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Matin Première

[A LIRE] Philippe Jaenada rouvre des enquêtes et réchauffe des Cold cases

[A LIRE] Philippe Jaenada rouvre des enquêtes et réchauffe des Cold cases
02 nov. 2021 à 06:403 min
Par Myriam Leroy

En attendant le 10 novembre 21h et le coup d’envoi de la 5ième Nuit des écrivains, Myriam Leroy nous brosse le portrait des 6 invité.e.s qui partageront avec nous et avec vous 4 heures en public au 140 et en direct sur La Première. Aujourd'hui : Philippe Jaenada.

Philippe Jaenada est un ogre, ses livres sont des monstres. Par leur corpulence, déjà. 720 pages pour La petite Femelle. 648 pour La serpe. 752 pour Au printemps des monstres, le dernier.

Jaenada c'est épais, c'est immense, ça donne le vertige et à certains égards, c'est fou. Fou car c'est le réel qu'il essaie de dompter dans des récits-sommes. D'abord le sien, il a beaucoup écrit sur lui, cet être paradoxal, vivant parfois reclus, loin de la technologie, et rédigeant par ailleurs des potins pour Voici.

Ensuite, son chantier, c'est devenu le réel des autres, celui d'avant, un réel qu'on croyait derrière nous mais qui se débat toujours dans son cercueil. Philippe Jaenada rouvre des enquêtes, réchauffe des Cold cases.

Et s'ils ne les élucide pas nécessairement, il les éclaire à chaque fois. Ce qui l'intéresse avant tout, c'est moins la justice que l'injustice : il écrit à hauteur de suspect, d'ennemi public, il examine les bûchers qui leur lèchent les pieds, les foules qui les lapident, les loups qui hurlent dans leur direction.

C'est à ça qu'on reconnaît Philippe Jaenada.

À ça, et à ses digressions, innombrables parenthèses et parenthèses dans les parenthèses, sans limite de nombre ni de temps, des détours parfois déroutants, souvent amusants, qui rappellent au lecteur que le narrateur, c'est à dire lui, est un être de chair et de sang, d'affects et de subjectivité, et qu'il est illusoire de prétendre détenir la vérité.

Jaenada est dans chaque ligne qu'il écrit, on l'entend respirer, on l'entend rire, on le voit cheminer dans sa petite voiture et vider des verres au comptoir des bistrots.

Ainsi d'une séquence devenue célèbre, au beau milieu de La Petite Femelle, le livre qu'il consacre à Pauline Dubuisson, accusée du meurtre de son fiancé en 1951, trop jolie, trop intelligente, trop peu émotive pour le grand public, et considérée dès lors comme une infâme sorcière, eh bien au beau milieu du récit qui la réhabilite, Jaenada raconte la fois où il a gagné le Prix de Flore, avec son tout premier roman, et où ivre mort il lui a pris l'envie de danser, un cascade qui s'est terminée à l'hôpital, hôpital dont il s'est enfui. C'est drôle, c'est savoureux, c'est du grand n'importe quoi.

Mais il y a aussi des passages plus introspectifs, où l'auteur se palpe pour savoir ce qu'il pense de ce qu'il recueille comme informations, comme ici, dans La Serpe, prix Femina 2017, l'histoire de l'homme qui a écrit Le salaire de la peur, et qui quelques années plus tôt, était poursuivi pour le meurtre de son père, de sa tante et de sa gouvernante, dans les années 40, Henri Girard de son petit nom, Georges Arnaud de son nom de plume. Lui aussi, Jaenada lui rectifie le portrait.

 

" Si l'on se poste sur un trottoir, en fumant une clope devant le Bistrot Lafayette par exemple, et qu'on demande aux cent premières personnes qui passent ce qu'est Le Salaire de la peur, une ou deux répondront peut-être : " Un roman de Georges Arnaud ", une vingtaine : " Je sais pas, une expression de journalistes ?", et tous les autres : " Un beau film avec Montand. "

C'est dommage. Je ne veux pas rejoindre le camp de ceux qui passent leur temps à regretter un temps où leurs parents regrettaient un temps où les vieux regrettaient un temps où tout était mieux et où il restait de vrais hommes (au bout du compte : Cro-Magnon, quel bonhomme, et les soirées devant la grotte à mordre dans le mammouth : on savait vivre !), mais des fous furieux dans le genre de Georges Arnaud, qui ne laissent rien passer et sautent à la gorge de toutes les injustices à leur portée, qui y consacrent leur vie, il me semble qu'il n'y en a plus de quoi monter une équipe de basket – ou bien, ce qui est tout à fait possible, on ne les entend plus, il n'y a plus la logistique nécessaire pour donner de l'écho à leur voix ; qui est peut-être aussi parasitée par les millions de râleurs aigris qui grincent partout, je ne sais pas.

Une drôle de vie, avec le recul. Ce que j'en sais, je l'ai appris dans les livres. Sale gosse, sale type, des claques, insupportable, il ne mue, instantanément, qu'en anéantissant la fortune familiale, et se transforme en nomade combatif qui ne possède rien et vient en aide à ceux qui en ont besoin. Un bon gars, finalement. "

Eh bien il y a quelque part dans ce portrait, quelque chose qui semble décrire aussi Philippe Jaenada.

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