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Animals : un voyage en enfer

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08 mars 2022 à 04:05Temps de lecture5 min
Par L'Agenda Ciné

Brahim la trentaine est un garçon doux, attentionné, soucieux des autres, et entouré de l’affection de ses parents. Aujourd’hui c’est l’anniversaire de sa mère. Pour l’occasion la famille sera au grand complet et tous les amis seront là. Pourtant, alors que la fête se prépare dans l’allégresse, Brahim est préoccupé. Il ne voit pas arriver Thomas, celui dont il est amoureux depuis maintenant cinq ans, celui qu’il a décidé de présenter à tout le monde pour qu’enfin il puisse être pleinement lui-même aux yeux de ses proches… même si ceux qui savent déjà ont exprimé leur réprobation. Mais Brahim doit se résoudre à ce que ce rendez-vous n'ait pas lieu. Sur le chemin pour rejoindre Thomas, inquiet de ce qui lui est arrivé, le jeune homme va croiser ceux qui vont commettre l’indicible et sceller son funeste destin…  

Une histoire déplorablement vraie

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1 mai 2012. Le corps martyrisé et sans vie d’Ihsane Jarfi est découvert dans un champ dans les environs de Liège après qu’il a été vu pour la dernière fois deux semaines plus tôt, au sortir d’un bar gay du centre-ville. Deux ans plus tard, en novembre 2014 s’ouvrira le procès aux Assises des quatre inculpés arrêtés, déjà connus par les services de police pour des faits de violence.

De cette histoire choquante à plus d’un titre, qui à l’époque a fait grand bruit, Nabil Ben Yadir en a conçu un film radical, extrême et éprouvant qui sur le fond et sur la forme ne laissera pas indifférent.

L’Agenda Ciné a rencontré Nabil Ben Yadir. Le réalisateur, qui s’est fait une place dans le cinéma belge dès son premier long-métrage, Les Barons, nous parle de la gestation et des partis pris d’Animals, son quatrième film.

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L’Agenda Ciné : Pour commencer quelques mots sur le titre du film : Animals

Nabil Ben Yadir : Pendant le procès des quatre meurtriers, l’un d’entre eux a dit : " On n’est pas des animals ". Nous étions au milieu du procès et je pense qu’à ce moment-là, il s’est passé quelque chose. On s’est dit que la violence venait aussi de là : du manque de mots, et peut-être de vocabulaire. Avoir 30 ans et faire une telle erreur de français raconte beaucoup de choses de la vie des gens, de la société dans laquelle on vit.

 

Effectivement la violence innerve énormément votre film jusqu’au paroxysme, l’indicible… elle est là dès la fin de la première scène de votre film.

Oui, la violence est là en permanence. La violence ce n’est pas seulement les coups, ce sont les mots, voire l’absence de mots, la pauvreté du vocabulaire. C’est ce qui traverse le film et lie les trois parties du film.

Dans Les Barons, un des protagonistes disait : " Il parle avec ses mains, ça lui évite de faire des fautes de français. Au pire ça devient des fautes de frappe ". Cette phrase est prononcée lors de la confrontation des deux personnages suite à une humiliation verbale.

Les gens ont vu Les Barons comme une comédie légère… elle ne l’a jamais été. Mais comme souvent pour un premier film on veut tout raconter. Et en voulant se raconter, et raconter tout, on fait finalement plein d’erreurs.

La violence dans Les Barons n’est pas la même que celle de Animals, mais elle était déjà en germe. Une personne qui a un plus large vocabulaire est plus puissante, et gagne. Il arrivera à s’expliquer, il trouvera les bons mots. Celui qui ne trouve plus de mots s’exprime différemment… la violence physique prend alors le relais, prend alors le dessus.

Le personnage de Brahim est mis à mort avec des mots. Par les mots, Ihsane n’est considéré que comme un PD.  Tout le monde est pluriel, lui il n’est que ça pour ses quatre agresseurs. C’est déjà une violence, et il la subit. À partir du moment où il y a une espèce de déshumanisation par les mots, la possibilité est là d’aller jusqu’au bout d’un acte… la mise à mort. Avec au moment du passage à l’acte, le moins de ressentiment, le moins d’hésitation possible, puisque déshumanisé, l’on n’aura pas l’impression de tuer un être humain.

