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Abstention électorale record : comment la réduire ? Une étude ULB/VUB propose des solutions

Abstention électorale record : comment la réduire ? Une étude ULB/VUB propose des solutions
03 déc. 2021 à 06:00 - mise à jour 03 déc. 2021 à 06:317 min
Par Aubry Touriel

Plus de 1,3 million de Belges ayant le droit de vote n’ont pas voté ou ont déposé un bulletin de vote blanc/nul lors des dernières élections de 2019. Ensemble, ils représentent 17% des électeurs, soit le premier "parti" de Belgique, devant la N-VA. Comment redonner l’envie à la population de se rendre aux urnes ?

Une démocratie sans électeurs ? Une analyse de l’abstention électorale ". Voici le titre de la première grande étude sur la baisse de participation aux élections en Belgique. En plus d’analyser les raisons de l’abstention, cinq professeurs de l’ULB et de la VUB proposent des solutions qui permettraient "d’attirer à nouveau 500.000 électeurs vers les urnes". On fait le point.

2019 : année record

Alors que le vote est obligatoire en Belgique, le taux d’abstention n’a jamais été aussi élevé qu’en 2019. 11,62% des électeurs n’ont pas participé aux élections, soit près d’un million de citoyens. À titre de comparaison, il était de 4,93% en 1977. Depuis lors, la tendance à la hausse ne cesse de se confirmer :

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Les trois dernières élections enregistrent les records en termes d’abstention et le recul de la participation s’observe dans les trois régions : Bruxelles-Capitale, Flandre et Wallonie. Il se présente néanmoins de manière plus importante à Bruxelles et en Wallonie.

Lorsque l’on compare la part d’abstentionnistes parmi les 11 circonscriptions utilisées pour l’élection à la Chambre des représentants, on retrouve les taux d’abstention les plus bas en Flandre : Limbourg, Flandre orientale et Flandre occidentale. L’abstention atteint ses taux les plus élevés dans les circonscriptions de Liège (15%) et du Hainaut (14%) et de Bruxelles (13,6%).


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Comment expliquer ces différences ? Dave Sinardet, professeur en sciences politiques et coauteur de l’étude, explique : " Les plus forts taux d’abstention dans le Hainaut, à Liège et à Bruxelles sont liés à des facteurs sous-jacents comme le revenu, la position socio-économique, le niveau d’éducation. "

Le rapport pointe aussi un autre élément : " Les taux d’abstention sont plus élevés dans les grandes communes urbaines. Dans les villes, les abstentionnistes sont plus nombreux. " Le record revient d’ailleurs à la ville de Bruxelles où le taux d’abstention est de 34,5%, suivi par Charleroi (17,6%), Liège (15%) et Anvers (12,8%).

On est loin du mythe de la participation électorale universelle dans un pays de vote obligatoire.

Il y a donc plus d’un électeur sur dix qui ne se rend pas au bureau de vote. D’autres préfèrent déposer un bulletin blanc ou voter nul. Ils représentaient 5,4% des électeurs lors des dernières élections. " Dans les pays où le vote est obligatoire, les électeurs choisissent de voter blanc ou nul face à l’impossibilité de s’abstenir ", peut-on lire dans l’étude conjointe de l’ULB et la VUB.

La proportion de ces bulletins non valides a d’abord crû de façon quasi linéaire de 1946 à 1978. La part de votes blancs et nuls s’est ensuite stabilisée autour de 6% à 7% jusqu’en 1995. La chute du début des années 1990 vient notamment de l’introduction du vote électronique sur des ordinateurs ne permettant pas d’encoder un vote nul. Ensuite, à partir de 2003, la tendance à la hausse a repris pour atteindre 5,4% du total d’inscriptions au vote lors des dernières élections.

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Quand on additionne l’abstention et les votes blancs et nuls, on peut constater que la proportion des électeurs qui n’expriment pas un vote valide est très significative. " On est donc loin du mythe de la participation électorale universelle dans un pays de vote obligatoire ", écrivent les auteurs de l’étude commanditée par Itsme, l’application d’identité.

Abstentionnistes : qui sont-ils ?

Selon les auteurs de l’étude, plusieurs raisons font que certains citoyens ne s’expriment pas lors d’élections : " Il s’agit dans certains cas d’une erreur de manipulation du bulletin de vote qui aboutit à un vote nul. D’autres rencontrent des difficultés pratiques (santé, obligation professionnelle, déplacement, etc.) qui les empêchent de se rendre au bureau de vote. "


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Ils distinguent aussi un groupe important qui choisit consciemment de ne pas aller voter ou de voter blanc ou nul : " Derrière cette " abstention de vote " se cache principalement un désintérêt et, de plus en plus, une insatisfaction face au fonctionnement politique de nos parlements, gouvernements et partis. C’est là une problématique qu’il faut examiner plus en profondeur si nous voulons comprendre les causes de cette attitude de rejet. "

Selon ces mêmes professeurs, la recherche en science politique identifie principalement quatre groupes d’abstentionnistes :

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Études à l'appui, les auteurs constatent que les abstentionnistes ont des profils socio-économiques distincts des votants : ils sont généralement moins diplômés et perçoivent de moindres revenus tandis que les personnes qui votent viennent de milieux plus aisés : " Par conséquent, les préférences politiques des abstentionnistes tendent à être plus en faveur de politiques socio-économiques plus égalitaires et redistributives. "

Abstention : quel impact ?

