# Regards sur l'occupant allemand: les questions de prostitution et de santé

Regards sur l'occupant allemand   - Collection privée, M. Bertholot ©

Regards sur l'occupant allemand - Collection privée, M. Bertholot ©

Entre 1914 et 1918, les problèmes de santé chez les civils furent sans aucun doute bien plus importants qu'en temps de paix. La famine est sans doute le principal coupable. Les Allemands occupant la Belgique souffrent-ils des mêmes maux ?

Les décès pour cause d'accident ou de maladie parmi les bataillons sont assez rares et bien répartis sur les quatre années de guerre. Les différentes maladies qui toucheront les forces d’occupation se distinguent en fonction du lieu et de l’instant. Si la dysenterie est le mal faisant le plus de ravages au début des hostilités, le typhus prend sa place dès 1915.

Le cas des maladies vénériennes est très intéressant : elles sont en effet présentes quasi exclusivement dans les villes et représentent un tabou à l’époque. En effet, un homme dont l’état de santé révèle la présence d’une maladie sexuellement transmissible sera envoyé au cachot…

Les hommes se méfient des barbiers belges qui tenteraient volontairement de leur couper la moustache

La prévention

Les médecins des bataillons, la plupart du temps au nombre de deux, organisent très rapidement des visites médicales obligatoires, toutes les semaines ou toutes les deux semaines. Celles-ci permettent d’examiner la santé de tous les hommes, mais aussi leur hygiène. Il n'est pas rare de voir organisés des examens médicaux ciblés, comme pour les pieds ou l'hygiène dentaire avec des conseils, comme l'utilisation d'une brosse à dents sont donnés aux hommes à la sortie. Par ailleurs, des bains, eux aussi obligatoires, se déroulent en ville deux à trois fois par semaine. De plus, tous les hommes arrivant au bataillon, de retour du front ou de l'Ersatz (la réserve de l'armée allemande) sont soumis à un examen complet. Ceux qui reviennent du front seront d'ailleurs généralement en meilleure santé que ceux venant directement d'Allemagne.

C'est le typhus qui causera le plus de maux. Maladie se développant là où les conditions d'hygiène sont déficientes, le typhus est transmis aux humains par les acariens, puces ou poux. Si cette maladie fait des ravages dans les tranchées, elle est également très présente parmi la population belge. Dans un but de prévention, tous les bataillons reçoivent, avec leurs ordres, la liste des nombres et adresses des cas diagnostiqués chez les civils. Pour éviter que ce mal ne se répande dans l'armée, on multiplie les moyens. Chaque maison où un cas est constaté se voit apposer une pancarte où l’on pouvait lire " Vorsicht -TYPHUS- Betreten des Hauses streng untersagt "(Attention, Typhus, entrée dans la maison strictement interdite). Dans la région de Liège , on peut compter, rien que pour l'année 1916, plus de 200 maisons infectées par le typhus et mises en quarantaine par les forces allemandes. Des feuillets d’information sur les moyens pour s'en prévenir sont continuellement distribués aux hommes. Les conseils donnés sont par exemple laisser les bâtiments ouverts à l'air frais quand la température le permet et laver régulièrement les linges de lit. Enfin des traitements préventifs de trois injections sur trois semaines seront administrés tous les trois à six mois à tous les hommes.

Enfin, fin de l'année 1917, on voit des ateliers de barbiers s’implanter directement au sein des bataillons car "les hommes se méfient des barbiers belges qui tenteraient volontairement de leur couper la moustache".

Maladies et traitements

La toute première maladie qui fait des ravages dans les rangs des Landsturm est la dysenterie. Après plusieurs dizaines d'heures sans étape passées dans un train en direction de la Belgique sous le soleil d'août 1914, énormément d'hommes arrivent à destination en mauvais état. Un grand nombre d’entre eux doit remonter dans le train tellement la maladie les a affaiblis. La réaction du commandement est assez simple : après une semaine, l’on décide de commander de la bière pour éviter l'eau et trois semaines plus tard, l'épidémie a complètement disparu.

En cas de mal bénin, les patients sont directement pris en charge par le médecin du bataillon, si possible, dans ses quartiers où des chambres sont destinées à cet usage. Lorsque la maladie est plus grave ou qu'une épidémie remplit les lits disponibles, les malades sont alors envoyés vers des hôpitaux civils, transformés en hôpitaux militaires pour la durée des hostilités. Enfin, si la maladie persiste ou s’il s’avère que le patient ne retrouvera jamais la force nécessaire pour continuer son service, celui-ci est renvoyé en Allemagne et versé dans l'Ersatz. Les bataillons de Landsturm ont un pourcentage assez élevé de soldats retournant au pays pour cause de maladie. Les officiers se rendent à l’évidence très rapidement dans leurs écrits/rapports et expliquent ce phénomène par la proportion déjà importante d'hommes arrivés malades au bataillon, blessés dans leur jeunesse ou affligés d'un mal de naissance les ayant déjà écartés du service militaire, raison pour laquelle ils se trouvent dans les Landsturm. Un officier estime ainsi à 35% le nombre d'hommes qui ont été armés au début de la guerre mais dont l’état de santé les empêche de rester au front.

