# Un exil : l'installation du Gouvernement belge à Sainte-Adresse en 1914

A la suite de l’invasion de la Belgique, en août 1914, quel fut le sort du Gouvernement belge ?

Carte postale  - Collection privée, Monsieur Freddy Billiet ©

Carte postale - Collection privée, Monsieur Freddy Billiet ©

Une question légitime peut effleurer l’esprit de l’historien novice de la Première Guerre mondiale ou du simple amateur intéressé par les aléas du conflit : à la suite de l’invasion de la Belgique, en août 1914, quel fut le sort du Gouvernement belge ? Sur un plan fort matériel, il s’entend. On ne peut douter que les ministres, leurs cabinets ainsi que toute l’intendance que cela comprend, aient cherché tous les subterfuges adéquats pour continuer à exister. Mais, en revanche, face à l’occupation de la Belgique, au sens physique du terme, comment les autorités belges ont-elles réagi ? De tout temps, l’exil a souvent été la planche de salut pour les dirigeants, hommes d’état, factions ou institutions contraints et forcés de quitter les allées du pouvoir. N’en avait-il pas été ainsi, en 1870, lorsque, devant l’avancée des troupes prussiennes en France, le Gouvernement de Paris avait rejoint la ville de Bordeaux ? N’en serait-il pas de même, dans des cas de figure sensiblement différents, en 1914 et en 1940 ? L’exil est lié à la guerre ou à l’installation d’un régime particulier. Il en est une des conséquences. Qu’il s’agisse du simple réfugié, du poète maudit ou de l’institution dépourvue de locaux pour faire suivre les affaires. La France, par sa taille raisonnable, en cas d’invasion de la capitale, offrait aux hommes politiques d’éventuels réduits ou se replier.

En revanche, la Belgique, à la fois étroite et limitée à l’Ouest par la façade maritime, ne présente pas les mêmes avantages et poussera son Gouvernement à chercher une autre terre d’élection. En France. Au Havre. Ce choix ne fut toutefois pas le fruit d’une décision rapide, résolue et tranchée sans mélange. On hésita. Il fallait faire vivre la Belgique à l’extérieur. Lui redonner une voix, un poumon et des idées. Le danger ? Perdre son autonomie et devoir faire amende honorable devant le pays-hôte. En effet, le pays-hôte, et non l’allié. Durant toute la guerre, la Belgique a, en un sens, mené seule son combat. Neutre, elle s’est défendue, et ne fut jamais intégrée aux "Alliés". Elle s’est donc trouvée en exil dans un pays "belligérant", d’où elle fuyait l’invasion d’un autre "belligérant". Dans une cité, proche du Havre, dont le nom résonne avec une étrange justesse au regard des circonstances dramatiques : Sainte-Adresse.

Partir...

Si l’invasion de la Belgique est enclenchée par l’état-major allemand le 4 août 1914, il faut attendre la deuxième partie du mois de septembre pour que le Gouvernement belge soit pratiquement inquiété pour le déroulement des évènements. Que faire ? Se rendre ? Résister ? S’exiler ? Le siège de la ville de Liège et le sac tristement mémorable de Louvain, entre les 20 et 25 août, ont déjà refroidi quelques ardeurs belliqueuses. Une étape capitale, qui aura raison des atermoiements de l’exécutif, est représentée par le siège de la ville portuaire d’Anvers, qui commence précisément le 28 septembre. Anvers est une clé. Sinon " la " clé. Rappelons que l’entrée en guerre de l’Empire britannique, à la suite de l’invasion de la Belgique, dont elle garantissait certes la neutralité, est surtout motivée par la nécessité de maintenir la ville d’Anvers – un des premiers ports commerciaux au monde – en dehors d’une influence qui serait néfaste aux intérêts de Sa Très Gracieuse Majesté. Napoléon n’avait-il pas déjà comparé cette ville à un pistolet braqué sur le cœur de l’Angleterre ? Si l’enjeu d’Anvers est de taille, il sera décisif pour le Gouvernement belge. À la suite du début du siège du port par les armées prussiennes, le Gouvernement belge décide, coûte que coûte, de rejoindre Ostende, le 7 octobre 1914. C’est le début de l’exil.

