# Valérie et Franz : Des amoureux dans la grande guerre

L’histoire de Franz et Valérie Berckmans aurait pu être l’histoire de centaines de couples en Belgique : un mariage d’amour, un enfant, une situation matérielle et sociale confortable et sans histoires. Mais Franz et Valérie ne se sont pas unis n’importe quand.

Valérie Boone, l'épouse de Franz Berckmans  - Collecte RTBF/Collection privée Berckmans ©

Valérie Boone, l'épouse de Franz Berckmans - Collecte RTBF/Collection privée Berckmans ©

Mariés en 1909, la guerre vient jouer les trouble-fête dans leur mariage sans nuage.

Emprisonné à l’arrivée des troupes allemandes dans sa ville de Louvain, Franz sera détenu plusieurs mois en Allemagne sans nouvelles de sa famille et sans informations sur ce qui se passe en Belgique. De son côté, Valérie et les siens tentent de vivre au mieux sous l’occupation ce qui engendre inquiétude et problèmes logistiques. Ces préoccupations ont été relatées dans une correspondance émouvante entre les époux et ce même quand ils n’étaient pas sûrs d’avoir été lu par l’autre. C’est cette belle histoire d’amour sans faille et de confiance en l’autre et en la libération de Franz que nous vous proposons de découvrir dans cet article.

Un si beau couple

Valérie Boon naît le 31 juillet 1884 dans une famille nombreuse. C’est une famille que l’on pourrait qualifier de bourgeoise. Les parents tiennent un commerce d'épicerie. Elle est entourée de deux soeurs, Nathalie et Stéphanie et d’un frère, Théo.

Franz Berckmans naît le 24 juillet 1883. Bien que faisant également partie d'un milieu aisé, Franz eut moins de chance. Ainé de cinq enfants, il fut orphelin de père dès l'âge de neuf ans . C'est son grand-père maternel qui l'élève et lui transmet le commerce d’épicerie qui appartient de longue date à la famille.

 

Fréquentant la même ville et le même milieu social, le couple fait connaissance au début du XXe siècle et très vite, Franz et Valérie se rapprochent jusqu’à annoncer leur mariage le 8 mai 1909 à Louvain. Les deux familles deviennent très proches. La famille Boon adopte littéralement Franz comme un des siens. Le couple s'installe alors rue Notre-Dame, 4, dans la ville qui avait vu naître leur amour dont la plus belle preuve fut l’arrivée d’un fils, Paul, né en 1914, quelques semaines avant l’entrée en guerre de la Belgique.

Dans la garde civique

Comme la plupart des bourgeois de la ville, Franz fait partie de la garde civique de Louvain. La garde civique effectue des missions de surveillance et supplée aux tâches générales de police. C’est un statut officiel qui inspire respect et autorité sur la population de la ville.

 

Arrivée des Allemands

Le 19 août 1914, les troupes allemandes arrivent à Louvain. Dans les heures et les jours qui suivent, ce sont des scènes d’incendies, de pillages et d’exactions sur une population apeurée que les troupes allemandes qualifient de “francs-tireurs” pour justifier leurs interventions. Des civils dont des femmes, des enfants et des vieillards sont pris en otages puis fusillés. Les soldats sont pris à partie, ce qui semble logique par temps de guerre, mais les gardes civiques sont eux aussi considérés comme ennemis et subissent la répression allemande.

Franz, comme tous les autres gardes civiques de la ville, est convoqué le 26 août 1914 par les autorités allemandes et fait prisonniers. Certains prendront la fuite avant, d’autres seront relâchés après quelques jours de pérégrination dans les campagnes allemandes mais la grande majorité, et Franz est du nombre, prendront le chemin de l'Allemagne. Il sera donc cruellement séparé de sa femme et de son fils auxquels il est tant attaché. Séparé de ses belles-soeurs dont une des maisons a brûlé dans la tourmente. A ce moment, on ne peut qu’imaginer l’angoisse qui étreint son épouse et les familles Boon et Berckmans. Que va-t-il arriver de Franz ? Les Allemands vont-ils se venger sur lui comme ils l’ont fait avec les civils tués à Louvain ?

Franz, comme tous les autres gardes civiques de la ville, est convoqué le 26 août 1914 par les autorités allemandes et fait prisonniers. Certains prendront la fuite avant, d’autres seront relâchés après quelques jours de pérégrination dans les campagnes mais la grande majorité, et Franz est du nombre, prendront le chemin de l'Allemagne.

Prisonnier en Allemagne !

Les gardes civiques sont emmenés à Magdebourg, en Saxe. De ce trajet, de l’arrivée au camp et des conditions dans lesquelles cette arrivée s’est effectuée, nous ne saurons rien par Franz et pour cause. A peine arrivé au camp, on interdit toute correspondance aux prisonniers.

Détenu à Magdebourg, camp pour prisonniers où séjourneront des belges,des français,des russes et des britanniques. Frank n’aura de cesse tout au long de sa détention de penser à la Belgique mais aussi à ceux qui lui sont chers : son petit Paul évidemment et surtout son épouse. C’est le moyen qu’il a trouvé pour tenir le coup face aux conditions hostiles dans lesquelles il est plongé. Cette attente, Franz la traduira dès qu’il le pourra dans ses lettres vers la Belgique.

