles et une tirelire, Annick Goblet emporte une boite. Ici, consommer rime avec rencontrer, tout est archi local et convivial. "Il y a ma copine qui a des cailles, le jardin des 4 vents chez Emmanuelle pour les fruits et légumes, une boucherie à la ferme tenue par une femme à Jalet, Magali qui fait du fromage de chèvre … et on a même notre Cheffe étoilée Arabelle Meirlaen." A l’écouter, Marchin est un village de femmes et de sororité.

Annick Goblet, 70 ans, une vie en pleine nature
Annick Goblet, 70 ans, une vie en pleine nature © Tous droits réservés

Libres de chez libres

Plus loin sur la route, un château du XVIII siècle. "On va rendre visite à mon amie Dominique." On se laisse embarquer dans un véritable décor de film pour aller à la rencontre d’une autre femme qui a fait le choix de la solitude et de la vie en pleine nature…

Dominique Wenta est chanteuse (elle a notamment joué dans la comédie musicale Starmania) et coach vocale. Elle vit dans l’aile du XVIIe siècle de ce château historique. "Je suis arrivée dans ce logement de rêve par hasard, je cherchais un endroit avec de la place pour mon âne et mon cheval." Dans le jardin aux allures de parc, les deux animaux se tiennent à leur aise. Dans le salon, le chat et la poule se baladent librement entre les instruments. "Enfermer ma poule dehors ? Jamais ! C’est la reine du monde ici." Aux murs des peintures, des portraits de femmes. Dominique loue l’espace depuis 4 ans, "un plan en or". Elle et Annick se sont rencontrées dans le coin, il y a trois ans autour de leur passion commune les chevaux.

Les deux femmes vivent loin des injonctions. "Je suis libre de chez libre à tous les niveaux. C’est vrai qu’en vivant seule, de temps en temps, il y a un manque affectif, le besoin de se reposer sur une épaule, mais je suis capable de tout faire moi-même. Le cadeau de Noël que je me suis offerte, c’est une élagueuse. La première fois que je l’ai utilisée, j’ai eu peur, mais maintenant ça va, je taille tous mes arbres", confie Annick assise à côté de son amie dans le divan en buvant un espresso.

Annick Goblet, 70 ans, une vie en pleine nature
Annick Goblet, 70 ans, une vie en pleine nature © Tous droits réservés

"Une femme trop indépendante, qui n’a pas besoin des hommes, ça fait peur", s’exclame Dominique.

Les deux ont l’indépendance comme principe de vie et ne peuvent se résoudre à accepter les inégalités. "Je me souviens quand j’étais petite, s’il fallait aller chercher le sel dans la cuisine, c’était toujours à moi qu’on le demandait, jamais à mon frère, pourtant mes parents étaient des bohèmes…", continue la chanteuse.

Ma mère me disait : ‘Dans la famille on est toutes un peu sorcière'"

En connexion avec le Vivant

Selon elles, la société ne propose plus rien aux femmes vieillissantes. Cependant, les deux nourrissent des rêves. Annick, la mise en place des chambres d’hôtes et un habitat groupé et Dominique, une vie dans un éco-lieu. La cinquantaine passée, elle a d’ailleurs repris une formation de maraîchage. Pour elle, la nature est une manière de se reconnecter. "Quand arrive un temps comme ça, je sens la sève qui monte, il faut que j’aille toucher les arbres. Ça fait du bien d’être dans le rien, juste admirer. Dans le chant comme dans tout, il faut d’abord lâcher prise et après on peut engendrer la puissance."

Les animaux font pleinement partie de leur vie respective. D’ailleurs, le jour de notre visite Dominique est particulièrement inquiète pour son âne âgé de 18 ans. Il est malade, il est question de l’euthanasier.

Annick Goblet, elle, vit avec les chevaux depuis sa petite enfance. "Mes voisins ont fait faillite et ils nous ont abandonné un poney quand j’avais 12 ans. Je l’ai débourré sans le savoir. Ensuite, on a eu un cheval. Je me suis attachée à lui, c’était mon confident, mon refuge. Mes parents ont divorcé, il a été vendu." Une rupture vécue comme une déchirure. Après un passage à vide, Annick reconstruit sa vie, se met en couple et devient mère. C’est après sa séparation, qu’elle se libère définitivement des normes.