Ce phénomène peut modifier le résultat des scrutins : si les abstentionnistes votaient, les rapports de force entre les partis seraient modifiés. Concrètement, des recherches sur le sujet menées à la fin des années 90 montrent que " les abstentionnistes potentiels seraient en plus grand nombre partisans de la gauche socialiste, leur absence aux élections favoriserait donc les partis de centre et droite, comme le MR, l’Open Vld, la N-VA, mais aussi des partis de centre et gauche comme Groen et Écolo ", lit-on dans l’étude.

Par ailleurs, il apparaît que le vote obligatoire conduit certains électeurs mécontents à voter pour des partis radicaux alors qu’ils s’abstiendraient si le vote n’était plus obligatoire.

 


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Pour les auteurs, l’abstention a un "effet négatif sur la qualité de la démocratie" : " Les élections sont un moyen de créer et soutenir des liens de contrôle et d’échange entre citoyens et élus. […] Par son vote, l’électeur sanctionne ou récompense les élus sortants. L’abstention peut donc rendre invisibles les demandes de certains groupes, freiner les mécanismes de représentation et rompre les liens qui existent entre un citoyen et ses représentants. "

Remèdes à court et long terme

Les cinq chercheurs ne se contentent pas de dresser une analyse de l’abstention électorale, ils proposent des réformes à court et à long terme pour attirer de nouveaux électeurs.

Campagnes d’information de proximité, réforme du système électoral, maintien du caractère obligatoire du vote… Les professeurs dressent une liste de solutions pour tenter d’attirer les électeurs vers les urnes :

Une démocratie sans électeurs ? Une analyse de l’abstention électorale (ULB-VUB)

Selon Dave Sinardet, il est possible de modifier rapidement les règles pour deux types d’électeurs : les Non-Belges qui peuvent voter pour les élections communales et les Belges qui résident à l’étranger. " Il s’agit de groupes assez grands qui pourraient être convaincus si on simplifiait les procédures d’enregistrement. Pourquoi ne pas automatiquement les inscrire ? Et pourquoi ne pas rendre le vote obligatoire pour ces deux catégories, comme c’est le cas pour les autres ? "


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Le professeur à la VUB pointe aussi des remèdes à long terme : " L’éducation a un rôle plus important à jouer. Dans les programmes scolaires, il faudrait renforcer les formations sur la société et sur la politique. "

Il s’est d’ailleurs rendu lui-même dans les classes avant les élections pour sensibiliser les primo votants aux enjeux des élections. " Je leur explique que la politique, ce n’est pas seulement des hommes gris dans des costumes gris, mais que ça a un impact sur leur vie quotidienne. C’est notamment la politique qui influence la fréquence des bus, les pistes cyclables, si l’on peut porter ou pas le voile… "

Et pourquoi pas des sièges vides ?

Absente de la liste des réformes évoquées dans l’étude, la proposition de l’initiative citoyenne Whytevote n’en est pas moins originale : transformer les votes blancs en sièges. " Le vote blanc doit être comme un choix qui doit être représenté. Si aujourd’hui, le vote blanc est comptabilisé, il n’est pas considéré en tant que tel, au moment de l’attribution des sièges ", explique Laurent, le fondateur de l’initiative.

Dave Sinardet trouve que ce n’est pas une mauvaise idée : " Quand je donne des conférences après les élections, je commence toujours par un slide : le nombre de gens qui n’ont pas voté. A la TV, on voit plein de graphiques sur les résultats et ça arrive toujours à 100%. On ne parle presque jamais de ceux qui se sont abstenus. C’est aussi un signal politique et sociétal qu’il faut capter. "

Le politologue estime que cela permettrait peut-être de conscientiser les classes politiques. " Traduire physiquement ces abstentionnistes en sièges , ça a du sens. Ça reste aussi un choix. Ça pourrait stimuler les partis à convaincre cette partie de la population qui ne vote pas. Mais il faudrait définir les modalités pour garder un taux de proportionnalité suffisant. "

Prochaines élections en 2024

Des initiatives de réformes électorales ont déjà été prises à certains niveaux de compétence. Pour les élections européennes, il sera désormais possible de voter à partir de 16 ans. La Région flamande a décidé de supprimer l’obligation de vote à partir des élections locales de 2024. Elle a également décidé d’abolir les votes de listes et de donner plus de pouvoir aux électeurs dans la désignation des bourgmestres. La Wallonie a, pour sa part, décidé de renoncer entièrement au vote électronique et de revenir au bulletin de vote sur papier.

Ces réformes diverses montrent que l’absentéisme électoral est un sujet important dans notre société. Avec cette étude, le monde académique contribue au débat en élaborant des propositions concrètes. Les différents partis au pouvoir sont-ils prêts à les prendre en compte ces recommandations et à les mettre en place ?

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