Guerre en Ukraine

À l’heure des grandes manœuvres et de la guerre en Ukraine : l’axe Moscou-Pékin, une relation parfois contrariée

© AFP/BELGA/getty

Du 30 août au 5 septembre, l’armée russe s’adonnera à ses exercices militaires annuels. " Vostok " (c’est leur petit nom) ne concerne pas que les Russes. Le fidèle allié biélorusse, la Mongolie, le Tadjikistan et l’Inde seront aussi de la partie. Et la Chine vient d’annoncer sa participation. "L’objectif est d’approfondir la coopération pratique et amicale avec les armées des pays participants, d’accroître le niveau de collaboration stratégique entre les parties participantes et de renforcer la capacité à répondre aux diverses menaces à la sécurité", indique le ministère de la Défense russe dans le communiqué. 

Exercice de guerre conjoint (ici des chars chinois) en 2007
Exercice conjoint Chine-Russie-Iran le 21 janvier 2022
Exercices Iran-Russie-Chine en septembre 2019

Pékin déclare pour sa part que sa participation est " sans aucun rapport avec la situation actuelle au niveau régional et international ". Soit. Ces exercices militaires conjoints grandeur nature sont déjà les deuxièmes cette année.

Livraisons d’armes, coopération à divers points de vue… Pékin, sans soutenir la guerre en Ukraine, refuse de sanctionner Moscou et ne cesse de lui affirmer son indéfectible amitié. Un rapprochement qui inquiète les puissances occidentales. D’où vient cette relation entre les deux géants ? Ce sont-ils toujours entendus à ce point ? Quels sont leurs intérêts communs ? Y a-t-il des limites à cette amitié ? Retour sur quelques étapes historiques pour mieux comprendre les enjeux actuels.

Les présentations

Une frontière de 4200 kilomètres. Au nord, le plus grand pays du monde. Au sud, le plus peuplé.

Leur histoire commune est somme toute assez récente. Jusqu’au début du siècle dernier, Pékin et Saint-Pétersbourg sont plutôt dans la distance et la méfiance. Une relation pacifique sans grands échanges qui se transforme avec la construction du Transsibérien. L’Extrême-Orient russe va alors se peupler, comme à Vladivostok. A une encablure de la frontière chinoise. L’URSS, elle, va naître en 1917. Et une sérieuse anicroche va avoir lieu en été 1929. En Mandchourie, elle portait sur la possession d’une ligne de chemin de fer. L’URSS interviendra rapidement et gagnera la victoire. Le conflit fera néanmoins près de 2500 morts.

Quelques années plus tard, Moscou soutiendra Tchang Kaï-chek contre l’invasion japonaise. Alors alliées, les deux nations vont le rester jusqu’à la fin des années 50. Staline est alors décédé et Mao s’est emparé du pouvoir à Pékin. Les Soviétiques vont aider leurs voisins notamment à leur redressement économique.

Visions divergentes…

Mao Zedong et Khroutchtchev le 12 novembre 1955 à Moscou

Mais ce n’est pas parce que les deux pays étaient communistes que l’entente sera néanmoins parfaite. Khroutchtchev et Mao sont loin d’être sur la même longueur d’onde, et les échanges diplomatiques s’invectivent. Moscou refuse à Pékin d’acquérir l’arme nucléaire et critique la politique de Mao, le parti communiste chinois la déstalinisation de l’URSS…

Le ton monte dans les années 60 et culmine de mars à septembre 1969 avec un conflit ouvert entre les deux régimes. Une guerre de frontières le long du fleuve Oussouri puis dans le Xinjiang.

La tension est alors maximale, et l’idée d’une guerre atomique entre URSS et République populaire de Chine est même envisagée. Un cessez-le-feu sera réalisé le 11 septembre 69, et la situation de revenir à un statu quo. Des historiens estiment le conflit à 20.000 morts (à postériori, car les deux belligérants cachaient leurs informations).

Les relations, glaciales entre les deux géants communistes, vont pousser la Chine à se rapprocher un peu des Etats-Unis. Ce n’est qu’à la fin des années 80, avec la politique de Gorbatchev, que cela va se réchauffer entre les deux voisins (la situation sera néanmoins apaisée à partir de la mort de Mao en 1976).

Le « nouvel ordre mondial »

1991. L’URSS implose. Le pacte de Varsovie vole en éclat, et ses différents pays de poursuivre leur petit bonhomme de chemin chacun de son côté. La guerre froide est derrière nous. Les Etats-Unis l’ont gagnée, le drapeau russe flotte sur le Kremlin.

