Les Grenades

Alix Garin : "Les femmes de la bande dessinée commencent à peser dans le game"

Alix Garin
27 févr. 2021 à 07:50 - mise à jour 27 févr. 2021 à 07:50Temps de lecture8 min
Par Une chronique d'Audrey Vanbrabant

Audrey Vanbrabant est journaliste indépendante depuis trois ans et fervente lectrice depuis qu’elle est en âge de déchiffrer les mots. Du plus loin qu’elle s’en souvienne, ce sont principalement des hommes qui ont constitué ses bibliothèques, les autrices étant souvent absentes des programmes scolaires et des remises de prix prestigieux. Il y a quelques mois, elle a constaté qu’elle ne lisait pratiquement plus que des femmes. Tous les mois, elle propose de découvrir une autrice belge et sa dernière œuvre. Bonne lecture !

Avoir les larmes aux yeux en découvrant la délicatesse d’une illustration ou la force d’un propos, ça arrive. Mais pleurer à torrents devant un bouquin, ça devient chaud. Et pourtant, pendant la lecture de Ne m’oublie pas, j’ai dénombré : des larmes aux bords des yeux de la première à la dernière page et deux explosions en sanglots. Mais bon sang, ce que c’était beau. Rarement un roman graphique m’aura autant émue, à part peut-être In Waves d’AJ Dungo. Et vraiment, je lis beaucoup.

Dans ce premier livre, Alix Garin raconte l’histoire de Clémence et de sa grand-mère, Marie-Louise, qui souffre d’Alzheimer. Enfermée dans un home qui la tétanise et la bourre de médicaments, la vieille dame n’a qu’une dernière volonté : revoir la maison de son enfance. Ni une, ni deux, Clémence embarque sa mamie abîmée pour un road-trip hasardeux semé d’embuches et de rencontres.

Des personnages complexes racontés avec simplicité, une sensibilité en filigrane de bout en bout, une tendresse qui se ressent jusque dans les dessins : tout y est. Ne m’oublie pas est un bijou d’humanité. Parce qu’en plus d’une épopée pudique, Alix Garin aborde, en toile de fond, des sujets importants. Acceptation de soi, de son orientation sexuelle, de la mort, du corps vieillissant. Tout y est. Pour un premier ouvrage, cette jeune illustratrice liégeoise (qui vit aujourd'hui à Bruxelles) réalise la belle prouesse d’allier un scénario émouvant et bien ficelé à des dessins qui racontent chacun une histoire à eux seuls.


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Parlons vieux, parlons vieilles

À 23 ans, Alix Garin réalise le subtile pari de faire de son histoire personnel le point de départ de celle dans laquelle nous sommes tous.tes susceptibles de nous retrouver. Aussi, elle prend le parti de parler de l’Alzheimer, une maladie très répandue et pourtant encore tabou. "Ce n’était pas mon intention de faire de l’Alzheimer le sujet de ce livre. Mais il n’empêche que c’est ce que les lecteur.trices ont, entre autres, retenu. Ca a attiré leur attention du moins. Peut-être parce que c’est peu traité dans la fiction alors que ça touche énormément de personnes et de famille par extension…"

D’ailleurs, ce tabou empêche d’avoir de réels chiffres sur le nombre de personnes atteintes en Belgique. Parce que les malades sont caché.es, pas assumé.es. On estime qu’environ 212.000 personnes sont atteintes d’Alzheimer ici. 52 millions dans le monde. Et ce chiffre risque de doubler dans 20 ans étant donné le vieillissement de la population. Il serait donc peut-être temps de lever le voile…

Dernier élément : ce n’est pas tous les jours que j’ai l’occasion de chroniquer un roman graphique écrit et mis en images par une autrice belge. Même si elles commencent à acquérir une certaine visibilité, elles sont encore peu nombreuses sur les étals des librairies. Ce premier ouvrage d’Alix Garin – qui est d’ailleurs une vraie réussite commerciale - était donc l’occasion rêvée de vous faire découvrir l’une d’elles.

