# Revendre, falsifier et voler: le marché noir pendant la Grande Guerre

Transport clandestin de vivres
Illustration extraite de la série de 100 chromos à collectionner "La Grande Guerre" faite par les Produits de Réglisse Carabro pour sa clientèle.    - Collection Privée Nicolas Mignon ©

Transport clandestin de vivres Illustration extraite de la série de 100 chromos à collectionner "La Grande Guerre" faite par les Produits de Réglisse Carabro pour sa clientèle. - Collection Privée Nicolas Mignon ©

Quand le garde-manger de la cuisine ressemble plus aux étagères vides d’une bibliothèque qu’à une réserve d’aliments prêts à être cuisinés, il est temps de trouver une alternative pour ravitailler le ménage. Ce fut le cas pour une grande partie de la population belge pendant la pénurie, de longues années durant lesquelles l’occupation allemande a imposé de nouvelles dynamiques alimentaires. En ville ainsi qu’à la campagne, les Belges étaient exposés, en tant que producteurs et/ou consommateurs, aux conséquences – pas toujours négatives pour tout le monde – des actes de quatre figures qui ont marqué les "alternatives" au commerce alimentaire officiel: les commerçants du marché noir, les accapareurs, les falsificateurs et les voleurs.

Les autorités allemandes, ainsi que les efforts partagés du Comité National de Secours et d’Alimentation (le CNSA) et la Commission for Relief of Belgium (la CRB) avaient comme but d’assurer un ravitaillement suffisant et sécurisé pour les "pauvres petits Belges". Sans pouvoir toujours distinguer l’origine, qu’elle soit belge, allemande ou un mélange des deux, des innombrables cas de "disparitions" et de transactions clandestines de nourriture, les injustices pour les producteurs, pour les consommateurs et même pour les autorités trompées étaient à l’ordre du jour. Les priorités dans la liste d’aliments "volables" et "vendables" n’étaient pas toujours les mêmes. De manière directe ou indirecte, la fabrication nationale de certains produits, ainsi que la manière de transporter les denrées importées par le CNSA et la CRB, ont déterminé les logiques de ce commerce alternatif.

Malgré les contrôles allemands qui essayaient de diminuer au maximum les commerces clandestins d’aliments et les efforts du CNSA pour assurer une distribution juste et suffisante à la population de toutes les provinces belges, un espace propice aux fuites commerciales s’est toujours maintenu. Tous ceux qui étaient près des voies ferrées, des chemins qui reliaient les diverses régions productrices du pays ou, tout simplement, tous ceux qui vivaient à proximité des fermes riches en produits locaux, voyaient au quotidien la possibilité de palier les carences alimentaires de leur ménage. Certains, les accapareurs et profiteurs, ont vu plus loin en saisissant l’opportunité de s’enrichir. Entreprise lucrative à partir du moment où ils réussissaient à identifier un ou les deux types de clients les plus constants du marché clandestin pendant la guerre. "Le commerçant privé n’a que deux catégories de clients: 1) le riche, c’est-à-dire l’exception, qui se rend complice du commerçant, en offrant des prix toujours de plus en plus forts pour avoir la certitude d’être servi, 2) l’occupant, donc destination antipatriotique." (Rapport du Comité Exécutif du CNSA, novembre 1916)

Le commerçant privé n’a que deux catégories de clients: 1) le riche, c’est-à-dire l’exception, qui se rend complice du commerçant, en offrant des prix toujours de plus en plus forts pour avoir la certitude d’être servi, 2) l’occupant, donc destination antipatriotique.

Les Allemands, en Belgique ou dans leur propre pays, ressentaient la pénurie alimentaire de la même façon que la population belge. Les troupes allemandes qui arrivaient régulièrement, découvraient un nouveau pays avec lequel ils partageaient, avant tout, le besoin de trouver la manière de se ravitailler pour survivre. Pour les Belges, les dynamiques créées par le besoin se sont orientées vers la mise en place de complexes réseaux de commercialisation de denrées pour lesquelles la qualité, l’origine, l’emballage, les moyens de transport et les postes de contrôle allemands ont déterminé ce qui pouvait être volé, vendu, revendu, déclaré ou caché.

