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Alain Mathot dans l'ombre du Cristal Park

Alain Mathot et le courriel envoyé en mai 2021 au bourgmestre Bekaert
18 mai 2022 à 13:34 - mise à jour 19 mai 2022 à 07:046 min
Par François Braibant avec David Leloup (Le Vif)

Jusqu’à quelle date Alain Mathot s’est-il impliqué dans le projet Cristal Park ? Un document qui figure dans l’épais dossier que la RTBF et Le Vif ont pu se procurer l’y montre encore actif en mai de l’année dernière. A cette époque, il n’est pourtant plus bourgmestre de Seraing, ni même élu. Son mandat de mayeur est terminé depuis décembre 2018, celui de député depuis mai 2019. L’ex-bourgmestre s’est reconverti dans le domaine immobilier. Son nom apparaît ici au croisement de sa nouvelle activité professionnelle et de la politique. Comme conseiller ou comme marionnettiste ?

Où Alain Mathot dicte ce qu’il faut faire

Le courrier électronique que publient la RTBF et Le Vif est signé par Alain Mathot le 31 mai 2021. Il l’envoie à son successeur, le bourgmestre Francis Bekaert. L’échevine Crapanzano figure en destinataire de copie. Ce courriel établit un programme d’action pour relancer une énième fois le Cristal Park. "Monsieur le bourgmestre, Mon cher Francis" commence l’ancien premier magistrat de la Ville. "Voici le premier jet du dossier Val Saint Lambert. Celui-ci est évidemment amendable et/ou transformable."

Le courriel dans lequel Alain Mathot détaille le plan à suivre pour sauver le Cristal Park
Le courriel dans lequel Alain Mathot détaille le plan à suivre pour sauver le Cristal Park
Le courriel dans lequel Alain Mathot détaille le plan à suivre pour sauver le Cristal Park

Alain Mathot détaille les problèmes et les actions à mener pour faire enfin aboutir ce plan de développement économique et immobilier qui "dure depuis de nombreuses années avec tous les rebondissements que nous avons connus". Pour commencer, la "problématique des lotissements est très clivant [sic]". Alain Mathot propose une solution : l’immobilière publique – émanation de la Ville de Seraing – doit acheter cette partie du projet. Le prix figure plus loin : 5.350.000 euros. Ce morceau du dossier est d’ailleurs parmi les plus étonnants : les terrains de ces lotissements que la Ville doit acheter lui appartenaient indirectement à travers la maison sérésienne… qui les a vendus à Immoval… qui ne les a pas encore payés *. En quelque sorte, la Ville s'apprêterait à racheter à Immoval des terrains qu'elle a déjà possédés.

"Nous souhaitons" écrit l'ancien bourgmestre qui semble s'inclure parmi les décideurs

Alain Mathot note ensuite qu’il existe un conflit d’intérêts dans le chef de Pierre Grivegnée. Il est "le patron de toutes les structures. Toutes ces casquettes l’empêchent de se concentrer sur son véritable objectif, à savoir la réalisation du pôle commercial." L’ex-mayeur s’exprime ensuite en "nous", comme s’il s’incluait parmi ceux qui décident à Seraing : "Nous souhaitons que deux personnes reprennent respectivement la direction d’Immoval et celle de Cristal Discovery." 

Qui Alain Mathot désigne-t-il par ce "nous" qui "voulons" ? Lui-même, ça paraît logique. Ensuite, l'échevine Crapanzano réputée proche de lui, qui est destinataire de son plan et qu'il propose de désigner au CA d'Immoval. Le bourgmestre Bekaert ? Ou bien est-il en train de lui imposer sa volonté ? Francis Bekaert n'écarte plus l'éventualité d'avoir été manipulé. Reste un dernier personnage : Pierre Grivegnée, patron d'Immoval, et dont un écrit antérieur, qui est à la disposition du Vif et de la RTBF, ressemble comme un frère au courriel d'Alain Mathot. 

Le plan envoyé par l'ancien bourgmestre a commencé à être appliqué. La direction d’Immoval a effectivement changé en début d’année, suivant le plan concocté par l’ancien bourgmestre. Pierre Grivegnée a bien été évincé. Cependant, la personne qui a repris sa charge n’est pas celle que proposait Alain Mathot. Celle-ci, que nous avons contactée, explique avoir été approchée "entre deux portes" et avoir immédiatement répondu que l’emploi ne l’intéressait pas.

Alain Mathot proposait aussi de changer la direction de l’asbl Cristal Discovery, asbl de la galaxie Cristal-Park, dirigée elle aussi par Pierre Grivegnée. L’ex-bourgmestre Mathot suggérait pour ce poste le nom d’un de ses proches, avec qui, à lire son courriel, les émoluments avaient déjà été discutés. "J’ai effectivement été sollicité par Alain Mathot, mais aussi Pierre Grivegnée et d’autres personnes dont je ne me rappelle plus, pour rédiger cette note", se souvient Pascal Japsenne. "Et c’est à Alain, un ami que je connais depuis plus de vingt ans, que je l’ai envoyée."

Un prêt de 2.000.000 d’euros que la Ville devait garantir

Le courrier électronique de l’ancien bourgmestre Mathot au mayeur Bekaert comporte un échéancier, en d’autres termes, une "liste des actions à mener avec des dates de réalisation". En première ligne, il s’agit de recomposer le conseil d’administration d’Immoval et y placer, parmi d’autres, l’échevine Crapanzano. Ce sera fait en décembre. Laura Crapanzano, décrite comme très proche d’Alain Mathot, y a remplacé Déborah Géradon, qui avait démissionné courant mai 2021, après avoir critiqué la démesure du projet Cristal Park. Le point suivant propose de nommer un nouvel administrateur délégué, ce qui a été fait. Ensuite, il faudra négocier avec Eloy-Wust et obtenir une avance de 500.000 euros. La mise en œuvre du plan Mathot semble bien s’être arrêtée là.

