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Allemagne: la directrice de la foire d’art contemporain Documenta de Cassel démissionne suite à un scandale antisémite

Une des caricatures retirées à la Documenta 15 de Cassel

© AFP

18 juil. 2022 à 11:19Temps de lecture5 min
Par Jean-François Herbecq

Des caricatures antisémites au programme d’un des plus grands rendez-vous de l’art contemporain : le scandale couvait depuis l’ouverture de la Documenta dans la petite ville allemande de Cassel il y a un mois. Il débouche à présent sur la démission de la directrice de la foire d’art contemporain.

Créée après la guerre et programmée tous les 5 ans, la Documenta a participé à la reconstruction d’une Allemagne après les années du nazisme. L'art abstrait y a été réhabilité, les artistes américains y ont été présentés au public allemand des expressionnistes abstraits comme Jackson Pollock au pop art. Christos, Joseph Beuys et d'autres géants y ont éclos. Ses directeurs artistiques y ont été vénérés comme des papes, comme le Suisse Harald Szeemann ou le Belge Jan Hoet.

Pendant trois mois, 1500 artistes rassemblés dans cette petite ville du centre de l’Allemagne, des œuvres dans une cinquantaine de lieux, des milliers de visiteurs, une réputation artistique immense en jeu pour Cassel, qui a abrité un camp de travail forcé pendant la Deuxième guerre mondiale, avant d’être en partie rasée par les bombardements alliés.

Cette affaire vient ternir l’image de ce méga festival d’art, déjà entachée par d’autres polémiques autour de l’antisémitisme et des révélations du passé nazi de plusieurs de ses fondateurs.

Symboles SS et caricatures antisémites

En cause cette fois, une œuvre d’un collectif indonésien appelant à la résistance politique contre l’oppression du capitalisme et le colonialisme. Exposée en plein centre-ville, sur la place donnant sur le Staatstheater de Cassel. 

Dans cette fresque gigantesque, 18 mètres de long, deux figures clairement antisémites : un soldat avec une tête de porc (référence aux caricatures animalières antisémites du Moyen-Age en Allemagne : Judensau, la "truie des Juifs"), une étoile de David et l’inscription "Mossad" sur son casque ainsi qu’un homme aux dents acérées, cigare en bouche, papillotes et chapeau melon portant l’inscription SS, rappelant les caricatures antisémites des années 1930 et 1940.

Une caricature présentée à la Documenta 15 de Cassel
Une caricature présentée à la Documenta 15 de Cassel AFP

L’œuvre date en fait de 2002 et est signée par le collectif indonésien Taring Padi ("le croc de riz") dont certains de ses membres ont lutté contre la dictature militaire de Suharto. La fresque compte au total une centaine de figures mais il est difficile d’imaginer de ne pas noter ces deux-là, même si c’est l’excuse avancée par le collectif d’artistes indonésiens Ruangrupa ("l’espace de la forme"), commissaire de cette 15ème édition de la Documenta : "La vérité, c’est que nous n’avons collectivement pas repéré la figure dans l’œuvre, qui est un personnage évoquant les stéréotypes classiques de l’antisémitisme. Nous reconnaissons que c’est notre erreur".

"Nous nous excusons de la déception, de la honte, de la frustration, du sentiment de trahison et du choc que ce stéréotype a causé aux spectateurs et à toute l’équipe qui a travaillé dur à nos côtés pour faire de la 15ème édition de la Documenta une réalité".

De son côté, Taring Padi présente des excuses et explique que l’œuvre n’est "pas censée être liée de quelque manière que ce soit à de l’antisémitisme", et qu’elle est un commentaire sur le "militarisme et la violence" que les Indonésiens ont connus pendant 32 ans de dictature. Le collectif regrette que cette œuvre soit devenue "un monument de deuil pour l’impossibilité de dialogue".

Pluie de protestations

Autant d’explications qui n’ont pas convaincu : les protestations ont fusé de la part d’associations juives mais aussi des autorités.

"Les éléments rappellent la propagande de Goebbels", "au plus sombre moment de l’histoire allemande" et "doivent être immédiatement retirés de l’exposition", a demandé l’ambassade d’Israel à Berlin, se disant "dégoûtée".

"La liberté d’art s’arrête là où la misanthropie commence", a dénoncé Josef Schuster, président du Conseil des juifs d’Allemagne. "Les responsables de la Documenta doivent en tirer les conséquences."