Que faire ? Se rendre ? Résister ? S’exiler ?

... mais où ?

Le même jour, l’élu libéral, et futur ministre belge des Affaires étrangères, Paul Hymans, de retour d’une mission aux Etats-Unis, écrit, dans ses notes personnelles, sur le navire le ramenant en Europe : Il n’y avait que peu de monde sur le bateau : une cinquantaine de jeunes Canadiens qui allaient s’engager en Angleterre, quelques jeunes femmes qu’appelait la mission d’infirmière. Le soir, ils dansaient et chantaient. Mais la mer était mauvaise, le vent dur, le ciel sombre et bas. Des marconigrammes incomplets nous parvenaient. Nous y devinions la réalité. Les Allemands attaquaient Anvers. Nous nous promenions longuement sur le pont, inquiets et silencieux. Le 8 octobre, nous arrivons à Liverpool. Au moment de monter dans le train de Londres, j’achète le " Times ", je l’ouvre, je vois un titre en gros caractères, je crie à mes amis : " Anvers est tombé ! ". Le 9, je rejoignais le Gouvernement belge à Ostende, où ma femme m’attendait. Le 13, nous nous embarquâmes pour Le Havre.

Les politiciens belges, peu habitués à ce genre de pérégrination, avaient envisagé de prendre un peu de repos, ou, du moins, de marquer un temps, et dirions-nous, un palier de réflexion, soit à Ostende, soit un peu plus au Sud. Averti de cette intention, le Gouvernement français s’y refuse. Il ne conçoit pas que les officiels belges s’arrêtent plusieurs jours, sinon plusieurs semaines, sur la ligne Saint-Omer-Calais. Il faut évacuer. Et rapidement. D’autant plus que, en cette deuxième semaine d’octobre, la bataille de l’Yser brûle ses premiers feux. Elle met fin à la guerre de mouvement et ouvre progressivement la voie à la guerre dite de position. Le front se fixe. Il bougera encore, certes, mais par à-coups, par hoquets. Certains ministres belges souhaitent partir vers Londres, à l’instar de leurs successeurs, qui mettront ce souhait en application, certes laborieusement, en 1940. Finalement, l’option anglaise est rapidement éludée. Les regards se projettent plutôt sur la Normandie ; sur le Havre, plus précisément. Pourquoi ce choix ? D’une part, la cité est relativement proche de la Belgique, d’autre part, peu menacée, jusqu’alors, par l’invasion, elle représente surtout un point de contact permanent avec les îles Britanniques. Par l’intermédiaire de l’ambassadeur belge en poste à Paris, le baron Guillaume, le Gouvernement français en exil à Bordeaux répond, le 11 octobre, à la requête qui lui avait été soumise par ses homologues belges, en vue de s’installer au Havre ; la réponse est positive.

J’achète le "Times", je l’ouvre, je vois un titre en gros caractères, je crie à mes amis : "Anvers est tombé !"

Un drôle de Turc

L’inamovible ministre belge de la Justice, le comte Henry Carton de Wiart (1911-1918), faisait partie de ces nouveaux arrivants. Et il note : Ce fut en pleine nuit que nous abordâmes au Havre. En dépit de l’heure indue, toute une foule nous attendait sur la jetée et nous fûmes accueillis par des cris tels que "Vive la Belgique, vivent nos sauveurs !" qui mirent un peu de baume sur nos cœurs douloureux. Mais, tout cela faillit rapidement mal tourner. En effet, si les ministres belges sont acheminés à l’hôtellerie de Sainte-Adresse, il s’avère que le représentant de la Turquie s’y trouve aussi ! La scène, pour l’heure vaudevillesque, peut également se terminer en mauvais mélo. Si l’Empire ottoman, l’ "homme malade de l’Europe", est une puissance neutre, dès le 2 novembre 1914, il sera rangé par défaut dans le camp de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, pour avoir accueilli dans ses ports les navires Goeben et Breslau, avant qu’ils n’aillent pilonner des positions russes.

