# Robert Descamps : Un soldat belge en captivité

Parmi les soldats ayant tenu tête à l’armée allemande lors de l’invasion du territoire belge en août 14, certains arrivèrent à battre en retraite, d’autres trouvèrent la mort en défendant leur propre pays et d’autres encore furent fait prisonniers, la plupart du temps lors des batailles qui firent rage dans les premières semaines de la guerre sur le territoire belge.

Robert Descamps, militaire de carrière (à gauche sur la photo) restera prisonnier en Allemagne d'octobre 1918 à février 1919  - Collection Privée Danielle de Brabanter ©

Robert Descamps, militaire de carrière (à gauche sur la photo) restera prisonnier en Allemagne d'octobre 1918 à février 1919 - Collection Privée Danielle de Brabanter ©

Parmi eux, Robert Descamps, originaire de Flandre Occidentale, qui écrit en patois flamand dans des carnets les petits et les grands évènements de sa captivité, sans doute a posteriori, pour ce qui concerne ses derniers jours de soldat libre.

La question des prisonniers de guerre est une question délicate : ils ont combattu face à l’ennemi et, capturés, ont passé des longs mois de détention en Allemagne. La paix revenue, ils ne bénéficieront pour autant pas de la même reconnaissance et de la même aura que leurs frères d’armes ayant tenu les quatre ans de guerre.

C’est pour raconter l’histoire des prisonniers de guerre de 14-18 et se souvenir de leurs souffrances et celles de leurs familles que nous avons choisi d’évoquer la vie de Robert Descamps et de sa famille.

Une vie de militaire en pays neutre

Robert Jules Corneille Descamps naît à Voormezele, en Flandre Occidentale, à quelques kilomètres d’Ypres, le 26 mars 1882. Fils d’Isidore Descamps, ouvrier et de Louise Stamper. C’est un homme bon, issu d’une famille honnête et travailleuse. Ouvrier boulanger, il aimait prendre du bon temps avec ses amis. C’est un bel homme de taille moyenne, yeux et cheveux châtains. En quête de stabilité et sur suggestion de ses parents, il intègre l’armée en 1902. Il y voit l’opportunité d’une belle carrière. Dès 1903, il est nommé brigadier et le 1er octobre 1906, il est admis à un chevron de pension. Il est donc déjà à l’armée quand il épouse Emerence Willems en 1907. Le couple accueille un fils, Fernand , le 27 août 1908.

A la date du 1er octobre 1912, il reçoit la médaille militaire de deuxième classe pour ancienneté et services rendus et le 16 décembre 1913, il est nommé maréchal des logis.

A l’aube de la Grande Guerre, c’est donc un soldat formé professionnellement avec déjà derrière lui une certaine expérience même si la Belgique n’a eu à participer à aucun conflit au début du XXe siècle. Robert aime son métier et plus que tout, il aime se mettre au service de son pays.

A l’aube de la Grande Guerre, c’est donc un soldat formé professionnellement avec déjà derrière lui une certaine expérience même si la Belgique n’a eu à participer à aucun conflit au début du XXe siècle

Défendre le Fort jusqu’au bout!

Lors de la mobilisation générale, fin juillet 1914, Robert est affecté aux positions fortifiées de la province d’Anvers. A Breendonck plus précisément. Ce fort qui fait partie des forts qui composent la position fortifiée d’Anvers est relativement neuf et vient d’être mis en fonction sous l’autorité du commandant Weyns. Situé sur l’axe Bruxelles-Anvers, c’est donc une importante position stratégique à défendre. Mais l’ennemi progresse et arrive en septembre aux portes de Breendonck. Robert raconte : “Le vendredi 4 septembre, l’Allemand, c’est-à- dire, notre ennemi a essayé d’investir notre fort sans résultats. A partir de ce moment, les Allemands sont restés cachés et ils ont construit des tranchées à l’abri de nos bouches à feu. A différents endroits, ils ont placé de grands et lourds canons pour nous obliger à quitter nos protections, ce qu’ils ont réussi à faire au bout de 35 jours. “...” Leurs travaux devaient probablement être terminés le mardi 29 septembre lorsque à 6h30 du matin, de gros obus se sont mis à tomber sur le fort”.

Les troupes allemandes assiègent en effet le fort en étant suffisamment loin que pour éviter le plus gros des tirs de retour. 104 obus allemands s’abattront sur le fort ce jour-là. Mais le pire est à venir. Le 6 octobre, alors que des hommes sont de corvée “pommes de terre”, un obus de gros calibre vient exploser à côté d’eux. Pas de morts heureusement à ce moment-là mais la pluie d’obus redouble et il en tombera plus de deux cent ce même jour!

