# Un premier Noël de guerre

Noël est pour les Belges une période de joie et de partage en famille mais en cet hiver 1914, les choses sont sensiblement différentes. Depuis l’invasion du territoire en août de la même année, la guerre fait rage et on ne sait combien de temps celle-ci va encore durer. C’est donc un temps d’incertitude et de douleur que la population s’apprête à vivre, tout en maintenant la ferveur habituelle qui sied à cette date importante pour les chrétiens.

Carte postale "La Noël des Belges en exil: les réfugiés endormis dans une grange"  - Tous droits réservés ©

Carte postale "La Noël des Belges en exil: les réfugiés endormis dans une grange" - Tous droits réservés ©

En ce début de siècle, la fête de Noël est bien différente des agapes commerciales que nous connaissons actuellement. Les sapins et le père Noël ne viendront que plus tard, les premiers amenés justement par l’occupant allemand et le second par les Américains bien plus tard. Si les repas varient très logiquement en fonction des denrées disponibles et surtout de la classe sociale à laquelle on appartient – ce qui était déjà le cas avant-guerre - le dénominateur commun reste les offices religieux et la traditionnelle messe de minuit.

Passons en revue les différentes façons dont Noël a été perçu en cette première année de guerre.

En Belgique occupée

Sur le territoire belge, occupé par les troupes allemandes, la population se réunit en famille. Selon les moyens, la table de Noël sera plus ou moins garnie. D'autre le vivront dans le plus grand dénuement, ayant tout perdu.

Des célébrations sont organisées par l’occupant pour l’occupant autour de sapins de Noël qu’ils installent un peu partout, notamment à Bruxelles.

Mais pour les civils, le coeur n’est pas à la fête. Beaucoup de familles sont séparées. Celles dont un soldat est au front et dont ils n’ont pas de nouvelles, sont inquiètes. Des familles portent aussi le deuil : c’est le cas des civils ayant perdu un proche lors des exactions des troupes allemandes qui passent évidemment un Noël de consternation. L’idée de ne plus jamais passer les fêtes avec ceux qu’ils aiment les hanteront longtemps. Cette angoisse et l’espérance de la paix, une Belge les a exprimées en poème :

En attendant l’heure de la délivrance, marquant la fin du tyran agresseur, chantez soldats chantez soldats un Noël d’espérance. Chantez toujours, Noël libérateur.

Mais la population belge trouve également du réconfort dans la lettre pastorale adressée comme chaque année aux fidèles par le cardinal Mercier. Cette année, plus que tout autre, ce discours est attendu avec impatience pour être ensuite repris fidèlement dans les paroisses. En guise de sermon de Noël, “Patriotisme et Endurance” est un véritable brûlot envers l’occupant. Il s’élèvera tout d’abord contre les exactions commises lors de l’invasion du pays, ensuite pour encourager les troupes qui se battent pour libérer le pays. Il s’adresse aux familles et plus particulièrement aux mères qui plus que jamais s’inquiètent pour leurs enfants :

Mères chrétiennes, soyez fières de vos fils. De toutes nos douleurs, la vôtre est, peut-être, la plus digne de nos respects. Il me semble vous voir en deuil, mais debout, à côté de la Vierge des douleurs, au pied de la Croix. Laissez-nous vous offrir nos félicitations en même temps que nos condoléances. Tous nos héros ne figurent pas à l'ordre du jour des armées, mais nous sommes fondés à espérer pour eux la couronne immortelle qui ceint le front des élus. Car telle est la vertu d'un acte de charité parfaite, qu'à lui seul il efface une vie entière de péché. D'un coupable, sur l'heure, il fait un saint.

Après les louanges concernant la vaillance de la population belge en ces heures noires, le cardinal en appelle clairement à la désobéissance et à la résistance face à l’occupant allemand :

Je ne vous demande point, remarquez-le, de renoncer à aucune de vos espérances patriotiques. Au contraire, je considère comme une obligation de ma charge pastorale, de vous définir vos devoirs de conscience en face du Pouvoir qui a envahi notre sol et qui, momentanément, en occupe la majeure partie. Ce Pouvoir n'est pas une autorité légitime. Et, dès lors, dans l'intime de votre âme, vous ne lui devez ni estime, ni attachement, ni obéissance.

