# Vivre et se divertir malgré la guerre et l'occupation

Le début des hostilités de la Première Guerre mondiale, dès le 4 août 1914, a brutalement interrompu toute activité intellectuelle et artistique en Belgique : en effet, des préoccupations autrement plus graves et profondes remplissent alors l’esprit de la population, à mesure que progresse l’armée allemande vers l’ouest du pays et que s’installe le régime d’occupation.

Photographie d'une pièce de théâtre  - Collection privée, Madame Nicole Latour ©

Photographie d'une pièce de théâtre - Collection privée, Madame Nicole Latour ©

Les cinémas, cafés-concerts, théâtres et autres salles de spectacle ferment précipitamment leurs portes, de même que certains musées qui s’empressent de mettre leurs collections à l’abri dans des caves. Mais à Bruxelles, en septembre 1914, un "Verordnung" (règlement) de l’administration allemande, écrit en trois langues (allemand, français et néerlandais), ordonne la remise en activité de l’industrie et du commerce ainsi que la réouverture des cafés, cinémas, magasins, restaurants, théâtres et autres lieux de divertissement. La volonté de la "Kommandantur" (état-major) est que la capitale belge ait l’aspect d’une ville ne souffrant pas de l’occupation. Les Allemands eux-mêmes réquisitionnent certains bâtiments publics, tels que le Théâtre de la Monnaie et le Théâtre du Parc, afin d’y organiser des représentations d’oeuvres de Beethoven, Brahms, Mozart, Wagner, Weber… et ainsi essayer de répandre la culture germanique en Belgique ! Par ailleurs, le Gouverneur général Moritz von Bissing, grand amateur d’art, contraint les musées bruxellois, dont les musées des Beaux-Arts et du Cinquantenaire, à ré-exposer l’entièreté de leurs collections et à être accessibles aux troupes mobilisées dans la capitale. Les autorités allemandes mettent aussi en place un plan de préservation du patrimoine artistique ("Kunstschutz") à travers la Belgique et le nord de la France, un programme plutôt ambigu qui oscille entre une réelle volonté de préserver l’art en temps de guerre et la spoliation pure et simple de certains biens artistiques.

Côté belge, après quelques semaines d’hésitations, sans nouvelle de ses troupes stationnées au-delà de l’Yser, la population reprend goût aux distractions et afflue à nouveau dans les lieux de divertissement. Mais tout n’est pas rose pour autant : la censure de plus en plus vexatoire et les couvre-feux imposés par l’occupant ainsi que le manque de matériaux et la difficulté de réunir suffisamment d’interprètes compliquent le travail des exploitants de spectacles. Certains cessent leurs activités en attendant la fin de l’occupation, d’autres changent régulièrement d’affectation au gré des circonstances et des attentes du public. Celui-ci, outre aider les oeuvres philanthropiques, veut surtout échapper à la morosité de la guerre. Ainsi, au théâtre, les opérettes et les vaudevilles remportent un franc succès. Au cinéma, bien que les films français tant appréciés du public avant la guerre aient été remplacés par des films allemands, les salles ne désemplissent pas, particulièrement en hiver où le public trouve là un moyen bon marché de se chauffer ! Dans les cabarets et cafés-concerts, on danse, on chante ; malgré l’occupation, les Belges ne s’interdisent pratiquement aucun plaisir. Sauf un : assister aux spectacles organisés par l’occupant allemand. Si ce besoin de divertissement ne choque que les ultra-patriotes, ce comportement-là est très mal vu par l’ensemble de la population. C’est que le patriotisme reste un sujet extrêmement sensible ; tout au long du conflit, les festivités du 21 juillet et la Fête du Roi (15 novembre), manifestations patriotiques par excellence, sont d’ailleurs interdites par les autorités occupantes. Mais, dès la fin de la guerre, les artistes belges auront à coeur de se venger, en quelque sorte, en produisant nombre d’oeuvres et de spectacles anti-Allemands très appréciés du public.

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