Plus tard dans la journée, les hommes qui tiennent le fort de Breendonck voient approcher des hommes agitant un drapeau blanc. Ils pensent au début qu’il s’agit de troupes anglaises venues en renfort, c’est mal connaître l’état de la situation générale des troupes belges dans la région. Ce sont en fait des Allemands venus prendre possession de la position fortifiée, pensant, à tort que le fort est déserté. Le commandant du fort refuse. Aussitôt, les parlementaires partis, la pluie d’obus reprend de plus belle. Le supérieur de Robert donne l’ordre de faire feu un maximum dans toutes les directions. Malgré la violence des tirs, cela ne suffira pas.

Le fort est pris dans des tirs nourris : “Dans les galeries, les hommes étaient accroupis. La tête entre les genoux et les mains sur la tête. L’air complètement découragés”, “c’était des hommes qui attendaient leur mort.” Les lignes de défense du fort détruites et les troupes censées le défendre hors d’état de nuire, le fort, et ses occupants, sont alors complétement à la merci des troupes allemandes. Le bâtiment subira de lourds dommages et les hommes seront tués ou blessés ce qui impressionne fortement Robert parlant de l’aumônier “à l’épaule arrachée” et évoquant “le sous-lieutenant saignait du nez et de la bouche et il avait un gonflement à l’avant des cheveux.”

Parmi de nombreux blessés, le commandant du fort, Weyns, qui est gravement atteint et décèdera quelques jours plus tard dans un hôpital de campagne allemand de Malines. Toute la batterie survivante sera ainsi faite prisonnière.

Plus tard dans la journée, les hommes qui tiennent le fort de Breendonck voient approcher des hommes agitant un drapeau blanc. Ils pensent au début qu’il s’agit de troupes anglaises venues en renfort, c’est mal connaître l’état de la situation générale des troupes belges dans la région. Ce sont en fait des Allemands venus prendre possession de la position fortifiée, pensant, à tort que le fort est déserté

Prisonnier !

Vous ne pouvez pas vous rendre compte du triste spectacle que nous présentions”. C’est avec ces mots que Robert raconte le passage à l’état de prisonnier de guerre.

En rang, encadrés des deux côtés par des gardes allemands, les prisonniers restent le temps de contempler le commandement allemand prendre possession du fort et puis on leur donne l’ordre de marcher en silence en regardant devant eux. Il est difficile de se représenter les sentiments qui ont pu habiter ces hommes à ce moment-là.

La colonne de prisonniers emprunte à pied les faubourgs de Willebroek. Robert passe près de chez lui. L’envie lui vient de jeter un dernier coup d’oeil en arrière, vers sa maison, sa femme et son enfant… Il se ravise. A quoi bon ? Si sa famille le voit captif, cela lui fera de la peine et puis, qui sait ce qui va lui arriver ? Au moins aperçoit-il le bâtiment, qui est encore debout et n’a pas subi de dégâts. Robert reste dans sa colonne.

Pendant leur pénible marche vers Bruxelles, les prisonniers, toujours très encadrés, reçoivent à peine à boire, et à manger encore moins. Certains habitants leur donnent des légumes et certains peuvent glaner des navets sous la surveillance d’un officier allemand compatissant. Les nouvelles vont vite et certains proches des soldats prisonniers peuvent les approcher pour un dernier adieu. Robert, si il souffre d’être séparé d’Emerence et Fernand pour une durée indéterminée, et peut-être à jamais, se réjouit de ne pas être de ceux-là : “Je souffre déjà trop”. Les prisonniers sont emmenés dans la nuit à Schaerbeek où un train les attend.

Destination : l’Allemagne

Après un long voyage en train ponctué d’une halte pour faire ses besoins et manger une espèce de soupe de pois dégoûtante, Robert et ses camarades d’infortune arrivent au camp de Parchim, à quelques kilomètres de la Baltique. Ils y resteront 6 mois. Les prisonniers, de plusieurs nationalités alliées, sont organisés en sections chargées de la vie quotidienne sous des tentes et des bâches. La vie dans le camp est dure : l’épuisement, la faim, les maladies, les blessures mal soignées, tout cela marque les soldats et certains succombent à ces conditions de vie difficiles. Robert estime à 9.000 le nombre de prisonniers, aussi pense-t-il fort logiquement que les décès sont inévitables dans le camp.