Au début de la guerre pourtant, les officiers se réjouissent de l'état physique de leurs hommes. Au sujet des premières marches d'exercice d'une quarantaine de kilomètres vers la frontière hollandaise ou vers le Sud, ils déclarent : "L'attitude des hommes était très correcte. Malgré la marche exigeante ils ne montraient pas de fatigue. Personne n'a dû se rendre chez le médecin."

Lorsqu'un cas de typhus se manifeste de manière massive dans les environs des quartiers des bataillons, on ne lésine pas sur les moyens : tous les bâtiments sont traités de fond en comble, les draps, vêtements et autres linges sont désinfectés. Chaque homme reçoit lui aussi un traitement après un bain et une visite médicale poussée. Ceux qui sont contaminés sont mis en quarantaine dans les hôpitaux militaires. Les plus chanceux sont envoyés à Spa en convalescence.

Les autres maladies qui touchent les hommes sont assez peu décrites, la plupart du temps par ignorance de ce qu'elles sont vraiment. À part les quelques cas de tuberculose, les officiers décrivent souvent les maladies qui ont conduit à un retour en Allemagne comme une pauvreté du sang ou un mauvais état régulier.

Enfin, pour se faire une idée de l'importance des maladies, le bataillon Würzburg par exemple compte une moyenne de 13 hommes alités, entre mai et décembre 1916, ce mois de décembre affichant plus de 16 lits occupés. Ce dernier chiffre ne fera qu'augmenter : en 1917, en moyenne, presque 19 hommes sont malades en même temps. Même pendant le mois de juin, habituellement plus clément, ce nombre atteint la vingtaine, ce que l'officier explique par la diminution des rations de nourriture. En décembre, il n'y a pas moins de 34 patients du bataillon dans les hôpitaux. C'est d'ailleurs à partir de ce mois que les sources examinées ici ne parlent plus d'état de santé mais bien d'état des maladies. Enfin, l'année 1918 verra culminer la moyenne à plus de 22 malades au sein de bataillon. Les raisons sont diverses : tout d'abord les officiers dans leurs rapports blâment les nouveaux arrivants de la réserve qui sont en très mauvaise santé et immédiatement placés à l'hôpital. Ensuite, une épidémie de grippe espagnole se répand dans le bataillon durant les derniers mois de la guerre. Apparue en juillet, on a cru la voir disparaître à la fin du mois mais elle reprendra de plus belle en septembre et fera plusieurs morts dans les bataillons. Cette maladie fera également beaucoup de victimes dans les populations civiles, qui le prirent au départ comme une simple grippe.

On favorise l'ouverture de maisons closes pour améliorer le contrôle

Les décès

Un bataillon compte un millier d’hommes et malgré leur âge, déjà avancé dans la plupart des cas et les exercices que l’on exige d’eux, l’on peut déplorer assez peu de décès durant les années d'occupation des Landsturm. Dans le bataillon Erlangen, qui fit principalement des patrouilles à Liège, on compte entre quatre et sept décès par an, la plupart étant causés par des problèmes de santé foudroyant comme des arrêts cardiaques, d’autres par des accidents, avec une locomotive ou une chute d'un mirador, et les derniers, en minorité, par suicide.

Le bataillon Würzburg perdra en tout 29 hommes. La majorité d’entre eux est enterrée directement dans les cimetières militaires en Belgique, seuls deux sont renvoyés à Würzburg. La maladie est la cause de 14 décès. Les raisons exactes sont parfois vagues, on note deux empoisonnements du sang, deux infarctus et un décès pour chacune de ces maladies : dysenterie, tuberculose, pleurésie, typhus. Enfin, un homme est décédé de maux de ventre. Cinq hommes perdront la vie à la veille de l'armistice atteints par l'épidémie de grippe espagnole qui sévira en septembre et octobre 1918.

Les morts accidentelles ne sont en général pas provoquées par balle. Sur les huit décès accidentels, quatre le sont par noyade, deux sont causés par un choc avec un train en marche, un par électrocution lors d'une ronde le long de la barrière électrifiée à la frontière et un seul sera abattu par un camarade lors de la célébration de Noël 1916. À l'opposé, les suicides sont presque toujours exécutés grâce à l'arme de service, plus rarement par pendaison. Sans jamais s'attarder longuement, les sources citent quelques éléments se rapportant au suicide, la personnalité de l'homme ou les possibles raisons de cet acte. On peut en compter quatre sur les années d'occupation. Pour tenter de lutter contre ces actes, le gouvernement allemand fera passer une note en février 1916 dans laquelle il en appelle aux hommes à ne pas rester dans un moment de doute et à recourir aux officiers pour des conseils ou de l’aide. Dans la pratique, le commandant du bataillon garde sa porte ouverte tous les jours entre 11h et 12h30. L'officier juridique se met également à la disposition des hommes pour tout conseil juridique concernant la famille ou un commerce. Enfin, les deux médecins sont prêts à répondre aux questions relatives à la santé des hommes ou de leurs familles.