Boris Eltsine et Jiang Zemin

La Russie, à l’économie très affaiblie, va s’ouvrir au capitalisme. Ce sera douloureux. Côté relationnel, Moscou va chercher à rétablir de meilleures relations avec ses anciens concurrents. On se souvient du mémorable fou rire d’un Bill Clinton rougeoyant, jouant la complicité et la tape dans le dos avec un Boris Eltsine à l’œil rieur.

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Réchauffement

Avec la Chine, les relations vont aussi se réchauffer fameusement. Les deux pays redoutent l’hégémonie américaine. D’abord, ils vont régler leurs problèmes frontaliers. Les différents points de friction sont aplanis, et la Chine de récupérer quelques territoires.

Les hommes de Shangaï

En 2001, Russie et Chine vont créer " l’Organisation de coopération de Shangaï " (OCS), une alliance avec des pays d’Asie Centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, Tadjikistan). Le but premier : lutter, dans ces pays, contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme religieux (" les trois fléaux ", selon Pékin). Ce " groupe de Shangaï " va s’ouvrir à l’Inde et au Pakistan il y a cinq ans et se rapprocher de l’Iran depuis 2018. L’instance est désormais aussi un espace de coopération économique et commercial. Et le Kremlin de jubiler, l’organisation intergouvernementale regroupe à présent 40% de la population mondiale (et 21,6% du PIB mondial).

Une organisation dont le moteur est chinois, dont le processus de décision est basé sur le consensus et qui est donc parallèle à d’autres, comme l’ONU – Organisation des Nations Unies où Pékin est également de plus en plus présente dans les arcanes —. Une OCS dont le but est de maintenir au pouvoir les autocraties en place, développer l’économie, et contrer l’influence américaine (par la même occasion). A noter qu’elle n’est pas une organisation militaire internationale, sorte d’OTAN inversé (d’autant qu’il y a un sacro-saint principe de non-ingérence dans ces autocraties mais également du fait que l’Inde et le Pakistan sont plus complaisants avec Washington que Pékin et Moscou).

Le président chinois Xi Jinping remet la médaille de l’amitié au président russe Vladimir Poutine dans le Grand Hall du peuple à Pékin, le 8 juin 2018.
Poutine, le biélorusse Loukashenko et Xi Jinping le 15 mai 2017
Vladimir Poutine et Jiang Zemin le 18 juillet 2000 lors d’un accord sino-russe

Crimée, pas châtiments

Ça fait tout à fait les affaires de Moscou. Depuis les années 90, la Russie regarde de plus en plus vers l’Asie, et plus principalement la Chine. A partir de 2014, cela va encore s’amplifier. Vladimir Poutine annexe la Crimée. Le tollé est mondial, mais Pékin ne va pas réagir. Au nom de son principe de " non-ingérence ", Xi Jinping reste neutre. Poutine lui en sera reconnaissant. Depuis, la relation ne va cesser de s’approfondir. La Russie tourne le dos à l’occident et cherche un axe fort avec son puissant allié chinois. Ventes d’armes, exercices militaires communs depuis 2005, associations en recherche et développement, accords énergétiques…

Energie et soutien

Pékin va multiplier les projets avec Moscou, riche en pétrole et en gaz.

Ainsi, en 2011, un oléoduc sera mis en service entre les deux pays (suivi d’un accord gazier trois ans plus tard). Depuis la Sibérie, l’énergie est acheminée vers la Chine, permettant à cette dernière de réduire par la même occasion ses émissions de CO2.

Côté militaire, depuis la fin de la guerre froide, Moscou vend de plus en plus de matériel militaire à la Chine. Cette dernière est en effet frappée par un embargo occidental sur les armes depuis les terribles événements de la place Tienanmen (1989).

La Russie veut s’inscrire dans " les nouvelles routes de la soie " désirée par la Chine, et compte sur son voisin, lui aussi détenteur d’une place au Conseil de sécurité de l’ONU, pour le soutenir. A New-York, chacune des deux puissances nucléaires protège les intérêts de l’autre.

Mais cette complicité est – et le Kremlin le sait bien — profondément asymétrique. " Cette complicité ne fait pas une alliance équilibrée, ni de la Chine une alliée " soulignent Emilie Aubry et Frank Tétart, du " Dessous des Cartes " (Arte).

