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Angola : 45 ans après les faits, les ‘orphelins’ du 27 mai 1977 réclament justice

Le président angolais Joao Lourenco, prononce son premier discours à l'Assemblée de la nation angolaise à Luanda le 16 octobre 2017. AMPE ROGERIO / AFP
20 janv. 2022 à 21:28 - mise à jour 21 janv. 2022 à 14:047 min
Par Ghizlane Kounda

Au Bout du Jour

Journal d'Afrique n°5 : Angola

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Article tiré du 'Journal de l'Afrique' diffusé sur La Première, dans l'émission 'Au bout du jour', le 20 janvier 2022 à 19h.


Nelson Nascimento a beau avoir 57 ans, il porte en lui une part de son enfance. Une part encore douloureuse, causée par un deuil jusqu’ici impossible. "Je suis le fils aîné d’un militaire qui a été assassiné lors des événements du 27 mai 1977. Il s’appelait Joaquim Maria Nascimento, il avait à peine 31 ans".

En plus d’être militaire, le père de Nelson était un dirigeant haut placé du MPLA (Mouvement populaire de libération de l'Angola), le parti au pouvoir d’orientation marxiste et révolutionnaire. Il occupait une fonction à la Direction de renseignement et de la sécurité de l'Angola (DISA). "J’avais 12 ans lorsqu’il a disparu", se souvient Nelson. "Je ne sais pas exactement quand ça s’est passé, c’était quelques jours après le 27 mai. Je l’ai appris lorsque je jouais avec un ami. Ma belle-mère, l’ancienne épouse de mon père m’a annoncé brutalement : ‘tu joues, alors que ton père est en prison !’, c’est comme ça que je l’ai appris. Depuis, je ne l’ai jamais plus revu, il a disparu".

Carla Santana a perdu son père et son oncle. "J'étais encore dans le ventre de ma mère", raconte-t-elle. Tous deux sont membres de l'association M27 qui rassemble des orphelins du 27 mai 1977.

Cette date est une des pages les plus sombres de l'histoire de l'Angola indépendante, qui traumatise encore aujourd’hui les angolais. La version officielle parle d’une tentative de coup d’État au sein du MPLA, très divisé, menée par Nito Alves, l’ancien ministre de l’Intérieur qui venait d’être expulsé du parti pour avoir critiqué sa direction.

S’en est suivi une purge au sein du parti. Selon Amnesty International, 30 000 personnes ont été arrêtées, torturées et exécutées sans jugement préalable pendant les deux ans qui ont suivi. Les survivants et les familles de victimes évoquent – pour leur part - une manifestation populaire de soutien à Nito Alves.

Silence radio pour toutes les familles concernées par ces disparitions

A ce jour, ces familles ne savent rien ou très peu de choses sur les circonstances qui ont conduit à la mort et à la disparition de leurs proches. "Dès le départ, on a mis une chape de plomb sur la disparition de mon père. Ce n’est que bien plus tard que j’ai commencé à poser des questions", explique Nelson Nascimento.

"Tout ce que je sais", ajoute-t-il, "c’est que ma grand-mère s’est rendue un temps à la prison de Sao Paulo à Luanda, où les prisonniers du 27 mai avaient été emprisonnés, pensant apporter des repas à son fils… mais en réalité, il avait disparu. On lui a dit un jour de ne plus revenir car son fils était mort. Après plus rien, silence radio pour toutes les familles concernées par ces disparitions, et cela pendant des décennies !".
Carla Santana n’a entendu parler de la disparition de son père qu’à l’âge de 15 ans. "Ma mère m’a expliqué qu’un jour, les militaires sont venus chez nous et ont emmené mon père en prison. Là, il a été torturé et il est mort. Ma mère n’a ensuite jamais rien su d’autre".