Le site du Val Saint-Lambert tel qu'il apparaît aujourd'hui
Le site du Val Saint-Lambert tel qu'il devrait apparaître après rénovation

La suite des recommandations d’Alain Mathot n’est pas sans intérêt, même si elle n’a pas été réalisée. Il s’agit d’argent public : 8.850.000 euros au total pour – de nouveau – sauver le projet. La ville devait racheter le projet de lotissement, nous l’avons mentionné plus haut, pour 5.350.000 euros. Il y a ensuite un prêt de 2.000.000 que la Ville devait garantir. Elle devait aussi racheter les 52% de Valinvest dans Immoval pour 1.500.000 euros à payer en dix ans. Est-ce ceci que le bourgmestre Bekaert entend quand il veut que le secteur public reprenne le pouvoir dans la structure ?

Deus ex machina

Le bourgmestre Francis Bekaert joue-t-il un rôle dans le dossier Cristal Park dont il répète à qui veut l’entendre qu’il lui "pourrit la vie" ? Est-il la voix de son maître ou dispose-t-il d’un réel pouvoir de décider ? A-t-il été manipulé par Alain Mathot ? Continue-t-il à le consulter ? Si oui, ces consultations sont-elles payantes ? Le courriel de l’ancien bourgmestre mentionne "j’attends ton feu vert". Est-ce l’indice qu’Alain Mathot était employé par la Ville pour jouer ce rôle ? Ou n’est-ce que "politesse du pouvoir", histoire de ne pas humilier son successeur ? Alain Mathot n’était pas payé par la Ville de Seraing pour faire ce travail nous ont assuré et le bourgmestre Francis Bekaert et l’échevine Laura Crapanzano qui ne lui connaît "aucun intérêt financier dans le dossier".

 

De quelle autonomie de pensée et d’action dispose l’échevine ? A une question similaire qui lui avait été posée au dernier conseil communal, elle nous répondait au micro : "Ce qu’on tente de me faire dire, c’est ‘est-ce que je suis la marionnette de quelqu’un ?’ La réponse est non". Il semble cependant, à la lecture du courriel que nous publions, qu’en mai 2021, l’influence d’Alain Mathot était encore très nette, sur le bourgmestre Bekaert et sur l’échevine des finances. Les instructions de l’ancien bourgmestre ressemblent d’ailleurs étonnamment aux articles de presse publiés en juillet 2021 et qui annonçaient que le Cristal Park était "sorti de l’impasse".

L’échevine se justifie, le bourgmestre en a marre

L'échevine Laura Crapanzano
L'échevine Laura Crapanzano © RTBF

L’échevine Laura Crapanzano, qui semble maîtriser son dossier, répète qu’elle a pris "différents contacts avec des intervenants passés et actuels du dossier, dont Alain Mathot en tant qu’ancien bourgmestre de Seraing, pour reconstituer avec lui les pièces du puzzle Cristal Park de son époque." Pourtant, le " plan Mathot " va bien au-delà de son ère politique (2006-2018). Il formule des solutions à des problèmes qui se posent en 2021 à Laura Crapanzano. Les réponses qu’il amène ne concernent pas le passé, mais le futur : deux "nouvelles têtes" pour remplacer Pierre Grivegnée, un nouvel acteur – l’Immobilière publique – pour sauver les lotissements, et 8,85 nouveaux millions d’euros que la Ville pilotée par Francis Bekaert devrait mobiliser.

Francis Bekaert, le bourgmestre de Seraing
Francis Bekaert, le bourgmestre de Seraing © RTBF

L’échevine Laura Crapanzano estime qu’il est "vexant de dire que [son] travail se résume à suivre la feuille de route" élaborée par Alain Mathot. L’ancien bourgmestre ne tire pas les ficelles jure l’échevine. C’est elle-même, assure-t-elle, qui a obtenu la démission de Pierre Grivegnée. Le bourgmestre Francis Bekaert, lui, a du mal à avaler le remue-ménage autour du Cristal Park. "Je suis un idéaliste qui a toujours fait de la politique pour aider les gens" fulmine-t-il. "S’il s’avère qu’il y a eu des malversations financières ou des magouilles réalisées avec de l’argent public, ou que j’ai été manipulé et qu’on a abusé de ma naïveté et de ma bonne foi, je prendrai la décision de quitter mes fonctions. Parce que je mérite mieux."

Pourquoi Alain Mathot continue-t-il à s’impliquer autant dans le dossier alors qu’il n’est plus bourgmestre ? Envisage-t-il encore, début 2021, un retour en politique ? Continue-t-il à suivre son vieux dossier par simple idéalisme ? L’ex-bourgmestre de Seraing n’a pas souhaité commenter. Il faut noter que quand il écrit ce courriel, Alain Mathot vient d’être blanchi dans l’affaire Intradel. Il était accusé de corruption. Le tribunal correctionnel l’avait acquitté. Cette décision a ensuite été réformée par la cour d’appel de Liège, qui a condamné l’ex-mayeur. Alain Mathot ne veut plus parler du Cristal Park. Lors d’un précédent appel, il avait mis fin à la conversation après trois minutes, nous assurant qu’il "ne s’occupe plus de politique". En mai 2021, trois ans après avoir mis fin à sa carrière, Alain Mathot s’en occupait encore, derrière le rideau.

 

* L’échevine Crapanzano s’appuie sur un avis juridique pour expliquer que ces terrains sont bien vendus, mais qu’il reste une créance vis-à-vis d’Immoval.

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