# Rue des Alliés : l'impact de la Grande Guerre sur nos lieux quotidiens

Rue des Alliés : l'impact de la Grande Guerre sur nos lieux quotidiens  - Véronique Vanklemput ©

Rue des Alliés : l'impact de la Grande Guerre sur nos lieux quotidiens - Véronique Vanklemput ©

Vous avez un rendez-vous place du Monument à Spa? Ou vous devez vous rendre place du XX août à Liège? Peut-être est-ce place du Roi Vainqueur à Etterbeek que vous devez allez ?... Sans même y penser, les Belges passent, habitent et vivent tous les jours dans des lieux rebaptisés après-guerre suite à la victoire alliée. Si il fallait l’expliquer en deux mots, nous pourrions dire que les changements des noms de rues, de places et d’endroits symboliques peuvent se classer en deux catégories distinctes : la "débaptisation" des lieux faisant référence à l’ennemi allemand et la mise en avant des symboles nationaux, personnes et références à la victoire alliée. Cette "rebaptisation" aura cours sur tout le territoire belge, dès le début du conflit de manière sporadique et informelle en ce qui concerne les rues portant des noms rappelant l’ennemi ou son lieu d’origine mais elle aura surtout lieu après-guerre avec des changements de noms tout à fait officiels ceux-là. 

A l'étranger : soutenir la Belgique

Les forces allemandes ayant occupé la Belgique pendant quatre ans, c’est donc tout d’abord à l’étranger que les changements de noms s’effectuent et d’abord dans la patrie la plus proche culturellement de la Belgique francophone : la France. En soutien au peuple belge et aux souffrances, réelles et symboliques de celui-ci, elle baptise de nombreux lieux du noms de “Belges”, “Belgique ". Les quais des Belges à Rouen, Marseille et Y, la rue de l’Armée belge à Valence ou la rue des Belges à Colmar ne sont que quelques exemples de ce que l’on peut trouver comme marques de soutien aux quatre coins de l’Hexagone. En Angleterre, dans le Commonwealth et aux Etats-Unis, cette tendance est nettement moins présente et quand elle l’est, elle est beaucoup plus difficile à démontrer, c’est donc une démarche typiquement française. De nombreux endroits en France prendront le nom de héros de la Première Guerre mondiale après le conflit, et en Alsace/Lorraine, les noms de lieux reprendront leur dénomination d’avant 1870.

En soutien au peuple belge et aux souffrances, réelles et symboliques de celui-ci, elle baptise de nombreux lieux du noms de “Belges”, “Belgique". Les quais des Belges à Rouen, Marseille et Y, la rue de l’Armée belge à Valence ou la rue des Belges à Colmar ne sont que quelques exemples de ce que l’on peut trouver comme marques de soutien aux quatre coins de l’Hexagone.

Les changement de noms en Belgique

Il y a dès le début de la guerre une volonté informelle de débaptiser les lieux rappelant l’Allemagne et les occupants. Ceci est principalement le fait des habitants eux-mêmes et se fait officieusement, sporadiquement et spontanément comme autant d’actes de résistance passive et de manifestations d’hostilité à l’ennemi mais il faudra attendre la fin de la guerre pour voir se déclencher en Belgique une dynamique officielle de changement de noms.

Pour mettre de l’ordre dans cette profusion de changements de noms et éviter les confusions, les autorités belges décident de mettre sur pied une Commission royale de toponymie et de dialectologie. Cette commission nationale qui existe toujours est une conséquence directe du processus de “débaptisation-rebaptisation” lié au premier conflit mondial. Elle est chargée de garantir une certaine uniformité dans la manière dont les noms, propres ou communs, sont distribués et également de mettre certaines règles concernant les droits d’usages toponymiques.

