4800 décès du Covid dans les maisons de repos : tous ne devaient pas mourir

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11 sept. 2020 à 08:25Temps de lecture4 min
Par Marianne Klaric

"On aurait pu sauver des vies dans les maisons de repos ", c’est la conclusion, sans appel, du rapport de Médecins Sans Frontières (juillet 2020) sur la gestion de la pandémie en MRS. Invité dans le Grand Oral, sur La Première, le professeur Benoit Frydman de l’ULB, a évoqué un "massacre de masse".

Des mots très forts pour qualifier le drame humain qui s’est joué au sein des structures d’accueil pour personnes âgées. La commission spéciale du parlement fédéral devra établir les responsabilités dans la gestion chaotique du Covid en MRS, du jamais vu dans notre pays.

Du côté wallon, la Commission Spéciale Covid-19 du Parlement de Wallonie se penche sur la question ce vendredi, avec des questions à Chritie Morreale (PS), la ministre de la Santé.

Donnez-leur de la morphine

La consigne était claire. Le plan du fédéral, élaboré avec les scientifiques visait à éviter la saturation dans les hôpitaux. Il fallait à tout prix garantir un nombre suffisant de lits dans les services de soins intensifs. Et les maisons de repos ? Oubliées, dit le rapport de MSF. 64% des décès ont touché des résidents des maisons de repos, soit environ 6000 morts, dont 4800 au sein même de leur résidence.

Pire, les résidents des MRS ont été écartés des hôpitaux. On n’allait pas pouvoir les sauver, disait-on, donc, on ne les prenait pas en charge. Shirley Doyen, responsable des soins dans une maison de repos de Jette : " J’ai appelé tous les hôpitaux, ils m’ont dit : non, ils resteront dans l’ambulance, ils n’iront pas en soins intensifs, gardez-les chez vous. Mais je les soigne comment ?  rétorque madame Doyen ? donnez-leur du Dafalgan et mettez-les sous oxygène, et si ça ne va pas, donnez-leur de la morphine ".

Le témoignage est glaçant, et il n’est pas le seul. Une soignante d’une maison de repos de Wallonie, qui préfère rester anonyme pour ne pas abimer l’image de son employeur : " Dès le début de la crise, on nous a mis au courant : les résidents des maisons de repos ne seraient pas pris dans les services de soins intensifs. C’était nous qui devions les gérer ".

Une vie n’égale pas une vie

En effet, dès le 24 mars, la Société belge de Gérontologie et de Gériatrie publie une directive, on ne peut plus claire : " Les occupants de centres résidentiels très affaiblis et contaminés par le coronavirus ne feront pas l’objet d’hospitalisation. Pour les résidents qui présentent de la démence et des problèmes physiques qui les affaiblissent au point qu’un décès dans l’année est envisagé, il est demandé de réfléchir avec les familles ".

La directive est assumée. Sandra De Breucker, vice-présidente de la Société belge de Gérontologie et de Gériatrie : "Quand on se trouve dans une situation de crise, on n’est pas dans un monde idéal. Si on était arrivé à saturation, on aurait été bien content de d’appuyer sur cette directive. Je l’assume pleinement ".

Même prescription du côté de l’Académie Royale de Médecine : le 31 mars, elle recommande de suivre les règles de la Société belge de Soins intensifs. En cas de saturation, il faudra choisir quel patient traiter en priorité. Professeur Jean-Michel Foidart, Secrétaire perpétuel de l’Académie : "En cas de risque de saturation, on regarde quelle est la probabilité de changer le pronostic. On ne prend pas seulement l’âge en compte, mais on voit s’il y a une maladie neuro-dégénérative, s’il y a un cancer avancé, et si c’est le cas, le patient sera moins prioritaire qu’une personne plus jeune et en meilleure santé ".

L’Académie de médecine recommande que la décision soit prise par trois médecins seniors. Sur le terrain, les choses se sont passées autrement. Un témoin nous rapporte que dans un hôpital bruxellois, on lui a répondu qu’au-delà de 75 ans, ce n’était pas la peine de venir avec le patient. Nous n’avons pas pu vérifier cette information.

De l’euthanasie passive

Au beau milieu de la crise, le docteur Philippe Delsupehe, médecin généraliste en MRS s’était étranglé : " C’est de l’euthanasie passive, c’est inacceptable ", avait-il déclaré sur nos antennes. Aujourd’hui, il va plus loin : "Si on avait eu les tests de dépistage dès le début, le matériel de protection, de l’oxygène en suffisance, on ne serait pas arrivés à la moitié des morts ".

La soignante anonyme : "On savait qu’ils allaient partir, mais pas dans ces conditions-là. Parmi nos résidents morts, beaucoup auraient pu vivre encore quelques années ".

Des maisons de repos transformées en hôpitaux de fortune

Dans la panique, les maisons de repos et de soins ont dû improviser, faire comme à l’hôpital, alors qu’elles n’étaient pas équipées pour et que le personnel soignant n’était pas formé. " Nous n’avons pas de médecins hygiénistes, nous ne savions pas comment mettre et enlever les blouses sans contaminer nos patients. Nous avons peut-être fait des erreurs ".  

On a été abandonnés

Dès que les premiers cas de Covid sont apparus dans les MRS, les soignants et les directions ont réalisé qu’ils n’étaient pas prêts. Et la panique s’est installée, très vite : il manquait de tout : masques, blouses de protection, gants, gel hydroalcoolique, test dépistage, personnel soignant en nombre suffisant, manque de connaissances en matière de gestion des épidémies en milieu fermé.

MSF, habitué à des situations de crise, n’en revenait pas. Une fois leurs portes fermées, les résidences ont été livrées à leur sort, elles ont dû improviser, sans en avoir les moyens.

On a été abandonnés par le pouvoir politique, nous dit une soignante, et j’espère qu’ils ne l’ont pas fait consciemment, nous sous sommes retrouvés avec du matériel pas adapté, pas de test, et on avait des bras en moins, beaucoup d’absents, soit parce qu’eux-mêmes étaient malades, soit parce qu’ils avaient peur de contaminer leur famille ".  

Le personnel des maisons de repos n’est pas sorti indemnes de ce cauchemar. " On se sent tristes, en colère, coupable aussi de ne pas avoir été à la hauteur ". " On a fait tout ce qu’on a pu pour les sauver, nous dit un autre, et s’il y avait une deuxième vague, comment cela va-t-il se passer ? ".

La commission spéciale de la chambre reviendra sur cet épisode douloureux, honteux même. " Un massacre de masse ", a dit le professeur Benoit Frydman. A-t-on laissé mourir nos aînés parce qu’ils étaient trop fragiles et trop vieux ? On tremble déjà de la réponse qui sera donnée.

Archives JT du 14/07/2020 - Maisons de repos : MSF dénonce "une crise humanitaire"

Maisons de repos / MSF dénonce une crise humanitaire

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Le Grand Oral de Benoit Frydman le 28/08/2020

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