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Les Grenades

Aïssa Maïga, derrière la caméra : "Mon engagement n’a jamais été un frein à mes projets"

26 janv. 2022 à 09:20Temps de lecture7 min
Par Elli Mastorou pour Les Grenades

Avec ‘Marcher sur l’eau’, la comédienne Aïssa Maïga passe derrière la caméra et signe un film délicat, dans lequel la poésie et le réel se mêlent à son engagement politique et son récit personnel.

"Je voulais vraiment être actrice. C'était un rêve, et même une utopie. Et depuis le début je voulais être réalisatrice, mais ça c'est quelque chose de moi à moi. Je ne me sentais pas légitime - pour plein de raisons, peut-être l'air du temps aussi, je ne sais pas. Mais en tout cas je ne suis pas devenue actrice par dépit." Ni par dépit, ni par défaut : en 2021, Aïssa Maïga est passée de l’autre côté de la caméra. Et plutôt deux fois qu’une ! Là où certaines débutent dans la réalisation avec un premier long, la comédienne des ‘Poupées Russes’ et de ‘L’Écume des jours’ a carrément mené deux projets de front.

D’une part avec ‘Regard Noir’*, un téléfilm pour Canal+ (coréalisé avec Isabelle Simeoni) en forme de road-trip entre la France et les USA à la recherche de personnalités engagées et d’initiatives pour un cinéma plus inclusif, dans le prolongement de son essai collectif ‘Noire n’est pas mon métier’ (Seuil, 2018). D’autre part avec ‘Marcher sur l’eau’, un long-métrage qui a fait son avant-première cet été au Festival de Cannes, et qui sort cette semaine sur nos écrans.

 

Tourné au Niger dans la vallée de l’Azawakh, ‘Marcher sur l’eau’ raconte le quotidien du village Peul de Tatiste, et en particulier celui de Houlaye, une jeune fille de 14 ans. Suite au départ de sa mère, partie chercher du travail au Nigeria, et de son père, absent régulièrement pour s’occuper du bétail, Houlaye doit s’occuper de ses frères et sœurs pratiquement seule.

Entre les cours à l’école, les longues marches au puits pour chercher de l’eau, et l’entretien du foyer, les journées de la jeune fille sont marquées par ces longs moments d’attente où, scrutant l’horizon, elle rêve au retour de ses parents. L’histoire de Houlaye n’est pas anodine : elle raconte les conséquences concrètes du changement climatique sur le mode de vie des populations – souvent les plus précarisées - forcées d’adapter leur mode de vie pour survivre, comme la mère de Houlaye et les femmes du village qui optent pour la migration.

Les Films du Losange

Le sujet du film fut proposé à Maïga par un producteur et ami. "C’était en 2018, quand les gens n’en avaient pas encore marre de voir des docus sur l’écologie" dit-elle en rigolant – pourtant, ‘Marcher sur l’eau’ est bien plus que ça. Loin des reportages éducatifs qui balancent dix chiffres à la seconde, le film navigue délicatement entre documentaire et fiction, les moments de tension succédant à de moments suspendus de contemplation.

Ses couleurs vives et ses plans larges, où l’on peut observer le paysage changer au fil des saisons, tantôt aride, tantôt verdoyant, méritent le grand écran. Maïga infuse de la création et de la poésie dans ce récit ancré dans le réel, tout en y inscrivant en creux son engagement politique, et son récit personnel. Et comme elle était de passage début janvier à Bruxelles, on a profité de l’occasion pour la rencontrer en vrai - une interview ailleurs que sur Zoom, en 2022 c’est assez rare que pour être signalé.

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Aïssa Maïga, dans une première création, on met souvent beaucoup de soi… A quel endroit ça vous a touchée personnellement, cette histoire ?

C'est la question de la famille. Je ne voyais pas comment parler de façon pertinente du réchauffement climatique : j'ai pas plus d'expertise que quiconque là-dessus. En revanche, je savais que j'étais à même de parler de l'absence, de la solitude de l'enfant, d'éclatement familial, et d'amour filial. J'ai une grande partie de ma famille en France, mais j'ai aussi une énorme partie de ma famille au Sénégal et au Mali... et en fait on vit avec ces gens – ils ne sont pas là, mais ils sont là quand même.

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La solitude de l'héroïne, ça vous a parlé ?

Oui, mon père est mort quand j'avais 8 ans - une mort brutale et totalement inattendue, à seulement 33 ans. J'étais très attachée à lui, donc cette question de l'absence m'a percutée de façon violente. C’est la question de l'éternité, ce temps qui s'étire vers l'infini et contre lequel on ne peut rien : ça a vraiment forgé mon psychisme, et mon caractère. Pourtant j'ai vraiment grandi entourée d’une famille très aimante, je ne suis pas la plus à plaindre. Je n'ai jamais manqué d'eau ou de nourriture, mon parcours n'est pas du tout comme celui d'un enfant de l'Azawakh. Mais j'avais des moments de solitude, oui. Je crois que la solitude et le deuil sont des notions fondamentales, qui traversent l'humanité, quels que soient les territoires ou les périodes. Je me suis dit, ça tu peux le raconter. Si t'arrives à garder ça tout en tenant ton récit, tu feras un film que tu pourras assumer.   

 

On a beau se documenter, tant qu'on est pas en lien direct avec la personne concernée, ça reste abstrait

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Le film navigue entre documentaire et fiction. Comment avez-vous mêlé les deux ?

