Ce 11 novembre, l'hommage au soldat inconnu a cent ans

Enterrement du soldat inconnu à Paris, carte postale, Geneanet

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10 nov. 2020 à 05:00Temps de lecture6 min
Par Marianne Klaric

Ce 11 novembre 2020, en Belgique, en France, en Grande-Bretagne et un peu partout dans le monde, on célèbre comme chaque année l’Armistice, signé le 11 novembre 1918, et la fin de la Première Guerre mondiale. Cette journée est aussi une journée de recueillement à la mémoire des hommes tombés sur le front. Ce 11 novembre, il y aura 100 ans qu’est né le culte du soldat inconnu. Paris et Londres ont inauguré cette tradition le 11 novembre 1920.

14-18 : un nombre de morts jamais atteint jusque-là

Jamais avant le Première Guerre mondiale, autant d’hommes n’avaient été enrôlés et jamais il n’y avait eu autant de morts au combat. Au lendemain de l’Armistice, près de 10 millions de soldats sont morts (et 9 millions de civils). Et personne ne s’attendait à une telle hécatombe. Sur le front occidental, les pertes françaises et allemandes (morts et disparus) se sont élevées à un homme sur six, à un homme sur huit pour les Britanniques. Sur le front oriental, c’était le double dans les forces des Puissances centrales, selon Jay Winter dans l’encyclopédie de la Grande Guerre, Bayard.

En Belgique, on dénombre 41.000 morts militaires et 23.000 civils. 2000 membres de la Force publique du Congo belge et au moins 7000 porteurs seraient également morts aux côtés des Britanniques dans le Sud-Est africain, l’actuelle Tanzanie.

"De la boue et des cadavres"

Dès les premiers mois de la guerre, le nombre de soldat tombés au champ de bataille est effrayant : 300.000 pour l’armée française et 142.000 dans les rangs allemands, rien que pour les cinq premiers mois. Rapidement, il faut décider de l’organisation des cimetières militaires. Les tombes seront souvent collectives : jusqu’à cent hommes par sépulture pour les Français, six hommes maximum pour les Britanniques. Des carrés militaires sont également aménagés dans les cimetières proches du front (selon Yves le Maner, Centre d’histoire et de Mémoire Nord Nord-Pas-de-Calais).

Mais bon nombre de soldats morts sont déclarés inconnus. La guerre de 14 est majoritairement une guerre d’artillerie, laquelle tue les deux tiers des hommes. La puissance des frappes disloque et enterre les cadavres. "De la boue et des cadavres", notait Paul Tuffrau, dans ses "Carnets d’un combattant", Payot, 1917."On estime que sur le front ouest, la moitié des soldats morts au combat n’ont toujours pas pu être retrouvés ou identifiés, nous dit Jean-Michel Sterkendries, professeur à l’Ecole royale militaire, de plus, les cimetières provisoires qui avaient été installés ont été détruits lors des différentes offensives. On n’a jamais pu retrouver les corps des défunts".

Juste après la guerre : la mémoire des morts

Après la guerre, les populations endeuillées ont besoin de rendre hommage à leurs proches pour surmonter l’horreur des quatre années de guerre. Très vite, des monuments aux morts et des cérémonies du souvenir sont organisés, soit sur les champs de bataille, soit dans les pays d’origine des combattants. La plupart d’entre eux sont tombés loin de leur terre natale Britanniques, Américains, Allemands, troupes coloniales… Bien souvent ce sont les anciens combattants eux-mêmes et les familles des soldats morts qui s’occupent, avec l’aide des autorités locales, de l’érection de ces monuments.

En Belgique, il se crée plusieurs associations, comme "Nos héros" ou "Le Souvenir belge", qui lancent des souscriptions pour financer leur construction. La douleur du deuil s’exprime dans les monuments. "En 1918 – 1919, les monuments aux morts incarnent les guerriers soldats, nous explique Valérie Piette, historienne à l’ULB, mais plus le temps passe, plus on montre la souffrance. On voit des gisants, avec parfois des femmes à leurs côtés, il y a une prise de conscience de la mort des individus".

Le 11 novembre 1919, les Alliés célèbrent le premier anniversaire de l’armistice, signé un an plus tôt, dans la forêt de Compiègne, avec l’Allemagne, avec la fin effective des combats sur le front à 11 heures du matin.

A 11 heures, le 11 novembre

Partout le 11 novembre devient un jour de recueillement. A 11 heures, on se rassemble devant les monuments aux morts. Après la Grande Guerre, "les monuments aux morts deviennent universels, note Annette Becker dans L’encyclopédie de la Grande Guerre 14-18, Bayard, rappelant partout dans le monde des anciens belligérants, à l’exception de la Russie, devenue Union Soviétique, l’omniprésence de la tragédie de 14-18. Les vainqueurs et les vaincus participent avec de la même frénésie commémorative ".