La ministre fédérale déléguée à la Culture, Claudia Roth, a également jugé que le combat de l’antisémitisme et du racisme "sont aussi les limites de la liberté artistique". Le chancelier Olaf Scholz a annulé sa visite, qualifiant l’œuvre de Taring Padi "d’abominable"

Ce sont "clairement des motifs antisémites", pour le directeur du Centre Anne Frank et professeur à l’université de Francfort, Meron Mendel.

Tergiversation et démission de la directrice

Deux jours après le début de la Documenta, vu le scandale, la fresque intitulée People’s Justice a été bâchée, puis retirée quelques jours plus tard. Il ne reste aujourd’hui plus en place que la structure métallique qui la supportait.

La fresque "People’s Justice" du collectif d’artistes indonésiens Taring Padi
La fresque "People’s Justice" du collectif d’artistes indonésiens Taring Padi AFP

Mais face aux remous, le manque de réaction de la direction est problématique. Il y aurait-il d’autres œuvres "critiques"? Meron Mendel du Centre Anne Frank a proposé son expertise comme consultant pour les étudier, mais la direction de la Documenta n’a pas donné suite à son offre.

Une artiste a même pris position en retirant ses pièces de la Documenta. La germano-japonaise Hito Steyerl reproche aux organisateurs leur gestion de cette crise. Dans une lettre ouverte dans le journal allemand Die Zeit, Hito Steyerl explique n’avoir "aucune confiance dans la capacité de l’organisation à servir de médiateur et à traduire la complexité" de ce qui se passe à Cassel.

Même réaction du Comité américano-juif de Berlin : son directeur Remko Leemhuis juge que la Documenta n’a pas été assez loin dans le traitement du problème et "ne l’a pas compris" en continuant à évoquer "des accusations d’antisémitisme", là où il y a clairement de l’antisémitisme.

Face à la pression, ce vendredi le Conseil de surveillance de la Documenta a donc statué sur le sort de la directrice : Sabine Schormann a été remerciée. Un accord a été trouvé "à l’amiable" avec elle, pour "résilier son contrat". Une direction intérimaire doit être désignée.

Sabine Schormann
Sabine Schormann AFP

"Il est essentiel de clarifier rapidement cet incident" et d’en "tirer les leçons", juge le Conseil de surveillance de la Documenta dans son communiqué samedi après-midi. "Beaucoup de confiance a malheureusement été perdue" au détriment de l’exposition, souligne le texte.

Polémiques en cascade

Cette démission intervient aussi après la polémique déclenchée en janvier par un blog anonyme accusant certains membres du comité artistique de cultiver la haine d’Israël. Plus précisément d’avoir signé une lettre de soutien au mouvement BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions), un mouvement qui appelle au boycott politique, économique et culturel d’Israël et qui est considéré comme antisémite en Allemagne depuis 2019 : le parlement allemand a acté qu’il ne pouvait pas toucher d’argent public.

En avril, des autocollants "Solidarité avec Israël" avaient fait leur apparition sur le centre d’information de la Documenta. En mai, des messages haineux (appels au meurtre et référence à l’extrême droite espagnole) avaient aussi été tagués sur les murs d’un lieu d’exposition accueillant un collectif palestinien. Autant d’éléments qui alimentent la question de l’ethnocentrisme et l’antisémitisme traitée dans cet article d’Asialyst.

Et fin juin, plusieurs artistes se sont plaints d’avoir été la cible de harcèlement raciste et transphobe au point que le centre d’art indien Party Office a suspendu son festival "Queer Time", disant craindre pour la santé mentale et physique de ses artistes Dalits ("opprimés", nom qu’ont choisi ceux dits autrefois "intouchables"), POC (people of color) et trans.

Les colonnes peintes en noir avec des dessins de l’artiste roumain Dan Perjovschi au musée Fridericianum, un des lieux de l’exposition d’art contemporain Documenta 15 à Cassel
Les colonnes peintes en noir avec des dessins de l’artiste roumain Dan Perjovschi au musée Fridericianum, un des lieux de l’exposition d’art contemporain Documenta 15 à Cassel Ina FASSBENDER / AFP

Si la Documenta s’est bâtie sur le mythe du retour de l’art moderne international dans l’Allemagne après le nazisme, avec une volonté de montrer ce qui était taxé d'"art dégénéré" sous Hitler, de récentes révélations montrent une autre réalité. Des recherches universitaires (en France notamment avec Emmanuelle Lequeux, "Art contemporain : Documenta, la manifestation et ses gênantes racines nazies") ont démontré que 10 des 21 fondateurs de la Documenta avaient un passé nazi dans le parti, les SA voire les SS.

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