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Afghanistan : "Quand on retire totalement nos forces, on peut rater la reconstitution d’une organisation comme le groupe Etat Islamique", estime le Général Petraeus

Général Petraeus.
07 mai 2021 à 08:17Temps de lecture5 min
Par Sonia Dridi

C’est une nouvelle qui divise la classe politique américaine et suscite de nombreuses inquiétudes dans le monde. Le 14 avril 2021, le président américain Joe Biden a annoncé le retrait officiel des troupes américaines d’Afghanistan. Depuis la Maison Blanche, il a notamment déclaré "il est temps d’achever cette guerre sans fin". Ce retrait a officiellement débuté le 1er mai et doit s’achever d’ici au 11 septembre 2021.

Une date très symbolique puisque c’est en réaction aux attentats du 11 septembre 2001 que les États-Unis étaient intervenus en Afghanistan, les talibans au pouvoir à Kaboul refusant alors de leur livrer Oussama ben Laden.


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Vingt ans plus tard, cette guerre aura coûté plus de 2000 milliards de dollars aux États-Unis, 2442 soldats américains et 1444 soldats des forces alliées ont été tués, ainsi que plus de 47.000 civils afghans et près de 70.000 membres de l’armée et de la police afghanes.

Beaucoup craignent que le départ des troupes américaines déstabilise encore un peu plus une région déjà très éprouvée.

C’est le cas du Général David Petraeus, ancien commandant suprême des forces américaines en Afghanistan et ex-directeur de la CIA. Notre correspondante à Washington Sonia Dridi l’a rencontré. Entretien.

Sonia Dridi. Il y a trois semaines, le Président Biden a annoncé le retrait total des troupes américaines d’Afghanistan, soutenez-vous sa décision et pour quelle raison ?

Général Petraeus. Je respecte cette décision, je sais qu’elle était très difficile à prendre selon mes informations. Il n’y avait pas de bonne option, seulement la moins mauvaise des options. J’ai peur que d’ici deux, trois ans nous ne regrettions cette décision de retirer les 3500 soldats américains restants. Ce qui veut dire bien sûr que les 7000 soldats de la coalition vont aussi se retirer. Ça veut aussi dire que nos capacités sur place, en termes de renseignement, de développement, de diplomatie, devront être réduites.

Et puis cela ne mettra pas un terme à la guerre sans fin en Afghanistan. Cela signifie simplement que les Américains et la coalition ne seront plus impliqués sur le plan militaire. Et même si on répète qu’il n’y a pas de solution militaire à ce problème, les Talibans pensent le contraire. Ils sont à l’offensive. D’ailleurs ils ont marqué la date du 1er mai par une énorme série d’attaques qui heureusement ont été repoussées de manière très efficace par les forces de sécurité afghane qui sont vraiment prêtes à se battre et mourir pour leur pays. Elles vont se battre de manière tenace pour résister aux tentatives des Talibans de miner les conditions sécuritaires en Afghanistan.

S.D. Dans le cadre de l’accord signé entre l’administration Trump et les Talibans en février 2020, les Talibans ont promis de couper les ponts avec Al-Qaïda, est-ce un engagement crédible ?

G.P. Nous n’avons vu aucune preuve tangible qui suggère que les Talibans seraient prêts à rejeter Al-Qaïda. Et vous savez, je ne pense pas que les Talibans vont mener à notre place les missions de contre-terrorisme ! Je vous rappelle que la raison pour laquelle nous sommes allés en Afghanistan était pour éliminer les sanctuaires dans lesquels Al Qaïda a planifié les attaques du 11 septembre et entraîné les assaillants.

Les extrémistes islamistes, par n’importe quel moyen, chercheront à exploiter les espaces non gouvernés dans le monde musulman, où qu’ils soient

Nous sommes restés depuis pour nous assurer que ces sanctuaires ne soient pas rétablis. Et puis maintenant il y a aussi la menace de l’Etat Islamique. Les extrémistes islamistes, par n’importe quel moyen, chercheront à exploiter les espaces non gouvernés dans le monde musulman, où qu’ils soient. Je pense que ce sera le cas en Afghanistan.