"En 1920, écrit-elle, chacun des morts a droit à son nom gravé publiquement dans sa commune, mais aussi dans son entreprise, son école, sa paroisse. Et les pièces principales de millions de foyers se transforment en autels familiaux, où l’on expose photographies et souvenirs".

Les noms gravés sur les monuments redonnent vie aux morts. Les gens viennent les lire, parfois les toucher. Monuments sculptés, statues de soldats, soulignant leur héroïsme. En Grande-Bretagne, on inscrit aussi les noms des volontaires encore vivants. Des anciens combattants passent devant leur propre nom.

11 novembre 1920, inauguration de la tombe du soldat inconnu à Paris et à Londres

Pour honorer symboliquement 1,4 million de combattants français morts pour la France entre le 2 août 1914 et le 11 novembre 1918, on inaugure la tombe du soldat inconnu, sous l’Arc de Triomphe place de l’Etoile, le 11 novembre 1920. Ce même jour est enterré à Londres, à l’abbaye de Westminster, le soldat inconnu britannique (the Unknown Warrior). C’est la seule tombe de Westminster sur laquelle il est interdit de marcher. Au Royaume Uni, on observe deux minutes de silence à 11 heures, durant lesquelles le pays entier est à l’arrêt.

En Belgique, sous la Colonne du Congrès, le 11 novembre 1922

La Belgique suit finalement son voisin français. "Au départ, il n’était pas prévu de faire la tombe du soldat inconnu, raconte Valérie Piette, historienne à l’ULB, on avait plutôt pensé à un grand monument montrant la spécificité de la Belgique pendant la guerre. On ne voulait pas faire comme les Alliés. On avait même pensé commémorer l’entrée du roi à Bruxelles le 22 novembre 1918, avec à ses côtés le bourgmestre Adolphe Max, rentrant des camps allemands". Une loi prévoyait d’ailleurs de se souvenir du 4 août 1914, date de l’invasion allemande, jour du non à l’ultimatum allemand. "Mais Albert 1er a considéré que le 11 novembre était politiquement plus fort".

La tombe du soldat inconnu est installée au pied de la Colonne du Congrès le 11 novembre 1922. C’est un soldat aveugle qui a choisi le soldat inconnu. Les cercueils sont alignés dans la ville de Bruges. "Pour ce faire, les autorités ont pris au hasard un possible soldat inconnu des cinq grands champs de bataille, raconte Jean-Michel Sterkendries, professeur à l’Ecole Royale Militaire, un soldat tombé sur les forts de Liège, de Namur, d’Anvers, de la bataille de l’Yser, ainsi qu’un soldat tombé dans l’offensive libératrice menée à partir de septembre 1918. L’un de ces hommes a été enterré sous la Colonne du Congrès. On ne se sait pas de quel front il provient".

A noter qu’aucun soldat de la Force publique congolaise, ni aucun porteur congolais du front de l’Afrique de l’Est ne figuraient parmi les soldats."A l’époque, la tombe du soldat inconnu suscite beaucoup de débats, ajoute Valérie Piette, notamment sur la question religieuse, qui divisait. Finalement, tous les cultes célébreront un office. Il y aura une messe à Sainte Gudule. Mais la population ne se souciait pas beaucoup de ces oppositions politiques. Pour les Belges, la symbolique du soldat inconnu était importante. Il représentait un père, un fils, un frère, un mari tombé au combat".

Depuis, le 11 novembre est devenu un jour férié et on célèbre les morts de la Première Guerre mondiale mais aussi des autres conflits et actions de maintien de la paix auxquels la Belgique a participé.

En Allemagne, le 11 novembre n’est pas célébré

En Allemagne, le 11 novembre ne pas fait référence à l’Armistice, mais plutôt à la création de la République. Au début du mois de novembre 1918, les marins de Kiel, dans le nord de l’Allemagne, refusent de partir au combat. Ils sont rejoints par un mouvement de contestation sociale qui conduira à l’abdication de l’empereur Guillaume II, le 9 novembre et à la proclamation de la république de Weimar.

Ce n’est qu’en 1931, après que les troupes d’occupation étrangères aient quitté l’Allemagne qu’on inaugure à Berlin la tombe du soldat inconnu, installée au pied de la Neue Wache à Berlin. Mais outre-Rhin pas de grandes cérémonies le 11 novembre. Difficile de célébrer une défaite, d’autant que dans l’immédiate après-guerre, la mémoire de 14-18 a été confisquée par les nationalistes, qui ont accusé les révolutionnaires et les Juifs d’être à l’origine de l’armistice. C’est la fameuse théorie du coup de poignard dans le dos.

Pour beaucoup d’Allemands aujourd’hui, la défaite de 1918 est la catastrophe originelle qui mena à la barbarie nazie. De même, il leur est compliqué de glorifier l’armée, alors que les valeurs patriotiques et héroïques ont été confisquées par Adolf Hitler.

 

Centenaire de l'Armistice: archives JT du 11/11/2018

Centenaire de l'Armistice : hommage au pied de la Colonne du Congrès

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