Nelson do Nascimento, membre de la « Plateforme du 27 mai », qui rassemble trois associations d’orphelins du 27 mai 77.
Nelson do Nascimento, membre de la « Plateforme du 27 mai », qui rassemble trois associations d’orphelins du 27 mai 77. © Tous droits réservés

44 ans après, une demande de pardon

Le tabou de cette période sombre ne commence que maintenant à être brisé. Les Angolais ont attendu 44 ans, avant de recevoir une demande de pardon du chef de l’État, membre du MPLA, pour les "exécutions sommaires" de milliers de personnes pendant les deux ans qui ont suivi les événements du 27 mai 1977. "Ce n'est pas le moment de pointer du doigt les coupables ; il est important que chacun assume ses responsabilités dans la part qui lui revient", a déclaré le président João Lourenço, le 26 mai 2021, lors d’une allocution. "C'est ainsi que, imprégnés de cet esprit, nous venons vers les victimes des conflits et les Angolais en général, pour demander humblement, au nom de l'État angolais, nos excuses publiques et notre pardon, pour le grand mal que les exécutions sommaires ont fait".

Une politique de pardon donc, et ce plan de réconciliation nationale prévoit de chercher les restes des victimes pour les rendre aux familles. Des certificats de décès seront également délivrés.

Pour certains rescapés ou proches des victimes, l’heure du pardon est venue et le gouvernement répond aux principales revendications des victimes.

Les responsables de ces assassinats ne sont pas impliqués dans le processus

Mais pour l'association M27, il n’y a pas de réconciliation sans vérité. Justice doit être rendue.

"Nous avons tous été agréablement surpris par cette demande de pardon", explique Nelson Nascimento, "mais mon sentiment est mitigé. Car dans le même discours, le président utilise des termes accusatoires, comme ‘coup d’état’, alors qu’il n’y a toujours pas de preuves. Tout en prévenant plus loin qu’il ne faut pas montrer quiconque du doigt… c’est contradictoire !".

L'association M27 dénonce aussi la manière dont les fouilles se déroulent dans les fosses communes pour trouver les restes des victimes. "Le 15 novembre, une émission de la chaîne nationale a montré des personnes qui manipulaient des restes humains de manière irrespectueuse, non conforme aux règles médico-légales", déplore Nelson Nascimento. "Pour la plupart des victimes, on ne sait pas où se trouvent leurs dépouilles. Certains corps ont été jetés en mer, d’autres dans des cratères… Or, les responsables de ces assassinats qui savent mieux que quiconque où se trouvent ces restes, ne sont pas impliqués dans le processus de réconciliation, pour faciliter ces recherches".

"De plus", ajoute-il, "la délivrance des certificats de décès se fait à la va-vite. Sans indiquer ni la date, ni la cause du décès…".

Carla Santana, membre de la « Plateforme du 27 mai », qui rassemble trois associations d’orphelins du 27 mai 77.
Carla Santana, membre de la « Plateforme du 27 mai », qui rassemble trois associations d’orphelins du 27 mai 77. © Tous droits réservés

Nous voulons connaitre la vérité historique

L'association M27 émet un certain nombre de revendications. "Nous demandons que l’État fasse le nécessaire pour localiser les restes des victimes et établir une liste de toutes les personnes qui ont été assassinées. Nous réclamons un hommage national pour ces victimes. Et nous voulons que justice soit faite. Nous ne sommes pas prêts à accorder un pardon, sans rien. C’est important pour l’avenir de l’Angola".

Au ministère de la Justice, la réponse est claire : selon le coordinateur de la commission de réconciliation et ministre de la Justice et des Droits de l'Homme, Francisco Queiroz aucune commission de vérité n’est prévue car cela ne mènerait pas à la réconciliation et au pardon, mais plutôt à la division.

"Nous voulons connaitre la vérité historique", s’exclame Carla Santana. "Nous voulons qu’une enquête sérieuse soit menée autour des événements du 27 mai 1977 ", surenchérit Nelson Nascimento. "Car à ce jour, les personnes assassinées sont toutes coupables, tandis que les bourreaux sont irréprochables".