On note qu'en 4 ans, le nombre de filles publiques quadruple à Bruxelles

Les maladies vénériennes et la prostitution

Les maladies vénériennes constituent un cas à part. En effet, par peur que ces maux ne déforcent l'armée allemande, les autorités prennent des mesures radicales pour lutter contre ce fléau. Ces mesures sont d'une part préventives et d'autre part répressives.

La prévention vise la prostituée, principal vecteur pour la maladie au sein des bataillons, mais aussi le client. Toutes les filles publiques se voient imposer une visite médicale régulière pour l'obtention d'un permis de travail qui doit être exigé par le client. On favorise l'ouverture de maisons closes pour améliorer le contrôle, on tente d'interner les filles infectées jusqu'à la disparition de la maladie. Des brochures et des manuels sont distribués aux soldats, un affichage est mis en place dans les urinoirs. A partir de 1917, des cabines sanitaires sont installées et les soldats assistent à des conférences sur le sujet. Si on ne dispose pas de chiffres précis concernant la prostitution en Belgique (on parle de proportions effrayantes), on note qu'en 4 ans, le nombre de filles publiques quadruple à Bruxelles. Néanmoins, il est vrai que Bruxelles est un lieu de rassemblement, pour la troupe avant de partir au front ou de repos pour ceux qui en viennent, plus important que le reste du pays. Sur l'origine de ces "nouvelles" prostituées, on comptera parmi elles "bon nombre de femmes mariées et parmi ces dernières quantité de femmes de soldats". La raison évoquée de choix la plus courante est la misère, due à la guerre et au manque de travail.

Soignés à l'écart des autres, les malades de la syphilis ne sont pas rassemblés dans les mêmes ailes des hôpitaux que les autres malades, ils sont placés au même titre que les malades de la gale, très contagieux. Lorsqu'un bataillon retourne en ville après un séjour dans la périphérie, à la frontière par exemple, le médecin effectue un rappel des dangers des maladies vénériennes et des peines encourues.

Le volet répressif est également mené de front chez les péripatéticiennes comme chez les Landsturm. Des patrouilles de l'armée, mais aussi du service des mœurs, effectuent des rondes dans les hôtels, cafés, débits de boissons et les gares à proximité des lieux de résidence des bataillons pour arrêter les prostituées irrégulières et non soumises au contrôle. Le problème n'est pas réellement l'acte en soi mais la maladie qu'il peut entraîner. Ainsi, le gouverneur von Bissing, jugé trop laxiste, répond "[...]que les officiers du front se reposent rapidement des expériences physiques et psychologiques très lourdes [...] en profitant des amusements offerts à Bruxelles et qu'une réduction de ceux-ci serait plutôt nocive que positive".

Les mesures applicables aux soldats sont détaillées dans un ordre distribué dans tous les bataillons le 5 décembre 1914. Dans les cinq jours précédents, 28 cas de maladies ont été détectés, tous issus de salons de prostituées. Aucun malade n'a pu donner le lieu ni le nom de la "Mädchen" (" demoiselle "). Face au risque de propagation de ces maladies, il est imposé aux hommes fréquentant les filles publiques de divulguer leur nom et domicile afin qu’elles puissent être prises en main par un médecin. En cas de refus, le récalcitrant est sérieusement réprimandé. De plus, les cafés dans lesquels on trouve des prostituées sont fermés et tout militaire s'y trouvant emprisonné. Malgré tout, une minorité ne peut pas ou choisit de ne pas, par gêne ou volonté personnelle, donner les informations aux médecins.

Dans les bataillons de Landsturm, le nombre de maladies vénériennes reste assez faible. L’on compte, par exemple, en 1917, seuls 13 cas dans le bataillon Erlangen, ce qui ne fait que 1,4% des effectifs (huit cas de blennorragie, quatre de syphilis et un de chancre mou). L'officier explique que la raison en est sans doute qu'une majorité des hommes sont mariés depuis longtemps. Il mentionne également les effets dissuasifs de la répression.

Ce pourcentage évolue en fonction du lieu de résidence du bataillon. Le bataillon Würzburg, par exemple, stationné une grande partie de l'année 1916 le long de la frontière néerlandaise dans une région vidée de ses habitants ne constate que huit cas de maladies vénériennes sur toute l'année. Une fois en poste plus près d'une grande ville, ce chiffre atteindra 24 pour 1917, avec 15 cas sur les quatre derniers mois (le mois de novembre en réuni neuf à lui tout seul), et 29 pour 1918 dont 80% dans les cinq derniers mois de la guerre.

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