Pour eux, malheureusement, la mise à mort est un détail.

 

Du moment où vous avez lu cet article relatant ce qu’il était arrivé à Ihsane, au procès de ses quatre meurtriers vous avez suivi de très près cette affaire. Comment avez-vous composé entre la réalité des choses et la fiction ?

On essaye d’effleurer une réalité, mais on ne pourra jamais complètement la toucher. Déjà le rapport au temps est différent : dans le film, l’agression à son paroxysme c’est dix minutes, dans la réalité c’est 7 heures. Pour ce qui concerne les agresseurs, on a respecté la réalité de ce qu’ils sont… là on ne pouvait pas tricher.

Ça reste du cinéma, et j’ai fait des choix dans ce sens. Mais je pense que le chemin le plus court vers la réalité, c’est la fiction.

On a évidemment eu l’accord de la famille. Sans leur soutien, je pense que je n’aurais pas fait le film.

La seule chose qui était fondamentale pour le père d’Ihsane, et pour moi, était de ne pas éluder la violence, que le film serve à quelque chose. C’était mon envie et la proposition du père. On était sur la même ligne.

 

Votre film pose la question de la représentation de la violence à l’écran.

Il s’agissait de savoir comment la filmer. Comme je le disais, la violence ne se réduit pas aux coups, ce sont aussi les mots. Ces mots, ces phrases devaient sortir le plus naturellement de la bouche, sans que des dialogues n’aient été préalablement trop écrits. Et ceux qui avaient à dire ces mots, et qui interprètent les quatre meurtriers, étaient des acteurs, mais des non professionnels.

Le travail avec eux était différent qu’avec de vrais acteurs : on a beaucoup discuté ; comme ils n’avaient pas lu le scénario, on a beaucoup travaillé l’improvisation. Les mots sont les leurs et dans cette deuxième partie, c’est eux qui filment.

La confrontation entre les vrais acteurs et ceux qui ne le sont pas est un cocktail explosif. Ce qui rend la deuxième partie trop réaliste… peut-être. Ce côté hyper réaliste arrive et nous questionne.  

Il est toujours très compliqué de recréer le réel, c’est même impossible. Dès que l’on a conscience de la présence d’une caméra, le réel n’existe plus. Sauf que dans la période dans laquelle on vit, la caméra accentue le réel. Et la caméra, c’est le GSM. Les gens surjouent sachant qu’ils sont filmés et deviennent paradoxalement plus naturels que s’ils n’étaient pas filmés… c’est le cinéma 2.0. C’est une mise en abîme terrifiante et c’est ce qui dérange les gens, c’est ce qui fait réfléchir.

 

Est-ce que vous vous sentez une responsabilité à montrer la violence telle que vous le faites dans le film ?

Si les gens veulent voir de la violence pour la violence, ils iront sur internet… c’est gratuit !

Je pense que la violence dans le film est une violence accompagnée

Les gens qui ne veulent pas voir ça n’iront pas voir le film. Ceux qui iront le voir se poseront la question de savoir comment on peut en arriver là.

Ce film est un film qui s’adresse aux jeunes. Il est accompagné d’un dossier pédagogique élaboré avec des psychologues. Ceux qui voudront être accompagnés seront accompagnés pour parler violence, homophobie, effet de groupe…

Les films sur Youporn, eux, ne sont pas du tout accompagnés !

Le danger, c’est de fermer les yeux et de dire : ça, on ne peut pas le montrer.

Les jeunes sont beaucoup plus conscients du monde dans lequel on vit, que nous. Des gens vous diront que la première partie de mon film est cinématographique, la troisième partie également, et que la deuxième partie est très réelle… c’est le cinéma 2.0, celui que l’on ne veut pas voir, que l’on refuse, que l’on dénigre, mais en fait c’est le cinéma clair, efficace, carré auquel tout le monde a accès. C’est finalement un film dans un film !

J’ai confiance en l’être humain, pas tous les êtres humains, mais je relève le défi !    

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