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Transversales

25 ans après, retour sur le parcours de 4 jeunes rwandais en Belgique

Images de réfugiés rwandais dans un camp en Tanzanie, le 23 mai 1994.
06 avr. 2019 à 11:005 min
Par Milan Berckmans

Pour beaucoup de rwandais, les souvenirs du génocide des Tutsis sont encore bien présents. Mais pour ceux qui étaient enfants au moment où les massacres démarrent, c’est une vie qui s’est écoulée. Parmi eux, Pierre, Myriam et Marc : trois destins bien distincts qui se racontent aujourd’hui à l’aube des 25 ans du génocide. Né un an après, Emile a lui un regard différent. Moins directement marqué par cette histoire, il veut écouter ses aînés et regarde vers l’avenir avec beaucoup d’espoir. Chacun nous raconte une histoire différente et nous livre un morceau de cette réalité encore difficilement compréhensible, un quart de siècle plus tard. 
 

La mort du président Habyarimana, l'élément déclencheur 

La nuit du 6 au 7 avril, l’avion qui transporte les présidents rwandais et burundais est abattu par deux missiles sol-air alors que l’engin approche Kigali, la capitale rwandaise. Les deux chefs d’états étaient de retour de Dar Es-Salaam où ils négociaient pour un retour au calme dans la région avec le FPR, groupe rebelle tutsi exilé en Ouganda. Les tensions entre ethnies sont alors au plus haut à l’intérieur du pays où certaines figures hutues appellent ouvertement au meurtre des Tutsis. La mort du président Juvénal Habyarimana est l’étincelle qui fait s’embraser le pays. Dans des circonstances qui font encore couler beaucoup d’encre aujourd’hui, le pays des mille collines entre dans la période la plus sombre de son histoire. En cent jours, près d’un million de personnes sont massacrées, principalement à l’arme blanche. Parmi les victimes, de très nombreux Tutsis bien-sûr, mais également de nombreux Hutus opposés aux massacres. Dix casques bleus belges sont eux abattus alors qu’ils ont reçu l’ordre de défendre la première ministre Agathe Uwilingiyimana. 
 

25 ans après, retour sur le parcours de 4 jeunes rwandais en Belgique
25 ans après, retour sur le parcours de 4 jeunes rwandais en Belgique ALEXANDER JOE - AFP

100 jours de massacres, 100 jours à se cacher 

Alors que la nouvelle de la mort du président se répand comme une trainée de poudre dans le pays, le matin du 7 avril, Pierre voit sa mère se crisper au téléphone. A l’autre bout du fil, son père tente de la rassurer depuis la Belgique, pays vers lequel il est parti pour trouver du travail. Une semaine plus tard, alors qu’ils se sont réfugiés à l’évêché de Kibungo, à l’Est du pays, la folie meurtrière les rattrape. Pierre voit sa mère, son frère et sa sœur se faire tuer. 

A Kigali, Myriam elle se cache sous un lit, avec ses cousins. Elle a été envoyé dans la famille de sa tante pour le week-end, alors que sa famille est dans la province de Bugesera. Par la fenêtre, elle assiste à l'assassinat du voisin de sa tante par les milices Interahamwe. 

Ailleurs au Rwanda, Marc est confié à une famille de Hutus proche de ses parents. Mais les génocidaires apprennent son existence, et font pression sur la famille. Il sera envoyé chez d’autres amis de la famille, mais ne reverra jamais ses parents. Parmi ses hôtes, un père de famille qui l’emmène avec lui pendant la journée. Marc n'a que 4 ans, et il finit par s'habituer à voir des gens massacrés à la machette. 
 

Le 4 juillet 1994, le FPR reprend Kigali.
Le 4 juillet 1994, le FPR reprend Kigali. BELGA

Une terre morte sur laquelle il faut reconstruire

Puis vient la fin de l’horreur, la fin du cauchemar. Le FPR prend le contrôle de Kigali le 4 juillet 1994. Mais le Rwanda est un pays décimé, amputé d’une partie importante de sa population, d’une part en raison des massacres, de l’autre en raison de l’important flux de réfugiés Hutus qui fuient le pays. Le Rwanda est une terre morte, et l’instabilité règne encore dans le sud du pays, où Marc a été emmené à la fin du génocide, pour rejoindre la "zone humanitaire sûre" créée par l’opération turquoise, une opération militaire conjointe initiée par la France.  

