# Un corps sain dans un pays en guerre : le sport en 14-18

“Ah l’admirable Belgique ! Mais pourquoi dit-on si volontiers qu’elle a étonné le monde ? C’est lui faire tort que de tenir semblable langage. Elle est, ne l’oublions pas, la patrie nourricière d’athlètes de premier ordre. Nous n’en citerons aucun, ils sont trop…En boxe, en cyclisme, en escrime, en athlétisme, elle possède des champions qui ne le cèdent à aucun autre " Sporting " (Revue hebdomadaire illustrée de boxe et de tous les sports, 22 Octobre 1914)

Saut à la perche  - Tous droits réservés ©

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C’est un jeune homme qui pose fièrement pour l’objectif, un ballon entre les mains, il regarde le photographe avec la fougue et l’ambition de la jeunesse. Peut-être a-t-il gagné un match de football avec ses compagnons du cercle de Bruges ? Son nom est Alphonse Six. Sait-il que quelques mois plus tard, il sera sur le front, essuyant d’autres types de balles et des bombardements? Se doute-t-il au moment où il pose pour l’objectif qu’il ne reviendra pas en vie du front ?

Comme d’autres jeunes hommes, Alphonse Six fait partie des sportifs qui ont pris part à la Grande Guerre mais bon nombre des anonymes, simples soldats, ont également pris part à des activités sportives, organisées ou non, dans un environnement où les moments de détente totale étaient rares. Quels sports étaient pratiqués sur le front et à l’arrière ? Qui sont ces figures marquantes du sport belge et quelles sont leurs histoires ? C’est ce que nous vous proposons de découvrir dans cet article.

Le sport est une valeur importante de la société d’avant-guerre, ou plutôt, la " culture physique ". L’entretien du corps par de l’exercice tient autant à la mise en avant de valeurs morales (un corps en bonne santé équivaut à une bonne morale) qu’au plaisir du jeu. Mais il faut avoir des moyens pour s’adonner à temps plein à une activité sportive. Le sport de haut niveau est donc principalement réservé à une élite majoritairement masculine qui n’a pas d’autres préoccupations matérielles que de s’occuper des entraînements et des voyages liés aux compétitions. Le sport d’avant-guerre est donc quelque chose d’extrêmement lié à l’appartenance sociale.

Mais la pratique sportive prend de l’ampleur, des champions belges sont reconnus internationalement et la Belgique se fait un nom dans plusieurs disciplines comme la boxe, la course cycliste - Philippe Thijs, un Belge, ne vient-il pas de gagner le Tour de France dans la catégorie “isolé” pour la deuxième fois? - et surtout le football.

Les élites y voient également un intéressant moyen de mettre en valeur le pays (et faire des affaires) et les négociations pour l’organisation des Olympiades de 1920 vont bon train.

Peu de femmes donc dans cet univers, cela viendra plus tard et hormis quelques exceptions notables (football, athlétisme…), il y a fort peu d’institutions officielles pour représenter le sport et ses pratiquants.

Quand la guerre éclate, l’activité sportive ne disparaît pas tout à fait mais s’adapte aux circonstances : l’exercice physique est inhérent à l’activité militaire bien sûr mais le sport sera également un défouloir face à toutes les tensions subies au front.

En Belgique occupée également, la pratique du sport va prendre une tournure particulière et à la fin de la guerre, le pays verra son aura sportive renforcée part l’organisation des jeux Olympiques sur son territoire.

Le sport au front

A la guerre, les bienfaits du sport étaient doubles : activité de détente, il permettait de relâcher quelque peu la pression mise sur les soldats tout en procurant un entraînement physique, toujours utile. Henri Van Mons, un jeune volontaire de guerre revenu d'Angleterre pour s'engager ne s’y trompe pas quand il décrit les exercices physiques qu’on fait faire à la troupe lors de l’entraînement :

En même temps que les muscles se fortifient et s’assouplissent, que se développent les qualités viriles de sang-froid, de hardiesse et de décision, les esprits se passionnent pour les joutes sportives où triomphent l’endurance, la vigueur et l’adresse”.

On le voit, le sport est gagnant à tout niveau que ce soit pour le soldat qui le pratique, quel qu’il soit ou pour ceux qui y voient une exaltation des valeurs de bravoure.

Les sportifs avaient également une fonction idéologique qui les dépassait peut-être. Certains deviendront de véritables “petites célébrités”, montrées en exemple dans les publications officielles de l’armée ou dans les journaux alliés.