Dans les foyers, on essaye d’améliorer l’ordinaire mais cela est difficile tant on pense aux soldats et aux proches éloignés par la guerre. Noël 1913 est si loin...

Loin du coeur, près de la bûche

Les réfugiés belges, partis en France, en Angleterre et aux Pays-Bas étaient relativement en sécurité mais ce fut aussi un bien triste Noël de guerre même si certains le passèrent dans des conditions matérielles supérieures à ce qu’ils connaissaient en Belgique en tant que protégés de certaines familles. Toutes les pensées allèrent vers la mère patrie, son armée et surtout son Roi sur lequel reposait tant d’espoir.

D’autres réfugiés, moins aisés, bénéficieront des colis d’oeuvres de bienfaisance. Le premier Noël de ces “pauvres petits Belges” est également l’occasion d’afficher sa solidarité dans un moment symbolique. La presse alliée britannique s’en fit d’ailleurs l’écho, montrant à quel point l’on prenait bien soin des réfugiés, renforçant ainsi l’image négative de l’ennemi. Ce Noël passé ailleurs fut également pour les réfugiés l’occasion de découvrir des coutumes différentes que certains ramenèrent au pays, une fois le conflit terminé, comme le ‘Christmas Pudding" ou les ‘Christmas crackers’.

Noël au Front : le premier d’une longue série

Sur le front aussi, ce Noël n’est pas festif. Les soldats se le souhaitent, assistent à la messe de Noël souvent dans des conditions fort peu évidentes. Les quelques fraternisations qui eurent lieu entre soldats français et britanniques ne touchèrent pas les troupes belges qui, au contraire, n’auraient pas vu cela d’un bon oeil. Ces troupes, n’étaient-ce pas les mêmes responsables des massacres à Dinant, Tamines, Louvain pour ne citer que ces endroits?

Une réconciliation au pied des petits sapins utilisés par les troupes germaniques auraient été malvenue.

L’heure est donc au recueillement. Pour se souvenir de tous ceux qui sont tombés et qui ne reviendront plus, pour prier pour le bon rétablissement des blessés.

Dans ce Noël maussade et hostile, quelques détails consolent les soldats. Les courriers qui leur parviennent malgré tout, notamment de leur marraine de guerre, pour ceux qui en ont et la présence consolatrice de la reine Elisabeth qui fait parvenir aux soldats pour les fêtes du tabac et du chocolat. La presse britannique montre, à grand renfort d’images, à quel point les soldats belges sont contents de recevoir une part de “Belgian Christmas Pudding”. Certains, blessés, passeront Noël hospitalisés. Ont-ils reçu une petite attention pour la fête de Noël ? C’est fort possible. Des offices religieux s’improvisent un peu partout, parfois dans des maisons en ruines. Même dans ces circonstances exceptionnelles, une certaine préséance est respectée : les officiers devant, la troupe derrière. Certains, de garde, sont tirés au sort pour y assister, représentant leurs frères d’armes. Les soldats prient et pensent à leur famille. Peut-être songent-ils que ce jour plus que les autres les enveloppera d’une chance protectrice?

L’espoir d’une année nouvelle

Mais la Noël 1914 est également synonyme d’espoir. Espoir de voir la guerre se terminer.

Les Belges ne savaient pas alors qu’ils fêtaient le premier de quatre Noëls de guerre ! Ils espéraient vraiment que 1915 leur apporterait la paix tant désirée. Et pourtant, il faudra encore de la patience, du sang et des larmes pour qu’enfin la paix revienne dans nos contrées et dans les coeurs.

La Noël 1918 sera, selon les cas, celles des retrouvailles, bonnes ou mauvaises, ou celles des larmes pour l’être chéri qui ne reviendra pas. Mais il y aura d’abord eu trois Noëls de larmes avant d’enfin assister à un Noël de joie.

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