Dominique qui vit avec sa poule, son chat, son âne et son cheval a fait un stage pour apprendre la communication intuitive avec les animaux. "C’est tellement puissant que ça me fait presque peur. Ma mère me disait : ‘Dans la famille on est toutes un peu sorcière'", confie-t-elle.

Nous terminons le café et après un tour dans l’immense jardin et le potager, nous quittons l’incroyable havre de paix de Dominique, direction le Pré aux lucioles, le domaine d’Annick Goblet.


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Annick Goblet, 70 ans, une vie en pleine nature
Annick Goblet, 70 ans, une vie en pleine nature © Tous droits réservés

Sur la route, Annick s’arrête, rentre dans un bosquet, se dirige vers un bouleau au pied duquel est posé une bouteille. Ces premiers jours de printemps sont synonymes de récolte. "La sève du bouleau, ça donne un kick au printemps, ma tension baisse, ça me nettoie tout le système."

Au quotidien, elle cueille des plantes dans les champs et dans les bois et prépare des huiles, des crèmes, des baumes. "J’apprends dans les livres, sur internet, lors de discussions. Je n’ai aucun don, aucun pouvoir, mais je me soigne par les plantes et par les huiles essentielles. J’essaye d’étoffer mes connaissances à ce niveau-là pour pouvoir aussi soigner mes animaux", explique notre hôte.

Cette femme forte et sensible est une sorcière, une sorcière moderne. "A l’époque quand on brulait les sorcières, on brulait les femmes qui n’étaient pas mariées, qui vivaient seules au contact de la nature et qui avaient des connaissances en plantes médicinales."

Si elles ne sont plus brûlées, les femmes seules et indépendantes continuent de faire jaser. Mais Annick n’en a que faire… Les plantes, la nature, la solitude, tels sont les éléments qui font son cadre de vie. Une existence rythmée par les saisons, loin du surmenage citadin.

"En hiver, j’hiberne, enfin, pas tout à fait, je nourris les chevaux, mais le rythme de vie est vachement au ralentit. En été, je vis avec la lumière, je me lève dès qu’il fait clair. Je suis en pleine forme, je booste mon immunité à la vitamine D, au zinc, à la ravintsara", confie-t-elle.

Vie de village

"Ici, les gens s’entraident très souvent. On est loin de tout mais on est peut-être plus proches que lorsqu’on est en ville où les gens ne sont que des numéros. Et ce n’est pas parce qu’on est dans la campagne que la culture est morte…  Au niveau artistique, c’est très vivant, on a notamment Latitude 50, une école de cirque et d’art de rue et le centre culturel qui est très actif."

Annick ne vit pas non plus seule, mais avec des chats, des chiens, cinq chevaux et plusieurs autres en pension.

Elle enfourche le foin des chevaux avec vigueur. "Je les nourris quatre fois par jour."

Direction ses plantations. "Mon potager forme la plus grande partie de mon alimentation. J’ai 70 ans, mais je trimballe des brouettes et je pousse des boules de foin qui font 300 kg. Si je m’arrête un jour, j’ai peur que je ne puisse plus bouger, ou que je perde ma souplesse et ma force physique."

Dans son petit verger, des pommiers, des poiriers, des mirabelliers. "Chaque année, je rajoute un ou deux arbres fruitiers." Elle se dirige vers un bac, et cueille quelques crosnes du Japon dans la terre. "On va les préparer avec du beurre et du sel."


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Dans la cuisine d’Annick, des flacons d’huiles essentielles de toutes sortes, des tas de de casseroles et des souvenirs. Ici, chez elle, elle accueille régulièrement des femmes qui ont envie de travailler avec les chevaux ou de souffler un peu. Le Pré aux lucioles, c’est aussi un refuge.

Et c’est sans doute à cause ou grâce aux galères de la vie qu’Annick a développé une grande écoute. "Je serais bien allée vivre chez les Moso, une des dernières sociétés matriarcales en Chine…", rigole-t-elle.

Elle nous sert les crosnes et une délicieuse aubergine parmigiana réalisées avec les légumes du jardin de l’été dernier conservés au congélateur. Un régal.

Il est l’heure de se quitter. Nous laissons Annick à ses animaux pour repartir vers la ville, le corps rechargé de son énergie de sorcière toute particulière.


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