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Afghanistan : les talibans vont-ils rétablir leur régime moyenâgeux ?

Afghanistan : les talibans vont-ils rétablir leur régime moyenâgeux ?

L’Afghanistan se prépare à connaître un nouveau changement de régime dans les prochaines semaines. Ce pays à l’histoire mouvementée assiste à l’inexorable avancée des talibans, à la faveur du retrait des forces étrangères. De l’aveu même de responsables américains, l’actuel gouvernement pourrait s’effondrer dans les trois mois. Les autorités de Kaboul ont proposé ce jeudi aux talibans un partage du pouvoir en échange de la fin des violences.

A quoi ressemblerait un gouvernement taliban en 2021 ? Sera-t-il une copie conforme du régime intégriste et violent qui avait tenu le pays entre 1996 et 2001 ? Ou les talibans ont-ils évolué vers une forme plus pragmatique de gouvernance ?

Vers le rétablissement de l’émirat taliban

L’idéologie qu’ils défendent n’a en tout cas pas changé : les talibans veulent rétablir un "Émirat islamique", où sera appliquée une interprétation restrictive et littérale de la charia, la loi islamique. "On peut imaginer qu’il y aura un gouvernement répressif", prévoit Nicolas Gosset, chercheur à l’École Royale Militaire. "On voit déjà que, dans les zones dont ils reprennent le contrôle, les talibans imposent leur vision très radicale de la religion dans la vie quotidienne."

Le leadership taliban est resté largement le même que celui qui était en place à la fin des années 90 : "c’est la même génération d’hommes, proches du mollah Omar", le fondateur du groupe intégriste. Sur le terrain en revanche, il y a eu un renouvellement complet du commandement, remarque Nicolas Gosset.

"A l’image de la population afghane"

"Les combattants talibans sont à l’image de la population afghane aujourd’hui, une population très jeune. Plus de la moitié de la population afghane a moins de 20 ans. Ceux qui combattent ne sont donc pas ceux qui étaient là au début des années 2000. Mais les cadres sont, dans une certaine mesure, les mêmes."

S’il est clair que les talibans veulent instaurer un État islamique, "cela va-t-il se faire de la même manière qu’il y a 20 ans ?", s’interroge le chercheur. "La manière dont ils vont mettre en place leur agenda politique reste une question ouverte. On aurait en tout cas un État théocratique, islamiste, autoritaire. Mais on ne sait pas si on va retourner dans la gouvernance moyenâgeuse que l’on a vue à la fin des années 90."

Pas les bienvenus dans les villes

Comme d’autres spécialistes, Nicolas Gosset pense que le mouvement va tenter de se modérer pour se faire accepter dans les zones où il est mal vu, principalement les grandes villes. Là, toute une génération a profité de l’ouverture offerte depuis 20 ans par la présence de troupes étrangères et d’un gouvernement soutenu par l’Occident. Les Afghans qui ont goûté à la liberté supportent mal la perspective d’un retour en arrière.


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"Une partie de l’Afghanistan s’accommode de l’idée d’un nouveau pouvoir taliban, relève Nicolas Gosset. Mais il y a une proportion équivalente, si pas supérieure, qui vit leur arrivée dans la peur. Dans les grandes villes qui ne sont pas encore sous contrôle taliban, les gens sortent le soir dans la rue, et ils manifestent pour dire que leur ville n’appartient pas aux talibans. C’est une société divisée, entre autres par le clivage entre les villes et les campagnes."

Gagner les cœurs et les esprits

Les talibans semblent ne pas vouloir reproduire les erreurs commises par l’actuel gouvernement et ses parrains Américains qui ne sont jamais parvenus à gagner les cœurs et les esprits des Afghans. La multiplication des bavures durant les années de guerre, la corruption, l’inadéquation des décisions ont creusé un fossé. "On peut penser que dans un premier temps, les talibans vont polir leur comportement, prévoit Nicolas Gosset. Ils vont essayer de se montrer les moins intégristes possibles pour se rendre acceptables à la population urbaine. L’enjeu, ce sera la population des villes."

On remarque déjà que, dans certaines zones reprises, les nouvelles autorités rétablissent d’anciennes restrictions, mais avec des modalités légèrement assouplies. "Dans les années 90, les talibans interdisaient la détention d’un appareil de radio. Aujourd’hui, les radios sont autorisées, mais ils limitent les contenus : il n’y a pas de musique diffusée dans les zones contrôlées par les talibans."

Droits des femmes et valeurs islamiques

Sous leur contrôle, les filles peuvent fréquenter l’école primaire, mais les cours tournent essentiellement autour de la lecture du coran. Les talibans se sont engagés à "garantir les droits des femmes", mais dans le "cadre des valeurs islamiques". Cette formulation leur permet de rétablir les nombreuses restrictions qu’ils avaient imposées aux femmes il y a 20 ans.

Les femmes doivent porter la burqa pour sortir de chez elle et être accompagnées par un homme de leur famille. Les flagellations et lapidations resteraient d’application. Ne tolérant pas la critique publique, les talibans ne respectent pas la liberté d’expression.

Opération de relations publiques

Les dirigeants talibans cherchent aussi à améliorer leur image à l’extérieur du pays et multiplient les contacts diplomatiques. Ils mènent depuis des années des discussions avec un émissaire américain dans la perspective du départ des forces internationales. Américains et talibans ont conclu un accord en ce sens à Doha en février 2020.

Les talibans se sont alors engagés à ne plus abriter de mouvement terroriste international, comme ils l’avaient fait pour al-Qaïda avant les attentats du 11 septembre 2001. Ils ont reconnu avoir commis des erreurs et luttent désormais farouchement contre le groupe État islamique qui s’est implanté en Afghanistan.

Ne plus provoquer les Américains

Officiellement, les talibans n’entretiennent plus de relations avec al-Qaïda, même si certains liens ont pu subsister. Mais ils devraient s’abstenir, au moins dans un premier temps, de provoquer une nouvelle intervention militaire américaine dans le pays.

Leur opération de séduction s’étend aux pays voisins qui s’interrogent sur la sécurité de leurs frontières et sur leurs futures relations avec ce pays turbulent. Des représentants talibans ont mené des rounds de négociations en Russie, et Pékin a récemment reçu une délégation talibane. C’est aussi une façon de montrer à la population qu’un État afghan taliban est en train de s’établir et d’être reconnu.

Pas de partage du pouvoir

Pendant ce temps, le Qatar continue d’accueillir des négociations entre les talibans et le gouvernement afghan, en présence de représentants des États-Unis, de Chine, du Royaume-Uni, de l’Ouzbékistan, du Pakistan, des Nations unies et de l’Union européenne. Un porte-parole du groupe a sèchement rejeté la proposition de partage du pouvoir formulée par le gouvernement : "Nous n’accepterons aucune offre car nous ne voulons pas nous associer avec l’administration de Kaboul. Nous ne travaillerons pas une seule journée avec eux", a-t-il dit.

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CQFD 10/08/2021

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Nicolas Gosset et Dorothée Vandamme

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