Détenu à Magdebourg, camp pour prisonniers où séjourneront des belges,des français,des russes et des britanniques. Frank n’aura de cesse tout au long de sa détention de penser à la Belgique mais aussi à ceux qui lui sont chers : son petit Paul évidemment et surtout son épouse. C’est le moyen qu’il a trouvé pour tenir le coup face aux conditions hostiles dans lesquelles il est plongé. Cette attente, Franz la traduira dès qu’il le pourra dans ses lettres vers la Belgique.

Enfin écrire : La correspondance pour survivre !

Enfin écrire : une correspondance pour survivre !

Le 5 octobre 1914, soit un gros mois après leur arrivée au camp, les geôliers donnent aux prisonniers la permission de correspondre. Franz s’empresse d’écrire à sa famille dont il ne sait même pas si elle est encore vivante.

Alors bien sûr, il y a la censure mais c'est quelque chose dont le prisonnier est conscient. Il rédige donc ses missives en conséquence :

" Mes lettres ne seront pas longues car elles sont traduites en allemand " écrit-il dans une lettre à son beau-frère et dont le sous-entendu est clair : nous sommes surveillés. Mais derrière ces mots, on sent la soif d'écrire, l'appétit d'avoir des nouvelles des proches. Franz écrit à Valérie qu'il espère en sécurité avec l'enfant mais aussi à Théophile, le frère de Valérie et à Edgar, le mari d'une de ses belles-soeurs, dans l'éventualité que Valérie se soit réfugiée chez eux. Il a pour eux tous, mais évidemment surtout pour Valérie et Paul, le souci de leur survie matérielle : il leur conseille dans plusieurs missives d'aller s'approvisionner chez le marchand de coke. Comme bien d'autres prisonniers de guerre, il fait des recommandations sur la vie quotidienne et comment s'en tirer en son absence.

Ceci démontre bien que, même étant une femme d’un certain niveau social et possédant, avant son mariage, certains biens, Valérie reste dépendante des décisions de son mari en ce qui concerne le ménage. Les circonstances de guerre lui donneront une relative autonomie dans la gestion de la maisonnée mais on ressent dans ses écrits que Valérie est fort entourée, sous le pretexte d’aide à l’éducation du petit Paul.

Entre le 5 et le 8 octobre, Franz écrit tant qu'il peut , et même, alors qu'il vient juste d'écrire à son épouse, une lettre au "Burg-meister" de Louvain pour lui demander des nouvelles de sa femme. C'est dire si il est anxieux. Tout le mois d'octobre se déroule dans l'angoisse : Franz n'a pas de nouvelles. Outre cette inquiétude, il est également navré de ne pas recevoir de colis. Il leur demande des "gants d'hiver", des "gros pulls".

En novembre 14, c'est sa belle-soeur, Nathalie, qui enfin donne des signes de vie de la famille. Dans sa lettre, elle dit que Valérie sera si contente d'avoir des nouvelles, que leur fils, Paul, est bien portant et trés beau. Elle envoie un autre courrier le même jour pour être certaine qu'au moins une des deux cartes parviennent à Franz. Elle y décrit les bouleversement que la guerre a introduits dans la famille :

Valérie et Paul sont retournés dans la maison de Louvain mais Edgar est allé chez eux pour un petit temps. Elle, Nathalie, réside chez Edgar et Stéphanie est chez Théo à Bruxelles. Nathalie demande que Franz écrive chez Edgar car elle craint que le courrier ne parvienne pas à une autre adresse. On apprend dans le courrier d'une connaissance que l'épouse de Théo et leur enfant ont été mis en sécurité à Londres. Cela peut sembler n’être que des détails pour le lecteur mais derrière ces changements d’adresse, ces refuges chez un autre membre de la famille, se cache toute la détresse d’une famille touchée en plein coeur par la guerre.

"Pourvu qu'on se retrouve tous à mon retour"

Franz se languit des siens."Pourvu qu'on se retrouve tous à mon retour" écrit-il, "Je vous embrasse tous de grand coeur et spécialement ma femme et le petit" en date du 17 novembre 14. Voilà trois mois qu'il n'a plus de nouvelles de sa famille et cela lui pèse. Dans ce courrier, il dit aussi qu'il va en référer à l'ambassadeur d'Espagne à Berlin pour enfin avoir des nouvelles des siens. L'attente d'un colis de vêtements se fait aussi pressante : il réclame à nouveau gants, manteau d'hiver et autres effets pour lui permettre de résister aux conditions climatiques et de détention.

"Les autres officiers de Louvain qui sont ici reçoivent tous des lettres. Il n'y a que moi qui saute".

L’absence de courrier angoisse Franz. Il ne sait si sa femme est encore à Louvain, réfugiée à l’étranger ou pire. Cela le ronge. Début décembre, il écrit : "J'ai soif de nouvelles de vous tous".