Le marché noir et l’habileté des profiteurs

De manière générale, les importations, exceptées celles organisées par le CNSA et la CRB, et surtout les exportations d’aliments, étaient assez restreintes entre 1914 et 1918. La partie urbaine la plus aisée de la population, celle qui pouvait encore se le permettre et qui n’était pas satisfaite par les quantités et la variété alimentaire du rationnement, se ravitaillait à la campagne, souvent à travers des intermédiaires clandestins qui tiraient profit du besoin. C’est ainsi que, dans le but de contrôler leurs activités, la définition d’accapareur est devenue si importante pour les autorités occupantes et occupées. Voici comment le CNSA a présenté la figure de ces profiteurs en 1916 dans une lettre officielle envoyée aux principales provinces belges: "Par accapareur nous entendons tout groupe ou individu qui, par manœuvre généralement quelconque ou par sa seule présence rémunérée, concourt à raréfier un produit ou à en augmenter anormalement le prix. Autrement dit, tout individu ou groupement qui s’intercale entre le producteur et le consommateur, qu’il s’agisse de commerçants établis, de spéculateurs achetant toute une production avant même qu’elle soit terminée ou de la série des courtiers parasites, tant en ce qui concerne les matières premières à usiner que les produits finis ou denrées à consommer."

La spéculation dans le marché alimentaire d’aujourd’hui est l’une des plus grandes menaces pour les pays producteurs autour du monde, notamment ceux qui sont forcés de rentrer dans les dynamiques de vente-achat déterminées par les grandes puissances multinationales gérées surtout par la Securities and Exchange Commission (SEC). Le fait de vendre des produits qui n’existent pas encore avait en principe comme but d’offrir aux producteurs une garantie de vente de leurs marchandises; à partir du moment où le phénomène prend des dimensions internationales et qu’il s’agit plus d’échanges économiques que de vraies préoccupations pour l’aliment lui-même et pour ses producteurs, les consommateurs et la valeur de s’alimenter n’ont presque plus de poids dans la logique traditionnelle de l’offre et la demande.

La spéculation dans le marché alimentaire d’aujourd’hui est l’une des plus grandes menaces pour les pays producteurs autour du monde.

Au moment de fixer le regard sur la guerre 1914-1918, on s’aperçoit que ce principe de spéculation alimentaire, à moindre mesure évidemment, déterminait de manière directe les produits qui étaient commercialisés. A mesure que les produits devenaient introuvables, parce que leur quantité sur le marché était insuffisante ou parce qu’ils étaient cachés pendant un temps suffisant pour les revendre plus chers, les aliments de première nécessité comme le beurre, les œufs, les viandes, les fromages, le café et surtout la farine atteignaient des prix impensables pour le début du XXe siècle. Voici ci-joint quelques exemples de l’augmentation de ces prix dans le marché noir.

L’art de falsifier et la malice pour accaparer

Au moment où les premiers mois d’occupation allemande laissaient entrevoir les conséquences sur le ravitaillement de la population et le danger de la pénurie alimentaire, plusieurs efforts officiels ont été menés afin de les combattre. C’est ainsi que furent créées en 1915 la Ligue contre l’Accaparement et la Falsification et celle pour la Défense des Intérêts des Consommateurs qui ont cherché à convaincre – parfois de manière forcée – les paysans producteurs de déclarer les vraies quantités produites dans leur ferme et de les vendre aux prix officiels. Par exemple, les actes des procès-verbaux conservés dans la documentation officielle du CNSA attestent de plusieurs cas où des paysans ont donné du blé panifiable aux bestiaux ou ont vendu des sacs de céréales à des prix exorbitants aux profiteurs avant de les vendre aux - "bas" - prix officiels au CNSA. 

Avant d’associer ces comportements à des actes de mauvaise foi, il faut rappeler au lecteur que, dans plusieurs cas, nourrir ses animaux était le seul moyen de garantir une quantité suffisante de protéines animales aux membres de nombreuses familles vivant à la campagne. De plus, la revente au plus offrant représentait souvent une somme d’argent suffisante pour accéder aux produits nécessaires que leur ferme ne produisait pas et dont la distribution règlementée par les Magasins Communaux n’était pas suffisante.

Le commerce illicite de marchandises répondait à des besoins spécifiques et de nature variée. D’un côté, il cherchait à ravitailler de manière supplémentaire tous ceux qui pouvaient se le permettre et, de l’autre, ce marché commercialisait des produits qui devaient être faciles à transporter. C’est ainsi que la farine, le produit le plus commercialisé sur le marché noir et le plus volé dans les wagons qui traversaient le pays, était suivi, en quantité, par le café, les pois et le lard. Pour les vols concentrés sur les courtes distances, par exemple d’une ferme au marché local d’un village, le fromage et le beurre sont devenus pour ce commerce clandestin les articles les plus voulus et, pour la même raison, les plus chers.