Dans les éloges funèbres qui sont prononcés, les prisonniers jurent d’aller consoler l’épouse et les enfants survivants mais bientôt les prisonniers comprennent aussi qu’il est trop pénible pour leur moral d’assister à toutes les funérailles. D’autant qu’ils se demandent si ils ne seront pas les suivants…

Pour son épouse restée vivre dans le Brabant flamand, commence alors une longue attente faite de doutes et de désespoir. Mais il faut vivre aussi. Alors, Emerence s’occupe de Fernand, du ménage, de chercher à manger et d’obtenir de l’aide. Le petit Fernand doit certainement se rendre à l’école, si celle-ci n’a pas été fermée ou réquisitionnée. Sans doute, a-t-elle pu bénéficier du soutien de sa famille et des aides apportées aux femmes de soldat par les différentes oeuvres de charité.

Le 3 mars 1915 Robert apprend, comme ses compagnons d’infortune, qu’ils doivent préparer leurs maigres effets et se préparer à partir- les Wallons d’un côté, les Flamands de l’autre - pour le lendemain. Certains espèrent qu’ils seront enfin libérés. Leurs espoirs seront déçus : il s’agit d’un transfert vers le camp de travail de Lugumkloster près du Danemark et à quelques trois heures de train de Parchim.

Pour y parvenir, les prisonniers doivent reprendre le train dans des conditions météorologiques épouvantables et avec pour seule subsistance un peu de chou rave et une cuillère à soupe de riz par personne. Dans ce nouveau camp, Robert continue à écrire. C’est sa manière de tenir bon. Il note dans ses carnets les informations importantes de la vie du camp, décrit son organisation en sections d’une cinquantaine de prisonniers, les différentes nationalités présentes (britannique,française…), les tâches demandées...

Il décrit son environnement et dessine aussi : les baraques, le paysage alentour. Pour se souvenir mais aussi pour garder des preuves de ce qu’il voit comme cela avait été suggéré par l’instruction militaire. Dans ce camp également, le manque de nourriture et de soins emportent nombre de ses camarades. Il décrit l’enterrement de son ami Sauwens dont il salue la mémoire et le dévouement, promettant là aussi de raconter sa bravoure à sa veuve et à ses enfants.

Robert écrit à Emerence. La correspondance est irrégulière et contrôlée mais c’est le seul moyen dont il dispose pour faire savoir à son épouse qu’il est encore en vie et qu’il pense à elle et à leur fils. Il lui envoie des dessins aussi, datés d’avril 1918. Ce que la censure n’a pas vu, c’est que ces messages sont codés… Ceux-ci, si on les incline d’une certaine façon, permettent la lecture d’un message en filigrane “souvenir 1914-1918”. Danielle, la petite-fille de Robert, suppose qu’il les a confectionnées pendant sa détention même si il est possible, suivant une dédicace sur une des cartes, que ce soit l’oeuvre d’un codétenu ce qui n’enlève bien entendu rien à l’intention et à la signification du message.

Pendant ce temps, en Belgique...

En Belgique, le temps se fait long. Du peu qu’Emerence a raconté après-guerre - on attendait pas beaucoup des femmes qu’elles se confient - c’est surtout le manque de nouvelles et la langueur de voir Robert revenir qui la marque. On sait qu’à un moment, elle réside Peperstraat à Willebroek. Peut-être était-ce déjà la résidence familiale en 1914 ? Peut-être Emerence et Fernand ont-ils dû déménager pour faire face à un loyer trop élevé? La vie n’a pas dû être rose pour l’épouse et le fils du soldat Descamps.

Malheureusement, les carnets de détention de Robert sont partiels. On ne sait pas grand-chose de ses autres années de détention. Ont-ils été saisis ou égarés ? Nul ne le sait mais il est certain qu’il reste en Allemagne jusqu’à la fin de la guerre souffrant probablement encore plus de la longueur de la détention.

Robert revient

Rapatrié en Belgique le 12 janvier 1919 et rentré chez lui le lendemain, on imagine sans peine l’émotion qui a dû le saisir lorsqu’il prit dans ses bras sa femme et son fils. Robert ne bénéficiera que d’un petit mois de congé pour se remettre des dures conditions de captivité et revoir les siens dont son fils, Fernand, qu’il n’a plus vu depuis quatre ans et demi.

L’armée, pour sa solde, prendra en compte deux mois et quinze jours de front et le restant du temps de guerre à l’arrière. Cette différence de solde s’explique par son temps de captivité qui, pour l’administration militaire, possède une autre valeur pécuniaire. De plus, pour obtenir cette pension, le nouveau commandant de la 14e compagnie du régiment de place à laquelle appartenait Robert devra attester des événements vécus par lui lors de ces pénibles jours d'octobre 1914. Robert, après son court congé, retournera à l’armée mais on ne sait si il gardera des contacts avec ses codétenus. Les guerres ont ceci de particulier qu’elles laissent des traces, visibles et invisibles, sur le long terme et auront des conséquences dramatiques pour Robert.