La Chine est deuxième puissance économique mondiale (derrière les USA), la Russie elle a un PIB dix fois inférieur, et est davantage une " puissance moyenne " avec son douzième rang dans le concert des nations. En 2016, pour " exister " encore plus face à la Chine, Vladimir Poutine va proposer le projet de " Grande Eurasie " et de tisser des liens économiques encore plus forts. " Il espère, grâce à cette coopération avec Pékin, maintenir le rang international de la Russie " expliquent les spécialistes. " Et pouvoir participer à un éventuel dialogue trilatéral : Etats-Unis, Chine, Russie ".

 

Exercice militaire conjoint Chine-Russie-Iran le 21 janvier 2022
Exercice militaire conjoint Chine-Russie-Iran le 21 janvier 2022 © Tous droits réservés

Guerre en Ukraine

L’image était forte, en ce début 2022. Vladimir Poutine, tout de noir vêtu, assiste, esseulé dans sa tribune, à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver de Pékin. Ils n’étaient pas nombreux, les chefs d’Etat à faire le déplacement. La raison ? Une tension terrible et un boycott " diplomatique " de nombreuses nations. La Maison Blanche avait été claire et ce choix en raison du " génocide et des crimes contre l’humanité en cours dans le Xinjiang ". Dans le viseur, la situation des Ouïghours, dans le nord-ouest du pays.

Vladimir Poutine dans le stade de Pekin le 4 février 2022

Rencontre au sommet

Poutine, lui, est loin d’avoir boycotté l’événement. Même si les athlètes affichant les couleurs de la Russie sont interdits de JO, il était bien là. Et de livrer, avec son puissant voisin chinois, une longue déclaration commune qui n’avait rien d’ambiguë. Elle porte, selon Poutine, la relation entre les deux pays a un niveau " sans précédent ". Les deux hommes s’affichent en leaders d’un monde post-occidental, et promoteurs d’une " nouvelle ère ".

En ce tout début février, les menaces russes sur l’Ukraine se font pressantes. On craint, dans le monde entier, une escalade. L’occasion sans aucun doute pour le maître du Kremlin de discuter de cela avec son homologue chinois. Les troupes russes lanceront leur offensive sur l’Ukraine le 24 février au matin. Quatre petits jours après la fin des JO. Sans doute que Xi Jinping ne souhaitait pas la déclaration d’une guerre alors que tous les yeux étaient alors braqués sur l’" Empire du milieu ". Ne pas gâcher la fête comme lors de l’édition de 2008, quand Poutine, encore lui, avait lancé une offensive en Géorgie. L’Ossétie du Sud en guerre lors des JO d’été de Pékin. En 2014, rappelez-vous, c’était au tour de la Russie d’accueillir les JO d’hiver à Sotchi. Poutine remettra alors le couvert avec l’annexion de la Crimée.

Avec des pincettes…

Ne voulant pas de sanctions contre Moscou, Pékin, prétendue neutre, ne reste cependant pas à ne rien faire. Les exportations vers la Russie ont explosé depuis le début de la guerre. A l’inverse, la Russie a énormément livré de blé à la Chine. Une solidarité qui se traduit aussi par le soutien de Moscou à Pékin en ce qui concerne Taïwan. Pour le Kremlin, Pékin a bien raison de durcir le ton sur la question. Surtout ne pas froisser le géant asiatique… Xi Jinping et ses troupes regardent elle attentivement du côté de l’Ukraine pour tirer les leçons de cette invasion. Le but est de reprendre Taïpei de gré ou de force (avant 2049), la myriade d’impacts de l’attaque russe est donc bigrement intéressante à regarder et à évaluer pour Pékin…

Xi Jinping et Vladimir Poutine à Vladivostok en 2018
Xi Jinping et Vladimir Poutine à Vladivostok en 2018 © 2018 Anadolu Agency

Vers une nouvelle bipolarisation du monde ?

Malgré ses liens resserrés et affichés avec Moscou, la Chine veille cependant à ne pas aller trop loin. En effet car elle voudrait préserver le plus possible ses relations économiques avec l’Occident. Ne pas couper les juteux liens commerciaux qui font de la Chine un prétendant sérieux à la place de première puissance mondiale. Et derrière la tête de Xi Jinping, par la même occasion, garder un pouvoir sur une Russie moins puissante, vassalisée et redevable.

Un axe Pékin-Moscou loin d’être équilibré, mais qui s’imposerait comme un bloc " autocratique " en face d’un autre, fait de démocraties, et dont les valeurs (notamment morales) divergeraient de plus en plus… Un "monde d’après", où les uns défient les autres, en forme de nouvelle guerre froide ?

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