Le commerce illicite de marchandises répondait à des besoins spécifiques et de nature variée.

De la soupe, du saindoux, des porcs, de la farine, des céréales, des pains, des pommes de terre, du tabac, du café, des haricots et des animaux pour l’élevage comme des juments et des porcs… ceci n’est pas seulement une énumération des aliments qui remplissaient les assiettes et les verres des Belges pendant la guerre 1914-1918, il s’agit aussi des aliments qui s’envolaient régulièrement lors des courtes et longues distances parcourues par les denrées. Les rapports officiels et les procès-verbaux qui attestaient de la nature des vols étaient aussi nombreux que variés. On voit ainsi des réclamations contre des boulangers qui dissimulaient des kilos de farine dans leurs dépôts privés; des jeunes qui assuraient avoir des petits frères qui n’avaient pas de Cartes de Pain pour pouvoir obtenir des rations supplémentaires de ce produit de base; des revendeurs qui prenaient des sacs de riz du CNSA pour les vendre aux armées allemandes; des Allemands qui volaient des objets dans des écoles pour les utiliser dans leur cuisine…. La description de toutes ces irrégularités était toujours accompagnée de plaintes concernant les faiblesses du CNSA dans la surveillance de ses propres marchandises.

Un autre aspect nécessaire à retenir à propos du marché noir alimentaire concerne le rôle de la pénurie allemande et des difficultés éprouvées dans le pays voisin. A mesure que les contrôles des importations et des exportations augmentaient avec la prolongation du conflit, les entorses aux règlementations se déplaçaient vers les frontières qui reliaient la Belgique et l’Allemagne. C’est le cas par exemple de cette situation expliquée dans un mémorandum envoyé aux autorités allemandes le 23 juin 1916: "Un trafic considérable se fait à la zone frontière à Welkenraedt entre la Belgique et l’Allemagne par des fraudeurs belges aidés de sujets allemands. Il est de notoriété qu’on exporte journellement rien qu’en ce point plus de 300.000 à 400.000 œufs ainsi que des quantités considérables de jambon, de lard, de beurre, de fromage, etc." Il s’agissait souvent de produits de première nécessité, les pommes de terre et le bétail occupant les premières places dans la liste des produits exportés en Allemagne hors-la-loi.

En plus de la création d’un marché alternatif qui fut bénéfique à la fois à ceux qui pouvaient se le permettre et à ceux qui trouvaient les astuces pour augmenter leurs stocks de produits afin de les revendre, la pénurie alimentaire en période de guerre a aussi eu un impact sur le développement de la malice de certains commerçants. La falsification de produits alimentaires, connue de diverses manières dans l’histoire de l’humanité, est en fait un phénomène de continuité et une "amélioration" des techniques frauduleuses attachées à la lente croissance de l’industrie alimentaire depuis le XIXe siècle, en France et en Belgique.

Les marques commençant à peine à se généraliser sur le marché alimentaire depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, il n’était pas toujours évident, surtout à la campagne, de connaître l’origine de certains produits. Ainsi circulaient à l’intérieur de ce marché clandestin des aliments altérés comme le lait auquel de l’eau avait été ajoutée, du beurre vendu comme pur alors qu’il était mélangé avec de la margarine, du pain " blanc " fabriqué avec de la farine de pomme de terre, du fromage auquel des fécules avaient été ajoutées, du vin, de l’huile et de la farine pour lesquels la détection de leur altération était très difficile. Plusieurs analyses chimiques furent réalisées pour prouver la nature des plaintes de la population et des organismes officiels.

Les abus et les falsifications étaient souvent méconnus, même par certains commerçants qui occupaient les dernières places de la chaîne de revente. Toutefois, les ménagères belges pouvaient trouver dans les différents manuels alimentaires les méthodes d’usage familial pour identifier ces impuretés. Voici un conseil de Tante Colinette présenté à ses lectrices en 1915 concernant la falsification du fromage: "Cette fraude est assez facile à découvrir. Si votre fromage vous paraît suspect, mettez-en bouillir un peu dans de l’eau et versez quelques gouttes de teinture d’iode dans la décoction. Si la fraude existe, l’eau se colore en bleu presque instantanément." Il reste donc à réfléchir sur la nature des motivations actuelles de ces altérations, en comparaison avec une période si dure comme la Grande Guerre. Combien d’abus serait-on capable d’identifier aujourd’hui dans l’industrie agroalimentaire lorsqu’il s’agit de la qualité de ce qu’on consomme quotidiennement ?

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