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Sous couverture

A la découverte de la bibliothèque du Château de Beloeil

A la découverte de la bibliothèque du Château de Beloeil
22 déc. 2021 à 17:014 min
Par Sous Couverture - Gérald Decoster

Connaissez-vous le Versailles belge ? Oui, c’est bien du domaine de Beloeil dont il est question, l’une des perles du Royaume de Belgique, inscrit depuis 1993 sur la liste du "Patrimoine immobilier majeur de la Wallonie" pour l’ensemble constitué du château et du parc. 

La résidence des princes de Ligne conserve l’un des plus importantes bibliothèques privées de Belgique : quelque 20.000 ouvrages témoignent de plusieurs siècles de bibliophilie. La collection couvre bien des matières : littérature, poésie, théâtre, histoire, droit, sciences militaires, morale, dévotion, héraldiquePour l’abriter, la salle, longue de 18 m et haute de 6, occupe la moitié du rez-de-chaussée de l’aile nord ! 

Avant de vous en dévoiler quelques trésors, petit retour sur l’importance de la famille de Ligne, une famille dite " médiatisée ", une formule issue des brumes de l’Histoire : ses membres peuvent prétendre à des mariages royaux et elle est considérée comme famille souveraine. Ainsi, en 1923, Albert Ier a accordé le prédicat d’altesse aux Ligne… L’origine de cette dynastie se trouve à 8 km au nord-est de Beloeil, dans le village de Ligne. Dès le XIe siècle, ses membres se désignent tels des preux, des hommes d’honneur, des gens de foi et de renom. Beloeil entre dans le patrimoine familial lorsque Catherine, dame de Condé et Beloeil établit le 6 avril 1394 que son neveu, Jean, sire de Ligne et de Grantbruecq, devient son successeur " à son castel, ville, terres, possessions et dépendances de Bailleul en Haynaut ". 

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Quant à la demeure, d’un château-fort médiéval passé de mode et d’utilité, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, il se mue en une vaste demeure de plaisance élevée sur un îlot trapézoïdal entouré de douves. Une somptueuse résidence qui est toujours celle de Michel de Ligne, le 14e Prince, et qui abrita l’illustre prince Charles-Joseph (1766-1814), mémorialiste, militaire et grand séducteur.  

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Hélas, toutes les merveilles accumulées depuis des siècles, dont la bibliothèque, faillirent ne pas connaître le XXe siècle !

Le matin du vendredi 14 décembre 1900, un incendie se déclara. Heureusement, c’était le jour du marché hebdomadaire. La population vint immédiatement se joindre au personnel du château pour évacuer tout ce qui était possible, meubles sculptures, vaisselle, tableaux… et les 20.000 volumes de la bibliothèque, sortis dans les jupes des femmes ! Finalement, tout le contenu de la maison fut sauvé… 

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En revanche, du château, il ne demeurait que le squelette. Il sera reconstruit de 1901 à 1906, sur les plans de l’architecte français Paul-Ernest Sanson qui réutilisa le plan d’origine pour bâtir un château dont l’architecture est fort proche de l’édifice détruit. Les remarquables collections princières réintégrèrent ces nouveaux murs, y compris, la fameuse bibliothèque. 

Vaste et lumineuse grâce à ses huit hautes portes-fenêtres, ses murs sont tapissés de rangement, interrompus par une galerie à rambarde de fer forgé. La cheminée Louis XV en marbre rouge est surmontée du portrait du 2ème Prince de Ligne, Albert Henri (1609-1641), à l’origine de la création de la bibliothèque. Tout à côté, une porte donne accès à un cabinet dans la tour d’angle, contenant la bibliothèque personnelle et le fonds spécifique à l’œuvre du prince Charles-Joseph, représenté enfant au-dessus de la cheminée 

Si nombre des 20.000 ouvrages de la bibliothèque de Beloeil sont aux armes de Ligne, d’autre proviennent de personnages souvent illustres. Ainsi, l’un des plus émouvants est probablement l’Office de la Semaine Sainte imprimé en 1728, dont les deux plats de couverture, en cuir maroquin bordeaux, sont frappés des armoiries royales françaises. L’ouvrage a appartenu à Marie Leszczynska, épouse de Louis XV, ensuite, à Marie-Antoinette, avant d’arriver, par les méandres de l’histoire et des familles, dans les collections de Beloeil. 

Un Almanach royal datant de 1777 est recouvert de maroquin blanc, couvert d’entrelacs de maroquin rouge ; son cartouche central représente les armes de Charles-Alexandre de Lorraine, Gouverneur des Pays-Bas autrichiens, qui, ami de Charles Joseph de Ligne, lui a offert le précieux ouvrage…  

La couverture d’Instructions sur le fait de la guerre, en cuir naturel à décor de chardon polychrome, reprend les armes du comte de Mansfelt, Pierre-Ernest (1517-1604), ainsi que sa devise " M. Force Mest trop " et le millésime 1556. Mansfeld, militaire et diplomate au service de Charles-Quint, sera Gouverneur des Pays-Bas espagnols. Collectionneur et bibliophile, il fit appel à des relieurs renommés tels Gomar Estienne ou son élève, Claude Piques, tous deux spécialistes des motifs d’entrelacs. 

 

Plusieurs reliures ont été commandées au gantois Julius Karel Van West. Parmi elles, une édition de 1927 du Jardin des Supplices, d’Octave Mirbeau, ornée d’un serpent en peau de lézard sur fond de maroquin noir, rouge bourgogne et or ; quant à la reliure en maroquin lie de vin des Souffrances du jeune Werther, de Goethe, édité en 1928, elle est frappée de deux cœurs rouge sang et noir.  

Une pièce étrange et presque unique au monde est issue des collections des Princes de Ligne : le Liber passionis domini Jesu Christi, cum Characteribus Nulla Materia Compositis, " Livre de la Passion de Notre Seigneur Jésus Christ, avec des chiffres et des lettres sans aucune matière ". Un ouvrage ni écrit ni imprimé, dont toutes les lettres sont découpées dans le vélin, entrelacé avec du papier bleu, ce que l’on nomme un canivet. Portant les armes du roi d’Angleterre Henri VII, il a été réalisé entre 1485 et 1509 et offert par Lamoral Ier de Ligne à son fils Florent, à l’occasion de son mariage en 1608 avec Louise de Lorraine. Aucune photo de ce chef-d’œuvre abrité en lieu sûr n’est hélas trouvable, mais un ouvrage similaire, réalisé pour Philippe III d’Espagne, est conservé à la bibliothèque du Collège Dartmouth, aux États-Unis…  

 À défaut de vous rendre en France pour (re)visiter Versailles, rendez-vous donc à son équivalent belge qu’est Beloeil, avec son château, ses jardins… et sa bibliothèque : une (re)découverte indispensable ! 

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