Ajoutons que, le 2 juillet 1914, Constantinople avait toutefois signé un traité d’alliance avec Berlin en cas de guerre contre le Russie. La "Sublime Porte" était donc une puissance dont on se méfiait, à Paris et à Bruxelles. Carton de Wiart raconte comment l’agent turc fut écarté du Havre : Comme sa présence en cet endroit le mettait à même de connaître bien des choses, dont il pouvait informer son gouvernement, les autorités françaises, en ce temps d’espionite aiguë, voyaient de très mauvais œil la présence de ce diplomate ottoman dans une place et dans un port où les opérations militaires et navales, de même que les informations politiques qui y affluaient, pouvaient fournir matière abondante à ses observations et à ses rapports. La difficulté fut bientôt tournée de façon ingénieuse. Le ministre turc fut avisé que son traitement qui lui était envoyé de Constantinople demeurait retenu à sa disposition dans une banque de Marseille. Cette banque l’informa que s’il désirait toucher cette somme et celles qu’il attendait encore, un compartiment lui était réservé du Havre à Marseille et que toutes facilités personnelles lui seraient données pour ce voyage. Pressé par la faim, il profita de cette offre si aimable et nous n’entendîmes plus parler de lui.

La scène, pour l’heure vaudevillesque, peut également se terminer en mauvais mélo

Sainte-Adresse : un choix maladroit ?

Mais, encore faut-il aménager la tête de pont d’une colonie belge peu ordinaire, et que l’on ne peut traiter comme le simple citoyen, au risque de provoquer un incident diplomatique franco-belge de fort mauvais aloi. Tout cela se déroule dans un contexte où, rappelons-le, les deux pays ne sont pas alliés, mais combattent les mêmes ennemis. Or, la maxime selon laquelle Les ennemis de mes ennemis sont mes amis n’est pas évidente dans tous les esprits de l’époque. Il ne faut pas commettre d’impair. On marche sur des œufs. Le 13 octobre, une sorte d’arche de Noé huppée arrive au Havre, à bord du Pieter de Coninck. Ce navire assure habituellement la navette Ostende-Douvres. Il est suivi du Stad van Antwerpen. Une fois débarqués, où installer ces gens ? On ne peut les entreposer dans des casemates. Par un hasard on ne peut plus opportun, il s’avère que, depuis peu, Le Havre souhaitait concurrencer les cités balnéaires de Trouville et de Cabourg (ce fut d’ailleurs un échec). Le nommé Dufayel, directeur du Nice-Havrais, était l’ordonnateur de ce grand projet. Une infrastructure habitable et, surtout, vide, pour des raisons à la fois climatiques et politiques évidentes.

Les ministres belges sont donc accueillis par Victor Augagneur, ministre français de la Marine. Le siège du Gouvernement belge sera incarné, pendant quatre ans, par une maison à colombages, en haut d’une falaise, dans le plus pur style normand ; elle sera détruite en 1944. Si la municipalité de Sainte-Adresse restera française, les bâtiments occupés par les autorités belges y jouiront de l’extraterritorialité. Le roi des Belges, Albert 1er , quant à lui, y possèdera la Villa Roseraie, qu’il ne fréquentera pour ainsi dire pas. Le Chef de cabinet, le comte Charles de Broqueville, sera logé à la Villa Roxane et le corps diplomatique à l’hôtel des Régates. Bientôt, près de douze mille Belges vont peupler Sainte-Adresse, d’où sera pensé, conçu et, finalement, ordonné, le plus clair de la politique de la Belgique durant la guerre de 1914-1918.

Le 13 octobre, une sorte d’arche de Noé huppée arrive au Havre

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