# Réchauffer le ventre et l'esprit: la Soupe Scolaire dans les écoles belges

Soupe scolaire dans une école à Tintignies, 1914-1918  - Collection privée Jacky Clausse ©

Soupe scolaire dans une école à Tintignies, 1914-1918 - Collection privée Jacky Clausse ©

Le programme de la Soupe Scolaire, instauré depuis le 6 août 1914 par le Comité National de Secours et d’Alimentation, défendait l’importance de l’alimentation gratuite pour tous les enfants belges entre 2 et 17 ans. Année académique, vacances de Noël, dimanches, jours fériés! La soupe était préparée sans arrêt et les familles belges savaient qu’au moins, une fois par jour, leurs enfants allaient être bien nourris à l’école. Une soupe, du pain et une boisson choisis et préparés par des personnes engagées ou des mains bénévoles, étaient servis aux enfants réunis autour d’une table alors que le monde se disputait autour d’eux. Le réconfort d’une soupe bouillante avec des légumes, une fraction de graisse animale conseillée par les autorités médicales et un peu de viande constituaient le réconfort des enfants pendant les longues années du conflit.

Les rayons "biscuits" ou "goûters" dans un supermarché contemporain offrent une vaste sélection de produits destinés à l’alimentation infantile. Choisir n’est pas une tâche guidée seulement par des raisons nutritionnelles mais souvent par des stratégies de marque et de packaging qui présentent, par exemple, les personnages des médias avec lesquels les enfants s'identifient. Ce type de consommation oscille entre la quantité et la qualité et c’est une réalité qui s’échappe du quotidien durant les périodes d’incertitude. C’est le cas du début du XXe siècle dans les pays d’Europe occidentale où l'industrie alimentaire et la consolidation des marques commençaient à peine à se développer.

Pendant la période de la Grande Guerre comme pour la plupart des conflits qui affectent la société, l’alimentation des jeunes générations constitutait une des plus grandes préoccupations. En Belgique, au lendemain de l’occupation allemande, le Comité National de Secours et d’Alimentation (CNSA) a promu dans les différentes régions du territoire des adaptations du programme connu comme la Soupe Scolaire. Le principe était simple: distribuer de la soupe et du pain aux élèves des écoles communales, des écoles libres et, de manière générale aux enfants nécessiteux des villes et villages du pays. Comme il était évoqué dans un poème de la Province de Luxembourg en 1915, "Petits enfants priez d’abord, Puis devant l’assiette fumante, Que vous sert une main charmante, Montrez que l’appétit est fort. Ne craignez rien, on remplira, Votre écuelle tout entière, Sitôt qu’elle se videra, De Soupe Scolaire".

Petits enfants priez d’abord, Puis devant l’assiette fumante, Que vous sert une main charmante, Montrez que l’appétit est fort. Ne craignez rien, on remplira, Votre écuelle tout entière, Sitôt qu’elle se videra, De Soupe Scolaire

Pour un enfant qui découvrait à l'époque un monde et une vie quotidienne troublés et en pleine transformation, pouvoir se mettre à table à l’école et recevoir une assiette remplie d'une bonne soupe bouillante, constituait un réconfort à la fois moral et nutritionnel. Des simples écoliers aux jeunes filles des écoles normales en passant par les enfants des soldats appelés sous les drapeaux, tous bénéficièrent de cette Soupe Scolaire. Cette opération était menée à la fois par des organisations à caractère national ou local comme le Comité des Aides et Protection aux oeuvres de l’enfance, la Commission d’Alimentation de l’Enfance, l’Oeuvre Nationale des Orphelins de la Guerre, les Petites Abeilles et l’Oeuvre des Femmes Bruxelloises ou encore le Comité Arlonais de Secours aux Sinistrés.

La tâche de ces organisations de préparer et de distribuer des litres de bonne soupe dépendait des produits disponibles, de l’accès à un réseau de transports, du nombre d’enfants à alimenter et surtout de l’existence – ou la capacité – des cuisines dans les écoles. Alors que les religieuses de l’école ménagère d'Etalle avaient la réputation de préparer une soupe particulièrement savoureuse comparée à l’ensemble des écoles du village qui préparaient également leurs potages, la Ville de Bruxelles mettait en place une préparation centralisée à destination des écoles de la Ville et des régions tels que les faubourgs d'Auderghem, Etterbeek, Evere, Schaerbeek, St-Josse-ten-Noode, Tervuren ou Woluwe-St-Lambert.