Citons pour l’exemple, Alphonse Six, passé des terrains de football aux tranchées qui lui furent fatales. Vaillant attaquant du Cercle de Bruges, qui marqua 93 buts en 89 matches lors du championnat, il se trouve avec ses camarades du côté de Boutsem lors qu’il est pris par le feu ennemi. Il s’écroulera le 19 août aux côtés de ses frères d’armes causant ainsi une perte cruelle pour le football belge.

Comment ne pas évoquer aussi Victor Boin, sportif émérite en natation, athlétisme et escrime, qui passe des bassins au front et puis plus tard du front aux Olympiades. La piscine de Saint-Gilles porte toujours son nom en hommage au grand sportif et au patriote qu’il était.

Les sports que l’on retrouve au front sont principalement le football et, l’athlétisme mais aussi d’autres activités sportives, parfois oubliées de nos jours, comme la lutte, la balle pelote et la boxe. Ils sont pratiqués en général par ceux qui en faisaient déjà avant la guerre. D’autres sports font progressivement leur apparition aussi comme le rugby. La natation, pour ceux qui savent nager, est plutôt considérée comme un délassement que comme une vraie pratique sportive. D’autant que l’environnement ne s’y prête pas toujours. On notera toutefois que certains profitent de l’occasion de fréquenter des nageurs pour apprendre les rudiments de cet art. En règle générale, ce sont surtout les sports qui nécessitent peu, ou pas, de matériel et d’infrastructures, et qui peuvent être rapidement mis en place ou rangés, qui seront pratiqués.

Le football, sport-roi en guerre !

De rares photos montrent des soldats s’entraînant à la course ou jouant au ballon.

Le football est le plus populaire des sports : les hommes passent leur temps libre à jouer au ballon.

Le football sera même repris dans la propagande d’après-guerre comme instrument de paix via la célèbre “Christmas Truce”, la trêve de Noël, qui s’est déroulée à Ploegsteert, près de Comines mais également localement dans d’autres endroits.

Le sport en Belgique occupée

Si les autorités militaires prirent en compte le sport, comme élément de fortification des troupes, la perception du sport fut toute différente au pays.

L’occupation du territoire par les troupes ennemies, le moral en berne et le départ de nombreux sportifs au front, met la Fédération sportive de football dans l’obligation d’arrêter les matches officiels. En effet, il serait déplacé de continuer à organiser de telles rencontres, alors que les soldats, dont plusieurs footballeurs, et les familles souffrent. La compétition officielle est donc arrêtée pour ces raisons impérieuses mais les compétitions scolaires sont maintenues. Sans doute dans la volonté d’entretenir le corps des jeunes gens afin d’éviter maladies et désoeuvrement.

L’occupation du pays amène parfois des questionnements par rapport à la pratique d’un sport: à Bruxelles, la fréquentation de la piscine par les jeunes filles est remise en question. Car l’occupant refusant d’adapter les horaires, les demoiselles pourraient rencontrer des soldats ou officiers allemands dans l’eau et ainsi heurter leur sensibilité. Car bien sûr l’occupant pratique des sports afin de se tenir, lui aussi, en forme.

Du point de vue de la population, il n’y a pas d’arrêt des pratiques sportives, encore moins de l’exercice physique, qui est pratiqué presque comme d’habitude (marche, vélo…) mais un gel symbolique des compétitions officielles qui montre bien que les responsables sportifs avaient pris la mesure de la gravité de la situation et ce d’autant que les plus vaillants champions étaient soit au front soit avaient eu l’opportunité de fuir à l’étranger.

Le sport loin de sa patrie

Les internés des Pays-Bas doivent eux passer le temps, loin du front, et des compétitions sportives s'organisent. Des pistes cyclistes sont installées dans les camps et la pratique sportive s’observe quotidiennement. Cela permet de se changer les idées…

Dans les pays alliés, la pratique du sport, continue, même si certains championnats sont annulés. En Angleterre, le championnat de football reprend après des ajustements dans les équipes liés aux départs sur le front, mais il s’interrompera entre 1915 et 1918 laissant la place à des tournois régionaux. N’empêche, en ce début de guerre, la presse britannique note une présence du public aussi nombreuse qu'avant l'entrée en guerre. A noter qu’il n’y aura pas de championnat de cricket de toute la guerre....

En France, où les compétitions continuent à se dérouler normalement si ce n’est l’absence très remarquée des hommes partis se battre, le sport est également évoqué en lien avec la guerre : l'hebdomadaire français "Le Sporting" se charge de transmettre les nouvelles des sportifs des forces alliées sur le front. Des listes énumèrent les sportifs professionnels ou amateurs affiliés dans des clubs, blessés ou tués au combat. Les Français, bien sûr, mais aussi les Belges. Ainsi apprend-t-on, par exemple, que Verbeek, joueur de l'Union Saint-Gilloise, est en bonne santé à Gand le 12 octobre 1914 mais que Fremont, champion belge de Rollerskating, a été tué par l'ennemi.