Un tournant très important, mais on reste dans le symbole

Que penser alors du discours du président João Lourenço et de son plan de réconciliation national ? "Le discours et la mise sur pied de la Commission réconciliation, même si elle est très restreinte, a marqué un tournant très important", analyse Didier Péclard, professeur au Global Studies Institute de l’Université de Genève. "Depuis le 27 mai 1977 et jusque-là, on ne parlait pratiquement pas de ces événements qui constituent un véritable traumatisme pour les angolais. C’était un tabou, même si chaque année, les descendants des victimes émettaient des revendications en vain, auprès de l’ancien président José Eduardo Dos Santos (1979-2017), pour demander que la vérité soit établie, que le statut des victimes soit reconnu etc. C’est donc un changement important".

Et de nuancer, "Jusqu’où va aller ce changement ? C’est la question. En arrivant au pouvoir en 2017, le président, João Lourenço a fait des annonces pour signifier que l’Angola entrait dans une nouvelle ère, que le MPLA avait changé, qu’il voulait lutter contre la corruption etc. Mais pas mal de voix ont critiqué le fait que ces actes restaient limités. Y compris pour les associations du 27 mai, cette demande de pardon est un petit pas – certes, très important - mais on reste dans le symbole, plutôt que dans le véritable de changement de paradigme du traitement des victimes du 27 mai".

Roberto Holden, leader du FNLA, Agostinho Neto (MPLA) et Jonas Savimbi (UNITA). Bien que le conflit s'aggrave entre les trois mouvements nationalistes angolais, MPLA, FNLA et UNITA, l'indépendance du pays sera proclamée le 11 novembre 1975 à Luanda. AFP P
Roberto Holden, leader du FNLA, Agostinho Neto (MPLA) et Jonas Savimbi (UNITA). Bien que le conflit s'aggrave entre les trois mouvements nationalistes angolais, MPLA, FNLA et UNITA, l'indépendance du pays sera proclamée le 11 novembre 1975 à Luanda. AFP P 2004 AFP

La question raciale et la représentation des groupes sociaux au sein du MPLA

Que sait-on du 27 mai 1977 ? Ce qui est sûr, c’est que le MPLA était très divisé. Et pour Nelson Nascimento, son père et d’autres jeunes ont été victimes de cette purge, parce qu’ils voulaient lutter contre la corruption qui aurait été favorisée par le mouvement majoritaire d’Agostinho Neto (MPLA), au sein du parti.

"On ne sait toujours pas de quoi on parle", avance Didier Péclard. "S’agit-il d’un coup d’état, d’une tentative de coup d’état, comme l’affirme le MPLA ? Le problème, c’est qu’à ce jour, on n’a pas accès aux archives de la direction militaire du MPLA".

L’Angola, pays voisin du Zaïre, 40 fois l’étendue de la Belgique, est la dernière colonie portugaise à accéder à l’indépendance. A peine obtenue le 11 novembre 1975, le pays divisé, s’enfonce dans une guerre civile pendant 27 ans, jusqu’à 2002, faisant 500 000 victimes et un million de déplacés.

Une guerre civile qui oppose trois mouvements nationalistes rivaux : Le MPLA, le Mouvement populaire de libération de l'Angola - au pouvoir, d’orientation marxiste et révolutionnaire. Il est dirigé par Agostinho Neto. Soutenu par l’Union soviétique, Cuba et les pays du camps socialistes européens qui lui fournissent des armes.

Face au MPLA, deux autres mouvements de libération nationale, le FNLA et l’Unita, anti-communistes : Eux sont soutenus par les États-Unis, et notamment le Zaïre de Mobutu et la Belgique. Nous sommes en pleine guerre froide. Mais L’enjeu est économique : l’Angola est un pays immensément riche, de diamant, fer, uranium, cuivre, or et surtout pétrole.

Pour Didier Péclard, la question raciale et la représentation des groupes sociaux au sein du MPLA ont joué un rôle important dans ces événements. "Le mouvement de Nito Alves, qu’on peut qualifier de populiste, proche du petit peuple urbain, majoritairement noir, était en réaction face au rôle important que jouaient à l’intérieur du MPLA les élites issues de la longue présence portugaise en Angola, majoritairement métisse, urbaine et plutôt bien formée".

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