# Sortir en ville sous l'occupation : 
concerts, opéras, théâtres et autres salles de spectacle

A l’invasion de la Belgique par les troupes allemandes ont succédé quelques longs mois d’un silence consterné. Après quelques hésitations, malgré la guerre et l’occupation, la population belge reprend doucement goût au divertissement.

Photographie d'une pièce de théâtre  - Collection privée, madame Nicole LATOUR ©

Photographie d'une pièce de théâtre - Collection privée, madame Nicole LATOUR ©

Et ce, au grand dam des militants ultra-patriotes pour qui il est de mauvais goût de s’amuser pendant que les hommes se battent vaillamment au front... Par conséquent, très souvent, ce besoin irrépressible de musique se double avant tout d’un but charitable : aider les artistes au chômage et les familles de soldats au front. Des petits concerts sont ainsi organisés dans l’intimité des classes privilégiées. Puis, progressivement, théâtres, salles de concert, cinémas et cabarets rouvrent leurs portes plus ou moins normalement et toute la population s’y rend avec plaisir... Mais très vite, les contraintes administratives et la censure n’aidant en rien, il devient de plus en plus difficile de réunir un grand nombre d’interprètes et les initiatives originales finissent par se faire rares. A Bruxelles, outre le Conservatoire transformé en temple protestant par l’occupant allemand, nombreuses sont les salles de spectacle à devoir changer elles-mêmes d’affectation au gré des moyens matériels disponibles et des désirs du public. On chante, on danse, on rit. Tout est bon pour échapper aux rigueurs de l’occupation, le temps d’un soir ! Une volonté d’oublier que l’on retrouvera également au lendemain de la guerre : la flambée d’oeuvres patriotiques apparues dès l’armistice laissera rapidement place aux Années Folles.

De la musique pour aider les nécessiteux

Avant la guerre déjà, l’essentiel de la vie musicale bruxelloise étant centrée sur l’opéra, l’activité symphonique est relativement réduite. Seules trois institutions ont un certain succès : les Concerts du Conservatoire, les Concerts Populaires de musique classique (créés en 1865) et les Concerts Ysaye (1894) du nom du violoniste Eugène Ysaye qui sera plus tard à l’origine du prestigieux Concours musical Reine Elisabeth. Dès leur arrivée dans la capitale belge, les Allemands transforment le Conservatoire en temple protestant et réquisitionnent les Théâtres de la Monnaie et du Parc pour leurs propres formations musicales. Eugène Ysaye se réfugie près de La Panne et donne régulièrement des concerts pour les troupes belges stationnées au-delà de l’Yser ; quant aux Concerts Populaires, ils resteront muets jusqu’à l’automne 1919… Ainsi, la musique s’est tue. Les Concerts Artistiques sont, trois mois après le début des hostilités, les premiers à reprendre leurs activités à la rue d’Arenberg. Nombre de musiciens belges et étrangers immobilisés dans la capitale s’y produisent et, en dépit de l’heure de fermeture imposée à 21h par l’occupant allemand, le succès est rapidement au rendez-vous. En février 1915, c’est au tour des Heures de Musique d’Arthur Van Dooren, compositeur et pianiste renommé, de voir le jour dans les locaux de l’Union Coloniale Belge, au 34 rue de Stassart ; puis, d’autres petits récitals, plus faciles à organiser que des concerts d’orchestre, se multiplieront à l’initiative de dames charitables. Car l’objectif est surtout de venir en aide aux musiciens en détresse et aux familles de soldats.

Que ces concerts aient, avant tout, un but philanthropique démontre qu’il existe un certain malaise dans la population belge quant au divertissement... du moins au début du conflit ! Le dramaturge et écrivain belge Paul Max relate dans son journal de guerre, en date du 23 novembre 1914 : "Hier soir, une salle de danse de la rue Haute a eu l’audace de rouvrir ses portes. Des agents en bourgeois postés à la porte ont recueilli le nom de tous ceux et celles qui en sortaient et les ont fait rayer des listes "de soupe" de l’Alimentation (Comité national de Secours et d’Alimentation créé en septembre 1914). De plus, des ketjes (= "petits gars" en patois bruxellois) de la rue Haute ont procédé à l’exécution rapide de cette salle de danse : ses vitres, glaces et lustres sont désormais en miettes. Il faut aussi n’avoir pas de sens moral pour penser à danser ou à faire danser en des jours aussi tristes que ceux-ci." Cependant, la lassitude s’installant à mesure que le conflit s’éternise, ce comportement de patriotisme exacerbé finit pas s’estomper, particulièrement à partir de la fin 1915. La population souhaite oublier les rigueurs de l’occupation le temps d’une soirée et les salles de spectacle, théâtres, cinémas, cafés-concerts etc. rouvrent leurs portes, malgré la censure et les multiples difficultés matérielles. Le succès est tel que, le 16 mai 1916, l’occupant allemand décide sournoisement de porter à 10% la taxe sur les recettes des salles de spectacle.

