Afghanistan : y aura-t-il un afflux de réfugiés ? "Les Européens sont prêts à tout pour éviter une crise de l’asile "

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La commissaire européenne aux Affaires intérieures Ylva Johansson a appelé les pays membres de l’Union européenne à accroître leurs quotas d’accueil d’Afghans ayant besoin de protection, suite à la prise du pays par les talibans.


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Plusieurs pays membres de l’UE craignent en effet de voir la situation en Afghanistan provoquer une nouvelle crise migratoire d’ampleur, similaire à celle de 2015, quand les Syriens avaient fui la guerre dans leur pays. Philippe De Bruycker, professeur en droit de l’immigration et de l’asile à l’Université libre de Bruxelles, était ce matin invité sur La Première pour faire le point.

Cette crainte est-elle justifiée ?

"Pour le moment, on ne peut pas le dire parce que beaucoup va dépendre de l’attitude du nouveau gouvernement taliban en Afghanistan. Vont-ils se situer dans la ligne politique moderne qu’ils affirment ou vont-ils au contraire retomber dans les persécutions et dans les violations des droits des femmes, ce qui pourrait alors générer un exode ? On ne peut donc pas le dire pour le moment, mais c’est l’une des possibilités auxquelles il faut se préparer et faire face".


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En début de semaine, la chancelière allemande Angela Merkel pointait ce qu’elle considérait être comme un point faible de l’Union : l’absence de politique d’asile commune.

"C’est effectivement le problème. Il y a une partie de la politique d’immigration ou de lutte contre l’immigration irrégulière qui, elle, fait l’objet d’une politique commune. Par contre, pour ce qui est de la politique d’asile, il n’y a pas de politique commune, et en particulier, il n’y a pas de stratégie de redistribution des demandeurs d’asile et des réfugiés qui peuvent arriver dans l’Union européenne.

S’il y avait un flux important de demandeurs d’asile afghans qui se dirigeaient vers l’Union européenne et qui tenteraient de passer par la Grèce, l’Union européenne se trouverait démunie et ne parviendrait pas non plus à gérer ce flux. Sauf que, différence par rapport à 2015, il est vraisemblable que le gouvernement grec déciderait de fermer ses frontières. Mais cela serait en violation du droit international et du principe de non-refoulement et ça créerait une solution absolument intenable à la frontière grecque".

Pourquoi est-ce que les Européens n’ont pas retenu les leçons de 2015 ?

"Le gros problème est l’organisation de la solidarité entre les États membres. Les États vivent sous le principe de ce qu’on appelle le régime de Dublin, le règlement de Dublin, qui fait peser l’accueil des demandeurs d’asile sur les pays de première ligne, et donc les pays qui sont situés géographiquement aux frontières extérieures de l’Union européenne, comme la Grèce ou l’Italie.

Tout le monde est d’accord pour dire que ce n’est pas un régime qui est satisfaisant, mais personne ne parvient à se mettre d’accord sur un modèle nouveau pour le remplacer. La Commission européenne a fait des propositions en septembre 2020, basées sur la relocalisation et la redistribution des demandeurs d’asile, mais aussi ce qu’on appelle le retour sponsorisé, mais depuis un an, il n’y a pas de progrès sur ce point.

Et donc, les Européens sont totalement incapables, jusqu’à présent, de s’organiser en interne pour redistribuer entre les flux de demandeurs d’asile qui arriveraient".

L’Union européenne a annoncé qu’elle soutiendra les pays voisins de l’Afghanistan pour faire face au flux croissant de migrants. C’est ça la solution maintenant, c’est de se décharger et sous-traiter aux pays limitrophes ?

"C’est certainement la solution, ou à tout le moins une grande partie de la solution, et ce n’est pas une politique nouvelle puisque c’est de cette manière qu’est organisé l’accord avec la Turquie, conclu en 2016, et c’est la politique suivie en Libye.

L’idée est de demander aux pays de transit de retenir sur leur territoire les demandeurs d’asile qui voudraient se diriger vers l’Union européenne, en échange d’une aide financière. C’est le modèle turc.

Il n’est pas certain que ce modèle puisse être répliqué en Iran ou au Pakistan parce que la situation géopolitique et les relations avec ces gouvernements sont différentes, mais c’est l’axe sur lequel les Européens vont tenter de s’appuyer s’il y avait un flux important de demandeurs d’asile en provenance d’Afghanistan.

Les Européens sont prêts à tout pour éviter une répétition de la crise de l’asile comme en 2015-2016, et il n’y aurait pas de problème à trouver et à donner de l’argent à l’Iran ou au Pakistan, sous réserve néanmoins que les Européens voudront s’assurer que cet argent aille véritablement à l’accueil des demandeurs d’asile et ne soit pas utilisé à d’autres fins.

Maintenant, ce qui est incertain, c’est la question de savoir si un pays comme le Pakistan ou l’Iran est effectivement prêt à entrer dans ce type de compromis avec l’Union européenne".

L’Iran, par exemple, accueille déjà beaucoup de réfugiés afghans sur son territoire. Dans ces conditions, les ONG et les groupes de défense des droits des étrangers disent qu’il faut appliquer le respect absolu et inconditionnel de la Convention de Genève sur l’asile et d’autres textes de l’Union européenne sur la protection des populations persécutées. Que contiennent exactement ces textes et est-ce qu’ils s’appliquent véritablement aux migrants afghans pour l’instant ?

"Il s’agit de textes qui visent à organiser la protection internationale, soit des réfugiés au sens de la Convention de Genève, soit des réfugiés de guerre qui peuvent bénéficier de ce qu’on appelle la protection subsidiaire.

Les Afghans, dans la situation d’aujourd’hui, répondent potentiellement soit à la définition du réfugié politique persécuté, soit à la définition du réfugié de guerre. Et ceux qui arriveraient aux frontières de l’Union européenne devraient légalement être accueillis et obtenir une protection.

Mais évidemment, toute la question pour eux est d’arriver aux frontières de l’Union européenne. C’est la politique que nous évoquions tout à l’heure, à savoir le blocage dans des pays de transit que l’Union européenne va tenter de mettre en œuvre".

La Ligue des droits de l’homme, en France, demande l’ouverture des voies légales. En quoi cela consiste-t-il ? Et est-ce que c’est vraiment possible ?

"Ce que la Ligue des droits de l’homme en France demande, c’est l’organisation du transfert de demandeurs d’asile et de réfugiés afghans vers l’Union européenne. Aujourd’hui, on transfère des Afghans qui ont collaboré avec l’Occident, et notamment avec l’armée américaine, mais il me semble impossible d’aller au-delà.

Je ne connais d’ailleurs pas de précédent où des gouvernements ont mis en place une sorte de pont permettant à des réfugiés de quitter leur pays d’origine et d’arriver dans l’Union européenne, sauf dans ce qu’on appelle le cadre de la réinstallation.

Mais là, il s’agit alors véritablement de faire un tri parmi des demandeurs d’asile pour choisir les plus vulnérables et de les réinstaller dans l’Union européenne.

Par contre, ouvrir de manière indéterminée un pont qui permettrait à tout Afghan de se diriger vers l’Union européenne, c’est absolument inédit et ça me semble impossible parce que cela reviendrait au fond à organiser la crise de 2015-2016".

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