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Chronique littérature

43 feuillets, la vie éreintante et parfois dégradante des intermittents du spectacle racontée avec émotion par Bruno Messina

Ancien trompettiste diplômé du Conservatoire de Paris, Bruno Messina raconte avec émotion et sans détour la vie éreintante et parfois dégradante des intermittents du spectacle obligés d’accepter tout et n’importe quoi.

La dure réalité des intermittents du spectacle

Il va bientôt être temps de rallumer les lampions pour les p’tits bals du samedi soir où, le cœur plein d’espoir, dansent les midinettes. Le 14 juillet pour les uns, le 21 juillet pour les autres, approchent à grands coups de flonflons. Mais se demande-t-on qui sont les musiciens en costard à revers satiné qui nous font danser aux tubes de l’été ? Et quelle est leur vie de tournée, et se demande-t-on si monter sur un podium pendant la kermesse aux boudins ou l’élection de Miss Dauphiné était leurs rêves lorsqu’ils sont entrés au Conservatoire pour étudier le classique et le jazz ?

Eh bien Bruno Messina, trompettiste de formation, s’est posé la question, lui qui à 51 ans est professeur d’ethnomusicologie et directeur artistique de plusieurs festivals. Parce qu’il a longtemps été l’un de ces artistes intermittents courant le cachet pour réunir les 43 feuillets, les 43 contrats nécessaires, les 507 heures requises pour l’obtention au droit à une indemnité de chômage. 43 cachets de douze heures, même quand il partait trois jours et avait répété en amont et chargé, déchargé, rechargé le matériel après le concert, pour pas un rond de plus. "Ma femme croit que je m’amuse" écrit le narrateur de ce roman-vrai bouleversant. Le Ministère aussi croit que les artistes s’amusent : être payés pour jouer c’est que du bonheur, tandis que l’administration elle, enfermée huit heures par jour dans un bureau, planche sur leur dossier impossible, qui ne rentre dans aucune case prévue à cet effet.

Il n’est finalement plus question de musique

Alors que les musiciens des festivals jouent pour le plaisir… Le plaisir et l’agrément. C’est pourtant l’envers du décor que raconte Bruno Messina, avec une verve et vraie émotion. Il nous révèle ce que nous ne voyons pas, ces vies, ces corps, ces talents qui s’abîment à accepter tout et n’importe quoi pour garder la tête hors de l’eau. Et pas seulement les artistes.

Mais ici, c’est bien un orchestre que nous suivons. Un orchestre de variétés qui va chanter tout l’été avant que la bise ne soit venue : fête de la musique, fête nationale, fête de la Saint-Jean, de la bière, du citron, fête foraine, fête de la pétanque, de la coopérative agricole, gala de bienfaisance du Lion’s club, fête des vendanges ou fête patronales, parfois dans la même journée, de Vesoul à New York pour un mariage, avec retour le lendemain.

Des heures de vol qui, elles non plus, n’entrent pas dans le fameux décompte pour les indemnités du chômage. Mais New York, tout de même de quoi se plaignent-ils ? Ils se plaignent sans le dire, que les organismes et le psychisme trinquent autant que l’esthétique musicale et le foie. Parce que la muzak use, que l’on finit dans des discothèques au milieu de champs de betteraves, à jouer fort et mal pour distraire des milliers de danseurs qui abrutissent eux aussi leurs rêves déçus.

De musique, il n’en est finalement plus tellement question, il est plus question d’abattage – avec étourdissement – d’acouphènes, de dégoût de soi, de burn-out et de pension sous le seuil de pauvreté en bout de parcours. Nos artistes du spectacle, nos intermittents à nous le savent aussi, amplement, ils le diront d’ailleurs lundi à la grève des travailleurs précaires, dont ils sont.

C’est donc un roman-vrai à brandir par-dessus les calicots et à lire par tout le monde parce qu’il y est aussi et surtout question de beauté, de musique et de dignité. Dans cette phrase de John Cage par exemple, citant Satie, une phrase à la fois musicale et philosophique que le narrateur fait sienne lorsqu’il dit "accepter qu’un son soit un son et qu’un homme soit un homme." Et on ajoutera : pas un esclave du système.

"43 feuillets" de Bruno Messina vient de paraître chez Actes Sud, dans la collection "Un endroit où aller".

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