Que ces concerts aient, avant tout, un but philanthropique démontre qu’il existe un certain malaise dans la population belge quant au divertissement... du moins au début du conflit !

Que le spectacle continue… vaille que vaille !

A côté de la musique classique, de courtes saisons lyriques sont aussi organisées, entre autres au Théâtre de la Bourse (nom provisoirement donné au Pathé Palace) situé sur le boulevard Anspach et au Palais de Glace lié au complexe de divertissements Saint-Sauveur, rue Montagne aux herbes potagères, à deux pas du Théâtre de la Monnaie. L’orchestre et la troupe de La Monnaie justement, délogés de leur maison mère par les Allemands, s’installent au Palais de Glace à partir de 1916 et y interprètent, le 4 janvier, "La Favorite" de Gaetano Donizetti. Il s’agit de la première représentation d’un opéra par une troupe belge depuis mai 1914, selon Paul Max qui décrit ainsi la soirée, dans son journal : "La représentation a été triomphale. Pour ma part, elle m’a causé une profonde émotion car, en revoyant tous ces visages connus (ceux des chanteurs, danseurs, musiciens), je n’ai pu m’empêcher d’évoquer le souvenir des belles soirées passées à La Monnaie alors que nous ne pensions même pas qu’une guerre fût possible." A la même époque, la divette belge Angèle Van Loo, après avoir quitté le Palais de Glace quelque temps plus tôt, reprend la direction du Théâtre de la Bourse confisqué au groupe français Pathé par les autorités occupantes ; elle est néanmoins contrainte d’y organiser au moins deux opérettes allemandes ou autrichiennes par an. C’est d’ailleurs en raison des nombreuses tracasseries administratives et de la censure imposées par l’occupant que les initiatives musicales se font de plus en plus rares.

La principale difficulté pour pouvoir se produire sur scène est… d’avoir une scène. La troupe du Théâtre Flamand en a fait les frais, elle qui s’est vue retirer l’accès du Vlaamsche Schouwburg (quai aux Pierres de taille) confisqué comme tant d’autres bâtiments communaux. Le 15 novembre 1914, elle s’installe donc aux Folies Bergères (rue des Croisades) rebaptisées provisoirement Volksschouwburg. Avec le Théâtre de la Gaité (rue du Fossé aux loups), ce sont les deux premiers théâtres ouverts. D’autres suivent, comme la Comédie Royale devenue La Maison de verre en 1915 et La Bonbonnière en 1916. Les Théâtres du Vaudeville et des Galeries ne rouvrent que vers la fin 1916 ; ils importent des comédies créées et jouées à Paris durant la guerre, telles que "Quatre femmes et un caporal" pour le premier et "Monsieur Beverley" ou "Beulemans à Marseille" pour le second. Le Vieux-Bruxelles (rue de Malines) est le seul théâtre à oser des créations sous l’occupation, avec l’opéra-comique "Le Roi de Bohème" (mai 1917) des Belges Marcel Roels et Emile Raynaud. Les vaudevilles et les opérettes sont effectivement fréquentes, les revues beaucoup moins. C’est que la guerre a coupé court à ce genre de programmations débonnaires et gouailleuses : la censure instaurée par l’occupant laisse peu de place à l’ironie et aux moqueries. De plus, nombre d’auteurs, tels que Georges Garnir, Georges Hauzeur et Lucien Malpertuis, refusent d’écrire quoi que ce soit et les pièces un peu "sérieuses" n’ont pas la cote auprès du public.