À force de vous parler de son livre, j’en oublie les présentations traditionnelles. Alors voici : après ses études secondaires, Alix opte pour l’école supérieure d’arts à Saint-Luc Liège. Le dessin a toujours été une évidence. En 2017, elle est  lauréate du festival Quai des Bulles de Saint-Malo. Une distinction qui lui met le pied à l’étrier pour la suite. Aujourd’hui, elle vit, travaille à Bruxelles et planche sur un deuxième roman graphique dont elle ne dira rien (mais je suis vive et j’ai donc vu en story Instagram que ça parlerait d’un père). Le reste, c’est à découvrir en questions et, surtout, en réponses.

La scène en question.
La scène en question. Alix Garin

J’ai essayé de ne pas écouter trop d’interviews pour ne pas vous reposer mille fois les mêmes questions, mais vous êtes partout. Vous vous attendiez à un tel succès pour ce premier bouquin ?

Alix Garin : "Non, pas vraiment ! Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre d'ailleurs… Je ne voulais pas fonder trop d’espoir ni tirer de plans sur la comète. Mais c’est vrai que je n’aurais jamais pu imaginer que ça prenne de telles proportions. Je suis vraiment hyper contente. L’Alzheimer c’est tabou et pas très sexy. Et puis, on n’a pas forcément envie de traiter ce sujet parce que ça concerne les personnes âgées et qu’on ne veut pas les mettre en scène. Il y a des sujets qui font tout aussi peur que cette maladie, mais qui sont plus racoleurs alors on en parle. Mais quand ça concerne les vieux, ouais bof…"

Par rapport au fait de parler de la vieillesse, il y a une scène assez folle dans Ne m’oublie pas dans laquelle Clémence lave sa grand-mère…

"Oui, je tenais énormément à cette scène. Ça fait partie du quotidien des familles. La nudité des personnes âgées est un tabou injuste. On vit dans une société qui sur-esthétise les corps et qui est beaucoup trop normative. Pourtant, notre corps raconte une histoire à lui tout seul. C’est l’endroit où l’on habite. Or, il se fait toujours basher par cette société étriquée. Symboliquement c’est une scène forte, ça nous rappelle qu’on devra rendre la pareille aux personnes qui ont fait tous ces gestes – laver, habiller, nourrir - pour nous quand on était bébé."

Couverture du premier roman d'Alix Garin, ne m'oublie pas.

Elles sont où les femmes qui font de la bande dessinée ?

"(Elle rit) Eh bien elles commencent à peser dans le game et ça fait plaisir ! Il était temps et ça fait plaisir. En témoignent les sélections, les prix, les ventes. La voie ouverte par Pénéloppe Bagieu (autrice des romans graphiques Les Culottées, ndlr.). En réalité, c’est tout bénéf pour tout le monde. Plus de femmes en bande dessinée, ça veut dire de nouveaux regards, de nouvelles thématiques abordées, un catalogue plus fourni pour les maisons d’édition et les librairies. Je pense que ce mouvement va continuer. Quand je faisais mes études à Saint-Luc, il y avait quasiment une parité parfaite entre filles et garçons chez les élèves."

Avez-vous manqué de modèles en tant que scénariste et illustratrice ?

"Je mentirais si je disais que j’en ai souffert. Après ça a peut-être eu une influence sur mon ambition. Je me suis focalisée sur des modèles d’hommes à atteindre. J’ai fait abstraction en quelque sorte. Mais j’espère que, maintenant que nous sommes plus nombreuses, nous allons donner envie à d’autres jeunes filles qui ne souhaitent pas s’identifier à des hommes."

Et est-ce que votre parcours a été plus difficile parce que vous êtes une femme dans un monde encore très masculin ?

"Je ne sais pas. Ce qui m’a réellement permis de mettre un pied dans le monde de la bande dessinée, c’est le prix que j’ai remporté à Saint-Malo. Grâce à ça, j’ai rencontré plein de monde. Je ne me suis jamais sentie ramenée à mon statut de femme. Peut-être que c’est aussi parce que j’ai un caractère de fonceuse et que je n’ai pas laissé l’occasion aux gens de le faire. Mais je ne peux pas dire qu’on m’a mis des bâtons dans les roues, ce n’est pas vrai."