L'accident

A l’automne 1919, Robert est surveillant du dépôt de Gontrode près de Melle et s’occupe de la récolte des obus non explosés et de leur neutralisation. Le 23 octobre, son supérieur Perret lui demande d’aller s’occuper des explosifs qui se trouvent sur le terrain qu’ils sont en train de déminer. Robert a l’habitude de cette tâche, c’est la routine pour lui mais la fatalité des accidents frappent même les plus expérimentés des démineurs et l’engin explose.

Robert est grièvement blessé. Immédiatement pris en charge par les services d’intervention et ramené en urgence au poste médical, on l’assied sur une chaise de dentiste. Il souffre tellement qu’il tordra les barreaux de la chaise de douleur... Il est grièvement atteint. Des morceaux d’explosif se sont incrustés dans son corps et notamment aussi au visage. Robert perdra la vue d’un oeil. Celui-ci sera remplacé par une prothèse de verre. Mais les traces de cet horrible accident seront aussi moins visibles. Danielle, sa petite-fille, se rappelle de la douleur qu’il pouvait ressentir par moment lorsque les morceaux d’obus qui étaient logés dans ses bras et que l’on n’avait jamais réussis à extraire se rappelaient à lui. Il grimaçait alors mais n’évoquait jamais les pires heures de sa vie. Médaillé de la Victoire, de l'Ordre de Léopold II et de la médaille commémorative de 14-18, il ne racontera en effet rien de tout cela à sa famille, probablement pour les épargner, et n'a apparemment fait partie d'aucune organisation d'ancien combattants. Ses carnets seront découvert bien après son décès.

De sa captivité non plus, Robert ne racontera pas grand-chose à sa famille, préférant comme tant d’autres soldats garder pour lui ses souvenirs des camps de prisonniers en Allemagne. La famille, une fois réunie, reprendra le cours de sa vie - comme si elle ne s’était “presque” jamais arrêtée – mais Robert aura néanmoins toujours dans le coeur une pensée pour ses compagnons d’infortune et pour ses années de guerre. Après les semaines d’hospitalisation qui suivirent son accident, Robert reprit son service à l’armée, affecté à des tâches adaptées à son handicap. Le 25 avril 1922, il sera nommé premier maréchal des logis. Il décédera le 17 février 1954, à la date anniversaire du décès du roi des Belges Albert 1er pour lequel il avait tant d’admiration.

Le 23 octobre, son supérieur Perret lui demande d’aller s’occuper des explosifs qui se trouvent sur le terrain qu’ils sont en train de déminer. Robert a l’habitude de cette tâche, c’est la routine pour lui mais la fatalité des accidents frappent même les plus expérimentés des démineurs et l’engin explose

Des souvenirs qu'on tait mais une mémoire à préserver

On le devine, Robert Descamps ne sortira pas indemne de “sa” guerre de 14. Prisonnier pendant quatre ans, il en gardera des traces, visibles et invisibles que ses proches verront peu. A-t-il voulu les protéger en gardant pour lui les horreurs de la guerre ? A-t-il voulu tourner la page de la guerre définitivement ? Il emporta ses souvenirs et ses douleurs avec lui. Les hommes, comme Robert Descamps et tant d’autres de leurs compagnons d’infortune, souffriront des conséquences de la guerre mais les lieux aussi ne resteront pas indemnes.

Sa région d’origine sera également fort touchée par les combats. Des milliers de civils seront touchés par les combats dans la région. Quant au fort de Breendonck, de triste mémoire, il sera utilisé pendant le second conflit mondial par les autorités nazies pour déporter des centaines de personnes juives vers les camps de la mort et pour emprisonner des résistants en attente d'être envoyés comme prisonniers en Allemagne et l’on oubliera un peu l’histoire du fort pendant la Première Guerre ainsi que celle des hommes l’ayant défendu en septembre 1914.

Les esquisses et les carnets de Robert Descamps ont été soigneusement conservés par sa petite-fille Danielle, qui a bien voulu nous faire partager l’histoire de ses grands-parents et nous expliquer en toute simplicité par des mots empreints d’une infinie tendresse pour son grand-père et sa famille, l’ambiance qu’a pu ressentir Robert lors de son emprisonnement en Allemagne et l’impact que le séjour de Robert dans les camps allemands a pu avoir sur Emerence et Fernand.

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