De son côté, Myriam grandit à Kigali. La petite fille est la seule survivante de sa famille directe. Son monde s’écroule quand elle apprend la mort de sa sœur. Myriam raconte avec amertume sa jeunesse et l’incapacité des rwandais à reparler du génocide. Un vide énorme qu’elle s’efforce de combler aujourd’hui encore. 
 

L'arrivée en Belgique, tôt ou tard 

De l’autre côté de la frontière, au Congo, Emile naît dans un camp de réfugiés en 1995. Au début des années 2000, il arrive en Belgique avec sa mère, qui accouche ensuite d’une petite fille. Très vite, le garçon devient l’homme de la famille. Mais l’histoire rwandaise ne lui est pas transmise. Paradoxalement, Emile connaît certain passages du film "Hotel Rwanda" par cœur, sans rien savoir de ses propres racines, de l’histoire de ses parents. Cette histoire, il décide de la laisser dans un coin de sa tête et se concentre sur le reste. 

Entre temps, en 1994, Pierre est le premier à arriver en Belgique. Retrouvé par un oncle venu du Burundi voisin, il s’envole rapidement pour l’Europe et rejoint son père. Mais pour des raisons économiques, son père retourne au Rwanda, et décide de le laisser à des proches. Pierre alterne entre la garde par des proches et des familles d’accueil. Mais c’est seulement vers ses 12 ans qu’il trouve enfin l’équilibre, alors qu’il est sous la garde d’une amie à son père. Sa "tutrice", il la considère comme sa mère. Leur relation, plus authentique que celles qu’il a entretenu auparavant avec ses autres tuteurs, lui fait du bien. 

Marc et Myriam sont plus âgés quand ils arrivent. Marc arrive au début de l’adolescence avec une tante et une grand-mère alors que Myriam a 17 ans et vient sur les conseils d’une cousine. Chacun va vivre le changement à sa manière : Marc s’acclimate doucement tandis que le choc est plus difficile pour Myriam, qui prend son indépendance malgré tout. Mais pour la jeune femme, le rapport avec les jeunes belges à l’école est difficile. Myriam les trouve immatures, et a beaucoup de mal à s’ouvrir à eux. 

Un retour vers le passé parfois compliqué

Pierre, Myriam, Marc et Emile ont des parcours très différents, et chacun a sa façon de revenir vers le passé. Si Marc y retourne via son cours d'histoire, Emile se pose des questions lorsqu'il tombe amoureux d'une fille. Pierre en discute avec sa tutrice et Myriam se replonge dans ses souvenirs lorsqu'elle devient maman. Mais ce retour vers le passé n'est pas toujours simple: les clivages ethniques sont encore bien présents dans certaines familles. Marc l'a vécu à ses dépends à plusieurs reprises, comme lorsqu'il se fait mettre à la porte par le père d'un ami, ou que sa copine lui explique que ses parents ne veulent pas qu'elle sorte avec quelqu'un de l'autre ethnie. Pour Emile, cette opposition, c'est une question de génération. Il explique que les jeunes rwandais qu'il rencontre au quotidien veulent s'ouvrir et dépasser ces conflits. 

25 ans après, retour sur le parcours de 4 jeunes rwandais en Belgique

"Pleurer avec ceux qui pleurent"

Demain, nous serons le 7 avril. Le début de la période des commémorations du génocide des Tutsis. Il y a 5 ans, Pierre avait fait le voyage jusqu'au Rwanda avec son père et était retourné à l'évêché où sa mère et ses frères et soeurs ont été tués. Myriam participe mais ne se sent pas toujours à l'aise. Marc lui "y pense tout le temps" et ne ressent pas le besoin de commémorer à un moment en particulier. Enfin, Emile a rarement eu l'occasion de participer à des commémorations jusqu'ici. Cette année, il est curieux, il a envie d'aller voir "un peu partout" et de "pleurer avec ceux qui pleurent". 

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