Comment faire pour attirer les femmes vers la bande dessinée et pour valoriser le travail de celles qui produisent déjà ?

"Les lire, simplement. Y’a une matière folle qui existe et de super bonnes productions écrites et dessinées par des autrices. Ça forme un tout. Si les lecteurs et lectrices en demande, elles seront davantage à être produites. Quand on apprécie l’œuvre d’une autrice, il faut en parler à son entourage, il faut l’offrir. Dans les médias qui traitent de bande dessinée, ça devient un vrai sujet "les œuvres écrites par des femmes". Mais je dois avouer que moi ça me fait un peu enrager. Ce n’est pas juste des ouvrages écrits par des femmes, ce sont des histoires, des dessins à part entière. Il ne faudrait pas tomber dans l’excès inverse. Ce sont aussi d’excellents récits."

Comment avez-vous vécu la production et la publication de ce premier livre ?

"C’est long de faire une bande dessinée. Celle-ci m’a pris deux ans. Je travaille à temps plein dans une agence de communication donc j’écrivais et dessinais le soir et le week-end. J’ai fait beaucoup de sacrifices et c’était très laborieux. Mais maintenant que je vois le livre paraître et faire sa vie, ça valait la peine. C’est merveilleux de voir comment les gens se l’approprient."

Quand on apprécie l’œuvre d’une autrice, il faut en parler à son entourage, il faut l’offrir

En toile de fond, vous abordez plusieurs autres sujets que la relation entre une grand-mère et sa petite fille. Le corps vieillissant, l’orientation sexuelle, etc. C’était important de faire passer plusieurs messages ?

"Absolument. Je pense qu’une bonne œuvre ne peut pas reposer sur un thème unique et absolu. La vie est comme ça. C’est le résultat de plein d’éléments qui s’entrecroisent. Le passage à l’âge adulte, le fait de pardonner ses parents. Je voulais développer la fresque d’un environnement familial."  

Quels accès à la lecture, l’écriture et au dessin avez-vous eu en étant petite ?

"J’ai toujours dessiné. Avant même de savoir lire. Mes parents m’encouragent depuis toujours. Une amie de ma mère m’a un jour tracé six cases sur une feuille blanche et m’a expliqué qu’avec ça je pouvais raconter une histoire avec mes dessins. Ça a été une révélation absolue. J’ai été abonnée au journal de Spirou toute ma jeunesse et ma mère était une très grande lectrice. J’ai grandi avec cette culture de la bande dessinée. Après ma rhéto, c’était une évidence de faire des études d’art et de m’orienter vers la bande dessinée. Ce qui me plaît c’est cette double casquette de scénariste et dessinatrice. D’ailleurs, la première est un peu dévaluée dans la bande dessinée. Les scénaristes gagnent généralement beaucoup moins que les dessinateurs et dessinatrices. Or, si vous êtes happé.e par un récit, même si le dessin ne vous plaît pas plus que ça, vous le lirez. L’inverse est faux."


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Vous dites que Ne m’oublie pas est en partie autobiographique. C’est possible de raconter des histoires qui ne le sont pas du tout ?

"Non c’est très difficile. On ne peut pas créer un personnage avec de la profondeur et des émotions sans s’inspirer un peu de nous-mêmes. Les émotions sont universelles finalement, on les vit toutes et tous. Et puis, transposer nos émotions ça aide à créer de l’empathie chez les lecteur.trices."

À votre tour ! Quelle(s) sont les autrice(s) que vous nous conseillez de lire ?

"Il y en a plein ! Je conseille vraiment toute l’œuvre d’Aude Picault, je l’adore. Sinon, il y a aussi l’excellentissime Pucelle de Florence Dupré la Tour. Ca parle de sa non-éducation sexuelle, c’est à mourir de rire. Je pense aussi au merveilleux Anaïs Nin : sur la mer des mensonges de Léonie Bischoff. Et enfin, Tanz ! de Maurane Mazars qui a récemment gagné le Prix révélation à Angoulême. C’est vraiment un super bouquin."

Ne m'oublie pas d'Alix Garin aux éditions du Lombard, 22€50, 224 pages.


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