Je dois dire que j'étais angoissée par rapport à la forme finale du film. Je voyais bien que j'avais une déformation professionnelle : en tant qu'actrice venant de la fiction, j'avais certains réflexes. Et puis, on a tourné en plusieurs fois, sur plusieurs périodes. On ne savait pas toujours si nos agendas allaient coïncider avec leurs vies, et avec le récit. Parfois on a juste capté le réel, en essayant d'être le plus discrets, et créatifs possible. Et puis par moments j'avais envie de convoquer le réel. On a beau se documenter, tant qu'on est pas en lien direct avec la personne concernée et ce qu'elle vit, ça reste abstrait. Convoquer le réel, c'est demander par exemple à la mère de Houlaye, est-ce que tu es d'accord que demain on filme la scène où tu pars. Tu ne pars pas pour de vrai, mais on va faire comme si. Je lui demandais ce qu’elle emporterait, par où elle partirait, ce qu’elle dirait à ses enfants… Quand ça devenait concret, je sentais que j'étais prête à tourner. On recrée la scène, à partir d’éléments qui reposent sur le réel. Mais tu ne peux pas leur demander de refaire quinze fois la même prise, comme sur un plateau de fiction. Elles ont des choses à faire (rires) !

Le film a aussi un propos politique, sur l’écologie, le changement climatique, mais aussi la place des femmes…

Oui ça me tenait à cœur d'en parler pour plusieurs raisons. D'abord, c'est leur réalité : les femmes chez les Peuls Wodaabe ont cette responsabilité économique. Il y avait un village Touareg à côté, et dans leur système social, c'est impensable que des femmes partent seules ! Cette spécificité-là pour moi, même si c'est pas pareil dans toutes les communautés, elle raconte le poids sur les épaules des femmes. Ce sont elles qui ont la charge mentale du foyer - comme dans beaucoup d'endroits sur cette planète n'est-ce pas (rires) ! Et c'est pas structurel - c'est conjoncturel. De base, les sociétés Peul Wodaabe vivent unies, et exercent un nomadisme au gré des transhumances. C'est vraiment le réchauffement climatique qui a modifié leurs conditions de subsistance.

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On retrouve un propos politique plus largement dans votre travail récent, du livre ‘Noire n'est pas mon métier’, à votre intervention aux Césars en 2020... Oserait-on dire que l’activisme est quelque chose que vous revendiquez ?

Oui tout à fait, je ne pinaille pas sur les mots. Militantisme, activisme, engagement... J'adore regarder des comédies légères, je suis très bon public (elle a même joué dans ‘Bienvenue à Marly-Gomont’ NDLR), mais perso, je crois que je ne saurais pas en faire. Ça demande une maitrise spécifique. Et puis j'ai d'autres urgences. J'ai 46 ans, et cette notion du temps qui passe, c'est dans mes neurones, c'est incrusté ! Donc je suis toujours dans une forme d'urgence. C'est même pas une peur de la mort, c'est l'idée de se dire bon, à ce stade de ma vie, je veux faire des choix qui me remplissent. Qui sont au plus près de ce que j'ai besoin de raconter, d'explorer.

Vous vous sentez soutenue dans cette exploration ?

Bien sûr, tout projet a ses défis et ses difficultés, mais l'engagement sur certains sujets n'était pas un frein, au contraire : pour ‘Regard Noir’, c'est même ce qui a permis que le film se fasse. ‘Marcher sur l'eau’, on a eu la confiance tout de suite de financiers, c’était inespéré. C’est sûr qu’il y a des gens qui ne sont pas en adhésion avec ce que je raconte, mais j’ai aussi énormément de soutiens, donc j'ai plutôt confiance.

C’est important d’avoir des objectifs chiffrés en tête

En termes structurels, depuis vos débuts à aujourd’hui, comment voyez-vous l'évolution des choses ?

C'est pas le même Canal+ aujourd’hui, mais heureusement qu'à une certaine époque, il y a eu sur Canal+ une plateforme extraordinaire pour les artistes arabes et noirs qui ont pu exprimer leur talent, et sont devenus des figures incontournables du cinéma français, que ce soit Omar Sy, Djamel Debbouze, Eric Judor... L'humour a permis ça. Après, quand on regarde les derniers chiffres sur la discrimination au travail en France, c'est vraiment pas glorieux. Et dans le cinéma encore moins.

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Si vous aviez le pouvoir de changer une mesure structurelle, ce serait quoi ?

Je pense que je ferais des tests de ‘trombinoscope’ dans les arcanes du pouvoir du cinéma français. Tout simplement. Et si c'est pas assez féminin, et si c'est trop blanc… on fait quelque chose. Je ne veux pas dire le mot ‘quotas’ - même si pourquoi pas au fond... ? - mais je pense que si on fait le test du trombinoscope en se fixant des objectifs d'inclusivité sur une année, peut-être déjà que ça peut changer un peu. Idem pour ce qui est du casting : je ferais des castings colorblind. Sinon, concrètement, je pense que c'est important d'avoir des objectifs chiffrés en tête. Parce que c'est bon là, ils abusent de notre patience (rires) ! L’inertie de la part de ceux qui peuvent changer les choses, sur les questions liées aux discriminations, je trouve ça décevant.

Marcher sur l’eau’, d’Aïssa Maïga. Durée : 1h29. Sortie ce 26 janvier.

*’Regard Noir’ disponible uniquement en France sur Canal+

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