Ces publications mettaient en avant les qualités physiques et morales des hommes et en faisaient des héros, non seulement de leur discipline mais au niveau militaire surtout. Des hommages sont également rendus aux champions venus de loin comme, par exemple, les soldats d'Australie et de Nouvelle-Zélande.

Ces informations liant le monde sportif au monde militaire permettent également de consolider l'idée que les sportifs font partie, comme les soldats, d'une grande famille. Les sportifs allemands sont eux naturellement peu évoqués mais on retrouve parfois des informations à leur sujet. Les lecteurs apprennent ainsi que Max Meister du B.F.C. Alemania a du être amputé d'une jambe ou qu'un de ses collègues de ballon, Mallwitz, est tombé. Le rédacteur considérant toutefois cette mort ennemie, comme "perte sensible pour le football allemand."

Le “Sporting” est élogieux pour les sportifs belges, vantant leur courage, sur le terrain comme sur le front… Cette fraternité se montre également par la sollicitude qu'ont les sportifs envers leurs confrères sportifs belges: le boxeur Henri Demlem, réfugié en Angleterre, continuera à participer à des matches à Londres. Certains de ces événements sportifs étaient bien entendu organisés de façon à récolter des fonds en faveur d’une oeuvre de charité. Il aurait été indécent d’organiser des festivités avec pour seul but de s’amuser...

Gérer l’après-guerre, c’est du sport !

Le retour à une Belgique en paix signifiera également un retour progressif à la normale dans le monde sportif, même si il faudra prendre en compte les nombreux disparus et invalides de guerre, privés à jamais de leur sport. Pour la population dans son sens plus large, la guerre aura démocratisé la pratique sportive en ceci que l'accès au sport sera plus facile, donnant ainsi la possibilité à un plus grand nombre de Belges de s’y adonner (tennis, natation…) mais en aura également fait connaître d’autres dans notre pays (rugby, hockey…). Ainsi, la Fédération belge de Rugby sera créée dans les années 30 suite à l’implantation de clubs locaux, sous influence britannique, en 1919.

Pour ce qui est des élites sportives et la décision à haute valeur symbolique d’organiser les Olympiades en Belgique, les problèmes logistiques succèdent au soulagement de voir le conflit se terminer enfin et les soldats-sportifs revenir petit à petit à leur discipline. La question de l’organisation des jeux Olympiques de 1920 se pose : seront-ils prêts à temps ? Cette question, qui reviendra souvent dans l’histoire des jeux, est d’autant plus cruciale en cette année 1919 qu’ils ne le restent que seize mois pour organiser les épreuves.

Ces jeux olympiques qui sont en fait plutôt des Olympiades auront tout de même lieu à Anvers dans une euphorie mettant en avant une Belgique ressucitée. Ils sont inaugurés par Pierre de Coubertin, l’inventeur des jeux modernes et par Sa Majesté Albert 1er, roi des Belges, ce qui permet très astucieusement de mettre en avant le “Roi-Chevalier” dans un évènement célébrant la fraternité et l’entente, sportive, entre les peuples.

C’est Victor Boin, héros de la Grande Guerre, qui déclamera, pour la première fois dans l’histoire des Jeux modernes, le serment Olympique. Il y remportera plusieurs médailles.

Ces Olympiades, organisées en un temps record, laisseront un souvenir prégnant dans la mémoire des Belges, et des Anversois en particulier.

Conséquence du conflit mondial oblige, l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, la Bulgarie ne furent pas invités à participer à ces jeux et ce contre l’avis du baron de Coubertin qui voyait dans cette compétition la possibilité de rapprochement entre les peuples. Les blessures étaient encore trop fraîches sans doute pour que son idée se concrétise.

Conclusion

Le sport aura été mis en avant pendant toute la guerre pour ses vertus morales et ses bienfaits physiques. Ses héros ayant payé de leur vie, recevrons un hommage double, pour leur tribut sportif et militaire. En ce qui concerne l’impact du conflit sur la pratique sportive en Belgique: on peut dire que la guerre a transformé ses pratiques pour s’adapter à la guerre tout en utilisant astucieusement celle-ci pour faire sa promotion. Gageons que bon nombre de soldats, pas forcément sportifs avant-guerre auront pris goût au sport une fois la paix revenue.

Après-guerre les autorités politiques belges vont profiter de l'image de " Belgique martyre, à protéger " afin d’obtenir l’organisation des JO de 1920, des jeux synonyme de victoire !

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