S.D. Pensez-vous qu’il y a un risque de réémergence de l’Etat Islamique en Afghanistan ?

G.P. Je pense qu’il est possible que l’organisation de l’Etat Islamique établisse un sanctuaire dans la zone frontalière entre l’Afghanistan et le Pakistan, qui est une zone très montagneuse et accidentée. C’est là que nombre de ces groupes possèdent leurs bases à l’exception des Talibans afghans bien sûr qui ont leur base à Quetta dans la province du Baloutchistan au Pakistan. Et l’un des grands défis pour l’Afghanistan a toujours été le fait que l’on ne peut pas véritablement exercer de pression sur les dirigeants de ces groupes comme on le pourrait si ces groupes se trouvaient à l’intérieur du pays.

S.D. Le Président Biden défend sa décision en arguant du fait que, dix ans après la mort de Ben Laden, les menaces se sont délocalisées, êtes-vous d’accord ?

G.P. Oui tout à fait. La menace extrémiste s’est métastasée, elle ne se situe plus uniquement en Irak ou en Afghanistan. Il y a toujours une menace qui est très présente du groupe Etat Islamique, en Irak, dans le Nord-Est de la Syrie, à Idlib… Il y a d’autres groupes extrémistes qui se trouvent sur le continent africain. L’enseignement que j’ai tiré des vingt dernières années c’est qu’il faut garder la situation à l’œil car quand on retire totalement nos forces comme nous l’avons fait avec nos forces combattantes en Irak, on peut rater la reconstitution d’une organisation comme le groupe Etat Islamique qui cause aujourd’hui une immense souffrance

S.D. Beaucoup soulignent l’amélioration du sort des femmes afghanes parmi les succès remportés par la coalition menée par les États-Unis.

Oui, c’est vraiment une source d’inquiétude considérable. Ma femme et moi avons fondé une bourse pour permettre chaque année à une femme afghane d’étudier à l’université américaine en Afghanistan.

Je suis très préoccupé par le fait que les femmes qui représentent 50% de la population pourraient voir leur rôle de nouveau circonscris

Nous savons que les femmes là-bas s’envoient des e-mails en disant qu’il faut qu’elles étudient beaucoup maintenant car ça pourrait être leur dernier semestre à l’université.

Je suis très préoccupé par le fait que les femmes qui représentent 50% de la population pourraient voir leur rôle de nouveau circonscris par un gouvernement moyenâgeux n théocratique qui limitera considérablement leur capacité à contribuer à la vie économique, universitaire et tout simplement la possibilité d’aller à l’école.

S.D. Aujourd’hui il y a toujours des centaines de militants d’Al-Qaïda en Afghanistan, les élites sont rongées par la corruption et la principale source d’économie est l’opium. Vingt ans plus tard, peut-on dire que l’intervention américaine en Afghanistan est un échec ?

G.P. Non, pas du tout. Nous avons rempli notre mission. Il s’agissait d’éliminer le sanctuaire qui avait servi à la planification des attentats du 11 septembre et à l’entraînement des assaillants. Nous avons évité la reconstitution de ce sanctuaire, nous avons également empêché la constitution d’un sanctuaire du groupe de l’Etat Islamique. Nous avons aussi mené notre campagne anti-terroriste régionale qui s’est soldée par de très bons résultats. Nous avons organisé un raid visant à faire payer Oussama Ben Laden pour ses actes lors de mes derniers mois en tant que commandant de l’ISAF (International Security Assistance Force) en Afghanistan.


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S.D. En tant qu’ancien commandant des troupes américaines en Afghanistan, avez-vous des regrets ?

G.P. Ecoutez, je pense que tout commandant, dans toute guerre, s’intéresse toujours au passé et voit des domaines où on aurait pu mieux faire les choses. On apprend toujours. Il y a des actes que nous regrettons, des choses que nous aurions aimé refaire. Et quiconque dit le contraire et affirme que tout était formidable, n’aurait sûrement pas dû être en situation de commander !

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