Déshonorer l'ennemi

Dénommer des avenues est considéré comme un acte public et symbolique de diabolisation de l’ennemi. Plus que se distancier, c’est vraiment de rejet qu’il s’agit. Cela participe de la grande propagande anti-allemande et pour bien montrer que c’est à cause des torts causés par l’Allemagne que ces rues sont débaptisées, on choisit non pas tant de leur donner un nom que de vraiment marquer la désapprobation vis-à-vis de l’Allemagne. Les changements de noms de rues peuvent être divisés en plusieurs catégories : les noms de lieux, les noms de personnes, célèbres ou non, et les noms de groupements armés s’étant illustrés dans le conflit. En ce qui concerne les noms de lieux, on remplace les noms de lieux allemands par les noms de lieux ayant souffert pendant la guerre. A Ixelles, la rue de Berlin sera transformée en rue de Liège. A Haren, depuis partie intégrante de Bruxelles-Ville, la rue de Cologne est rebaptisée rue des Alliés avant d’être baptisée une nouvelle fois, rue de Verdun, en hommage au sacrifice des hommes tombés dans cette région. Certains noms à connotation germanique ne seront pas changés comme c’est le cas, par exemple, de la rue d’Arenberg mais il est possible que les liens liant la famille à la Belgique aient justifié ce non-changement. Les noms qui rappellent l’Allemagne et qui sont supprimés peuvent aussi être remplacés par des noms de lieux fortement touchés par l’invasion allemande. A Watermael-Boitsfort, par exemple la rue du Tram, avant rue d'Ixelles, deviendra l’avenue de Visé et à Saint-Gilles, la rue de Turquie deviendra la rue de Tamines. Des lieux importants du conflit seront également mis à l’honneur : place de l’Yser à Bruxelles-Ville et Liège notamment ou rue de l’Yser à, entre autres, Uccle, Ans et Tournai - mais également boulevard de Dixmude, rue de Ramskapelle ou rue du Mont Kemmel en mémoire de la bataille du même nom s’étant déroulée en avril 1918.

Cette pratique de baptiser des endroits d’un nom de lieu symbolique pour l’imaginaire allié permet à la fois de rendre un hommage global aux milliers d’hommes tués, blessés ou simplement ayant combattu dans ces mêmes lieux. On ne peut en effet pas donner un nom de rue à chaque soldat et cela permet également d’intégrer durablement ces lieux dans la mémoire collective des citoyens avec une volonté de perpétuer le souvenir des hauts faits des armées alliées quitte à masquer, volontairement ou involontairement, les moments plus délicats. Des dates importantes sont, dans la même idée, scellées dans la mémoire de la population par des noms de place ou de rue : la place du XX août à Liège est peut-être la plus connue mais il existe la rue du 24 août à Houdemont ou la rue du 23 août à Mons et bien d’autres encore. Il n’est pas une seule ville touchée directement dans le conflit qui n’ait pas gardé une trace toponymique de ces moments difficiles.

A Ixelles, la rue de Berlin sera transformée en rue de Liège. A Haren, depuis partie intégrante de Bruxelles-Ville, la rue de Cologne est rebaptisée rue des Alliés avant d’être baptisée une nouvelle fois, rue de Verdun, en hommage au sacrifice des hommes tombés dans cette région.

Les grands hommes : rendre hommage mais pas n'importe comment et pas à n’importe qui…

Après-guerre, la Belgique s’empresse de rendre hommage aux hommes s’étant démarqués dans le conflit. Dans cette catégorie, on va retrouver des sous-catégories à savoir : les hommes d’état ou de pouvoir politique ou militaire et les héros de la résistance. Plus la personne à honorer est importante, plus il aura droit à une artère importante. Le niveau de développement de la ville ou du village joue également de manière importante dans l’attribution, ou non, de noms et dans le choix de cette attribution. Comme on peut s’y attendre, le champion toutes catégories est incontestablement le roi des Belges, Albert 1er. Ces hommages participent de la reconnaissance du peuple belge à son souverain mais surtout rentrent dans le schéma de promotion du roi Albert comme “Roi Chevalier”. Citer la totalité des emplacements serait fastidieux mais s’il ne faut citer que quelques noms, l’on retrouve des références au roi Albert à Oupeye, Ottiginies, Ciney, Dinant mais également en Flandre, et bien évidemment en Flandre Occidentale (Furnes, La Panne, Nieuwport) .