Quand ils ne ferment pas définitivement leurs portes, comme le Cirque Royal (rue de l’Enseignement) et la majorité des music-halls (habituellement fréquentés par une population nantie), certains établissements de spectacle changent d’affectation : c’est notamment le cas des salles de cinéma qui, privés des films français tant appréciés du public, ponctuent leurs projections d’intermèdes musicaux ou se transforment carrément en théâtres. Tant dans le centre-ville que dans les faubourgs de Bruxelles, la plupart des établissements moins huppés se rabattent sur le spectacle de variétés. Un genre en plein développement qui crée la confusion entre le nom du lieu et le type de divertissement qu’il y dispense : Alt Heidelberg (rue de Laeken), Bruxelles Kermesse et Caveau flamand (situés à l’emplacement de l’actuelle Ancienne Belgique), Cigale, Kursaal et Rinking (rue Neuve), Concert Victoria (rue des Fripiers), Cour de Bruxelles (place Fontainas), Minerva (rue Haute), Palais Baudouin (chaussée d’Anvers), Palais des Etoiles (rue des Tanneurs), Rathskeller et Walhalla (rue de la Montagne), Winter Palace (boulevard Nord), Jérusalem-Palace (chaussée d’Haecht) et Palace Toekomst (rue Van Ysendijk) à Schaerbeek, Renaissance Lyrique (chaussée de Wavre) et Théâtre Varia (toujours en activité à la rue du Sceptre) à Ixelles… la liste est encore longue de ces salles mythiques pour la plupart, presque toutes disparues aujourd’hui ! Les Halles centrales (entre les rues de la Vierge noire et des Halles) sont cédées à des sociétés de bienfaisance et ne reprennent qu’en 1919 leurs activités, de patinoire en hiver (Pôle Nord) et de music hall en été (Palais d’été).

C’est d’ailleurs en raison des nombreuses tracasseries administratives et de la censure imposées par l’occupant que les initiatives musicales se font de plus en plus rares.

Il vaut mieux en rire qu’en pleurer

Une fois l’envahisseur allemand chassé du pays, on voit apparaître, tant au théâtre qu’au cinéma, une multitude d’oeuvres patriotiques rendant hommage aux héros de la patrie, soldats ou infirmières, et conspuant les Allemands. En effet, le Vieux-Bruxelles est un des premiers théâtres à proposer un spectacle anti-allemand avec "Triple-Boche" de Fernand Wicheler sur une musique d’Arthur Van Oost, le 13 décembre 1918, peu après la signature de l’armistice donc. Le lendemain, c’est au tour du Théâtre de l’Alcazar de présenter "Débochons-nous" de Georges Hauzer durant près de trois mois ; tandis que le Théâtre de la Bonbonnière joue "Flotte, petit drapeau" de Léo Berryer... durant 146 soirs. Si le titre de cette opérette est peu suggestif, son annonce "Guillaume. Hideux et prince de travers !" en visant le Kaizer ne laisse lui planer aucun doute sur son caractère revanchard. Le 5 février 1919, le Théâtre du Parc rouvre ses portes sous la direction de René Reding et présente "Les Semailles" de Gustave Vanzype, pour inaugurer une saison de nouvelles oeuvres belges (le soir) et de conférences en hommage au théâtre des Etats alliés (le matin). Ainsi, la Grande Guerre a une influence à la fois déterminante et paradoxale : elle est quasi omniprésente (dans les actualités de guerre, au cinéma, au théâtre, en musique) mais la population cherche en même temps à oublier les souffrances endurées. Ces spectacles de glorification nationale, bien que symboles d’une liberté d’expression retrouvée, finissent par lasser et le public se tourne alors vers des oeuvres plus légères.

En ville, les salles de spectacle reprennent doucement leurs activités normales, après avoir changé plusieurs fois d’affectation. La mode du dancing, quoique timide durant les hostilités, commence à faire fureur, notamment au Palais de Glace qui devient en 1920 le Palais de la Danse Saint-Sauveur, le dancing le plus chic de la capitale. C’est que la Belgique entre dans une période de forte croissance économique et d’insouciance populaire, période que les Français nommeront les "Années folles". Face aux nouvelles préoccupations du public, l’activité artistique et intellectuelle entretenue pendant la guerre s’est quelque peu évaporée. Dans un registre plus classique, les principales institutions bruxelloises reprennent également leur place à la libération : la troupe et l’orchestre de La Monnaie retrouvent l’exclusivité de leur théâtre mais leur style semble s’être fané, comme "figé en de poussiéreux spectacles exclus pour la plupart de l’avant-garde artistique et momifié dans son sépulcre de marbre et de stucs dorés" ; alors que le Conservatoire, réhabilité dans sa fonction initiale, ouvre peu à peu ses concerts à d’autres formations. Il en est de même pour les différentes sociétés qui ont accompagné le retour des Concerts Ysaye et des Concerts Populaires de musique classique alors dirigés par Henri Le Boeuf. Ce dernier, mécène et mélomane, participera à la concrétisation d’un projet dans les cartons bien avant la guerre déjà : la construction d’un véritable Palais des Beaux-Arts destiné à accueillir et promouvoir toutes les formes artistiques, dont la musique. Sa construction, toujours visible aujourd’hui, débutera en 1925 sur les plans du célèbre Victor Horta.

Ces spectacles de glorification nationale, bien que symboles d’une liberté d’expression retrouvée, finissent par lasser et le public se tourne alors vers des oeuvres plus légères.

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