Concernant la région de Bruxelles, la préparation de la soupe commençait dès deux heures du matin, moment où les légumes et la viande coupés la veille étaient mélangés aux autres ingrédients dans l’eau bouillante. Ils mijotaient jusqu’à sept heures et demie du matin, heure à laquelle les feux étaient coupés. La soupe était ensuite versée dans les bidons qui traversaient la ville pour arriver jusqu’au dernier recoin de la région.

La «suggestion» du jour

Certains ingrédients souvent rares, comme la viande de bonne qualité ou bien inaccessibles, comme les pommes de terre dans les grandes villes durant certaines périodes du conflit, limitaient le choix et la diversité. Les différences de goût entre la soupe distribuée dans la capitale et celle des autres régions du pays ont été fortement marquées par les produits de proximité et l’accès à ces derniers. Dans des villages tel que Virton-Saint-Mard, chaque enfant recevait chaque jour avec sa soupe une ration de viande, ce qui n’était pas le cas dans les grandes villes. Les listes de courses de la ville d'Halanzy contenaient des pâtes italiennes et de la poudre Maggi en assaisonnement; pour les grandes quantités de soupe urbaines, le goût n'était donné que par des légumes, des oignons et du sel. A Musson, à Ethe et à Saint-Remy, chaque enfant recevait des pommes ou des poires en dessert; détail non mentionné dans les menus urbains. A Latour, même les femmes qui travaillaient à la campagne avaient droit à la soupe gratuitement. Dans la région de Bruxelles, les ingrédients des soupes étaient déterminés par jour. Par exemple, la soupe des lundis en septembre 1915 était la soupe aux haricots.

Les soupes de pois verts, aux poireaux, au riz, aux herbes, au céleri, aux oignons et aux lentilles constituaient la base de l’échantillon des possibilités hebdomadaires. Le lard, les oignons, un peu de viande, du riz, le saindoux, les pommes de terre (souvent) et le sel, déterminaient quant à eux le goût de base de la plupart des Soupes Scolaires. Contrairement à aujourd'hui, les enfants n'étaient pas en mesure de faire leur choix selon leur préférence. La période de 1914-1918 était marquée par des menus nutritionnels qui dépendaient d’un choix de guerre: saisonnalité des produits, facilité à trouver les quantités nécessaires et budget destiné à cette fin (ou, avec un peu de chance, le nombre de donations).

Contrairement à aujourd'hui, les enfants n'étaient pas en mesure de faire leur choix selon leur préférence. La période de 1914-1918 était marquée par des menus nutritionnels qui dépendaient d’un choix de guerre.

«Droit» à la soupe ?

Le tiers de litre autorisé à être distribué par enfant et par jour était parfois le seul repas de bonne qualité nutritionnelle qu’il recevait dans la journée. Sans oublier que dès leur arrivée à l’école le matin, ils avaient aussi droit à une "couque" - ou à un type de pain appelé de manière différente dans chaque région du pays -, gratuitement! Il s’agissait souvent des donations et des fractions des taxes destinées au secours de l’enfance. Une des grandes différences dans la gratuité de ce service entre les villes et les campagnes fut notamment le besoin de contrôler les quantités distribuées et le nombre d'enfants bénéficiaires. 

Pour une grande ville telle que Bruxelles, différents cas se sont présentés où les enfants faubouriens qui se déplaçaient tous les jours pour aller à l’école à Bruxelles et qui n’étaient pas autorisés à recevoir la Soupe Scolaire, ont dû obtenir des permissions exceptionnelles: "Il a paru difficile de ne pas leur [enfants faubouriens] donner une assiette de soupe, alors que les autres enfants, devant eux, en recevaient une. Trois d’entre eux, d’ailleurs, payaient leur soupe, sauf en ces derniers temps. Les autres sont trop indigents pour qu’on puisse exiger le payement. Ce sont des cas où l’application stricte du règlement est très délicate." (Lettre du 4 janvier 1914, direction d’une école libre de la Région de Bruxelles)

Les images qui montrent les enfants autour de la table laissent entrevoir de quelle manière ce programme a eu un impact non seulement sur les enfants, mais aussi sur le personnel qui gérait la préparation et la distribution. En imaginant cette Soupe Scolaire distribuée pendant la guerre - même les week-ends et pendant les vacances - force est de constater qu'au-delà de ces simples assiettes et cuillères, figure un véritable symbole de communauté et que cette soupe constitue l'une des préparations alimentaires les plus anciennes de l’histoire de l’homme: celle de la convivialité. Certainement un des souvenirs des plus marqués dans la mémoire collective de l’enfance belge pendant la Première Guerre mondiale!

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