D’ailleurs, cet hommage au roi Albert se retrouve également à travers des dénominations élogieuses comme place du Roi Vainqueur ou Roi Chevalier. Bien évidemment, son épouse, la reine Elisabeth est également mise à l’honneur à Andenne, Liège, Bever, Tamines, Namur et Mettet pour ne citer que ces localités. Les qualités des souverains sont ainsi promues tout en taisant bien évidemment leurs origines communes avec l’empereur Guillaume II. Les officiers militaires sont également mis à l’honneur : le général Jacques - boulevard que connaissent bien les automobilistes de la capitale – le général Leman ou encore le commandant Naessens, qui tint le fort de Loncin en sont quelques exemples. Dans les hommes politiques, le plus connu est sans conteste le bourgmestre de Bruxelles, emprisonné dès août 1914, Adolphe Max, qui a lui aussi droit après-guerre aux honneurs d’une artère bruxelloise. Même si c’est plus rare, de “simples citoyens”, souvent fusillés pour résistance ou pour simplement s’être trouvés sur le chemin des Allemands, sont également mis en avant à travers une rue, un lieu que l’on renomme pour les saluer. C’est le cas de la rue Charles Simon à Bouge dans la banlieue namuroise et de la rue des frères Louis et Anthony Collard à Tintigny. A Cortil-Noirmont, comme dans grand nombre de lieux d’origine des victimes civiles des Allemands, on donne à une rue le nom de François Massart, victime civile abattue par les Allemands en 1914.

Les femmes ne sont pas oubliées, même si elles sont minoritaires comparées aux hommes : Edith Cavell et Gabrielle Petit seront choisies pour représenter les héroïnes de guerre mais pas de trace en revanche de ces dizaines de dames de la belle société ayant donné leur temps et leur énergie dans les oeuvres caritatives organisées pour soutenir la population belge en guerre. Les “simples” soldats ont droit aux honneurs mais surtout dans leur village ou ville d’origine : l’exemple le plus connu est probablement le soldat Fonck, première victime militaire des troupes allemandes sur le sol belge lors de l’invasion mais les soldats tombés pour la patrie selon le vocabulaire utilisé sont également honorés par le régiment ou la division d’armée auxquels ils appartiennent. Certaines artères des villes belges recevront le nom d’un régiment ou d’un bataillon s’étant distingué dans des batailles connues : Boulevard de la Deuxième armée britannique à Forest ou avenue du Deuxième régiment de Lanciers à Etterbeek. Le fait de nommer ainsi permet un hommage global aux troupes belges et alliées et à leur action.

Plus la personne à honorer est importante, plus il aura droit à une artère importante. Le niveau de développement de la ville ou du village joue également de manière importante dans l’attribution, ou non, de noms et dans le choix de cette attribution.

Conclusion

Passée la frénésie de la "débaptisation" des lieux portant des noms à connotation allemande et de l’attribution de noms de gloires ou d’évènements à des rues anciennes ou nouvelles qui répondait à un besoin de marquer durablement le souvenir de la guerre et surtout le souvenir de la victoire, la mise en place de la Commission royale de toponymie et de dialectologie permet d’organiser concrètement ces choix et la manière dont ils sont effectués.

La Seconde Guerre mondiale viendra également bouleverser et quelque peu renverser la tendance : d’autres noms viendront souvent s’ajouter et instiller parfois une certaine confusion dans le ressenti du grand public mais d’une manière générale et en tout cas pour Bruxelles, la Première Guerre mondiale aura un impact toponymique plus fort. Sans même y penser, nous passons tous les jours dans les lieux dont les noms découlent de ce qui s’est déroulé il y a cent ans et il ne tient qu’à nous de nous rappeler qui sont les personnes, les lieux et les faits cachés derrière ces fameuses plaques de métal qui nous servent quotidiennement.

Publicité