Valérie écrit enfin un courrier daté du 7 décembre : "Comme toi qui étais sans nouvelles de moi, j' étais dans la même situation " . Je t'ai écrit bien souvent mais peut-être mes lettres se sont égarées vu que je n'avais pas ton adresse exacte".Valérie donne des nouvelles de Louvain, que Franz trouvera bien changée de part les destructions de bâtiments et les baraques provisoires dont commerces et habitants se dotent. Elle donne également des nouvelles du cher petit Paul qui joue sur leur table et qui est âgé de six mois. Comme Valérie le résume si bien : " Que d'événements se sont déroulés depuis lors!", elle confirme l'envoi d'argent qu'elle fait mais signale qu'elle n'en renverra à nouveau que lorsque

elle sera sûre que Franz le reçoit effectivement. Tout l'amour de Valérie pour Franz peut se résumer dans cette signature :

"Ta femme qui t'aime et qui n'a plus qu'un seul désir c'est te revoir le plus vite possible" Tout au long des mois qui suivent, Franz continue à envoyer des nouvelles et c’est surtout les préoccupations matérielles qui l’inquiète. Comment vivent les membres de sa grande famille élargie?

" Ne pense pas trop à nous. Il ne nous manque rien " écrit Nathalie dans un courrier où elle taquine son beau-frère en pensant qu'il gagne 60 Marks , en dépense 45 Marks "à ne rien faire à gagner de l'argent. Moi, je travaille toute la journée et je ne gagne rien." Mais au-delà de ces propos badins, se cachent une réelle angoisse et une grande inquiétude pour Nathalie qui a vu sa maison détruite dans les journées de Louvain : "Franz, je voudrais voir la fin de la guerre. Je voudrais connaître le saint qu'on invoque contre ce fléau ". Les mots utilisés par Nathalie envers son beau-frère, sont empreints d’une infinie tendresse. Les nouvelles sur les membres de la famille qui sont à Louvain et sur ceux qui se sont réfugiés à l’étranger se multiplient.

Le temps des retrouvailles

Avec un rétablissement plus ou moins régulier de la correspondance, les nouvelles se font plus intimes : "Que je voudrais avoir des ailes et te suprendre tout doucement "… et d’une tendresse manifeste, doublée d'une coquine complicité : "Paul embrasse Papa sur les deux joues et laisse l'espace qui reste pour sa maman ". De son côté, Franz réalise qu'il " ne (s') était pas rendu compte à quel point il était attaché à son épouse."

Franz décrit également la routine de la captivité : lever pour le déjeuner à 8h , promenade jusque 4h, souper à 6h et coucher à 10h. Contrairement à plusieurs de ses camarades d’infortune, Franz ne se plaint pas des repas. Mais il trouve le temps long d’autant que la plupart des gardes civiques qui avaient été emmenés par les Allemands ont été libérés et Franz ne comprend pas pourquoi lui est toujours en détention. Louvain lui manque, d’autant qu’il sait ce qui est arrivé à la ville. Il explique à Valérie dans une lettre, qu’il a eu - on le devine par des moyens détournés – entre les mains, une image de la ville en ruines. “Faut-il dire (que) mon coeur se serra douloureusement à cette vue lamentable?” écrit-il à sa chère épouse.

Des démarches sont entreprises de tous côtés pour accéler la libération de Franz. Un cousin écrit au consul américain pour lui demander d’intervenir en sa faveur.

Conséquence de ces initiatives ou non, Franz apprend à Valérie le 8 avril 1915 qu’il sera libéré bientôt. “Ne tinquiète pas car cela peut-être le jour ou la nuit”, écrit-il dans une missive où il espère qu’elle sera guérie d’un rhume, dont elle lui a annoncé souffrir, pour mieux pouvoir la serrer dans ses bras. Le temps des retrouvailles

Enfin, le grand moment est arrivé. Franz prévient Valérie qu’il arrivera à la gare de Louvain à 10h30 le 10 avril 1915. Si l’on sait approximativement le jour et l’heure exacte auxqueks Valérie a pu serrer dans ses bras un Franz sans doute très affecté par sa détention, ces moments appartiennent aux amoureux.

Le souci qu'ils se seront fait mutuellement l'un pour l'autre, en utilisant souvent les mêmes mots bien que séparés par des centaines de kilomètres, s'estompera au profit de la reprise de la vie

Après la guerre

Franz et Valérie pourront enfin retrouver un semblant de vie normale sans oublier ni la guerre qui fait rage le long de la ligne de front, ni les obligations liées à la ville occupée, ni les longs mois volés à l'amour d'une famille. Le souci qu'ils se seront fait mutuellement l'un pour l'autre, en utilisant souvent les mêmes mots bien que séparés par des centaines de kilomètres, s'estompera au profit de la reprise de la vie : le commerce reprendra avec notamment la clientèle du Comité de de Secours et d’Alimentation sous occupation allemande d’abord puis avec le retour de la paix, la victoire de l’amour que la guerre a séparé pendant plus de six mois couronnée avec la naissance de la petite Gabrielle en 1920.

 

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