# Quitter la mère patrie : les réfugiés belges de la Première Guerre mondiale

"Vendredi matin, nous partons pour Laon. Quel voyage entreprenons-nous ! Il me semble que ce doit être l'autre bout de la France, et il faut bien en prendre son parti : pas moyen de retourner en arrière. Il fait beau. Les routes sont fort encombrées et l'on avance difficilement. C'est une suite interminable ; si loin que l'on peut voir ce ne sont que des cortèges ininterrompus de fuyards."

Quitter la mère patrie : les réfugiés belges de la Première Guerre mondiale   - Tous droits réservés ©

Quitter la mère patrie : les réfugiés belges de la Première Guerre mondiale - Tous droits réservés ©

Ainsi écrit Irène Norga dans son journal de guerre à la date du 23 août 1914 alors qu'elle traverse le Hainaut dans sa fuite vers la France accompagnée de sa cousine Irène et des parents de celle-ci.

Pendant la Première Guerre mondiale, ils sont, comme Irène, plus d'un million de Belges à avoir pris la route pour fuir les atrocités allemandes ou l'occupation du pays. Partis sur les chemins de l'exil - les plus démunis emportant uniquement les vêtements qu'ils avaient au moment du départ - les réfugiés ont pris la direction de la France, des Pays-Bas ou de l'Angleterre. Si bon nombre d'entre eux sont revenus au pays, une fois le front stabilisé, d'autres se sont installés de manière définitive dans leur pays d'accueil. Des couples, mixtes ou non, se sont formés, des enfants y sont nés. Les plus faibles ou les plus âgés y sont décédés. Pour le gouvernement belge, lui aussi en exil, et pour les gouvernements des pays d'accueil, il a fallu gérer ces mouvements de population. Ceci ne se fit pas sans mal. La bonne volonté qui prévalut au début du conflit s'effaça progressivement pour laisser place aux critiques. Les réfugiés eux-mêmes ne furent pas à l'abri de critiques venues tant des populations locales que de concitoyens restés en Belgique occupée.

Des familles entières ou des individus se retrouvent ainsi éparpillés aux quatre coins de France, d'Angleterre ou des Pays-Bas. Les populations touchées plus directement par l'arrivée des troupes allemandes en Belgique préféreront attendre la fin du conflit avant de rentrer en Belgique mais d'autres familles ne resteront à l'étranger que le temps pour le front de se stabiliser.

Qui étaient ces réfugiés ? Comment furent-ils accueillis ? C'est ce que nous vous proposons de découvrir dans ce dossier.

Fuir loin : les Belges sur les routes de l'exil

Aux premières heures de la guerre, la population belge assiste, choquée, à l'invasion du territoire, mais n'a pas immédiatement le réflexe d'une fuite de masse. Il faut attendre quelques jours pour voir les familles se mettre en route. Il y a là des jeunes, des vieux, des familles entières, des malades. Certains mourront, épuisés, avant même de pouvoir trouver une terre d'accueil. C'est le cas du petit Pieter Verlaecke, 7 ans, qui ne survivra pas à sa traversée de la Manche et à son arrivée dans le Devon. Sa famille attendra la fin de la guerre en Grande-Bretagne avant de rentrer à Ostende reprendre le commerce de pêche familial, laissant Pieter reposer dans le petit cimetière de Tiverton. D'autres, mieux lotis, rejoindront de la famille ou des connaissances déjà installées à l'étranger. Irène Norga et sa cousine Eugénie n'auront pas cette chance. Le samedi 5 septembre alors qu'elle vient de parcourir un trajet de 25 kilomètres entre Saint-Germain et Dian , Irène écrit :

"Tout autour de nous, c'est la campagne immense, sans fin, à perte de vue. Toujours déserte, triste et monotone. Cette solitude continuelle nous cause une profonde impression d'isolement. On s'attriste. Notre sort d'exilés nous pèse lourdement, quand donc cela finira-t-il? Où sont mes parents ? J'ai beaucoup de chagrin. Jusqu'où allons-nous être poussés comme cela ?"

Pour organiser cet exil, le gouvernement belge installé à Sainte-Adresse près du Havre, les gouvernements d'accueil et les organismes de charité se mettent à pied d'oeuvre. Le gouvernement belge communique les informations essentielles aux réfugiés par des avis diffusés via les consulats, les organismes de pouvoirs locaux et les organisations caritatives. Il s'agit d'éléments extrêmement concrets comme l'information diffusée en décembre 1914 de la possibilité pour les réfugiés d'obtenir des remboursements en France sur leur livret de la Caisse d'épargne en en faisant la demande via le consul ou le maire de leur localité de résidence. Un autre avis leur apprend que l'argent belge pourra être changé et accepté dans toutes les banques de France. Le gouvernement communiquera ainsi sans discontinuer jusqu'à la fin des hostilités et au retour des réfugiés en Belgique.

De la solidarité pour les Belges... Mais aussi pour soi !

À côté des Comités Officiels, intermédiaires entre le gouvernement de Sainte-Adresse et les réfugiés, se créent également des organisations locales de soutien. Celles-ci répartissent et distribuent logements, vêtements et nourriture aux personnes arrivées dans les localités dont elles ont la charge. À la tête de ces comités, on retrouve des personnes de la bonne société locale faisant œuvre de charité dans l'aide aux réfugiés.

En France, les cousines Norga seront hébergées au château du comte de Ségur mais cet accueil confortable est l'exception: la plupart des réfugiés se verront attribuer un logement contre un petit loyer ou une chambre chez un particulier.

Cette générosité est également le moyen pour la bonne société de montrer qu'elle ne reste pas inactive dans la tourmente. Mais la tâche n'est pas si facile ni aussi gratifiante que certains l'espéraient. Les retards dans le versement par le Comité des indemnités allouées par les autorités françaises en accord avec les belges et essentielles à la survie entraînent plaintes et grogne et certains organismes de charité se plaignent de l'ingratitude de leurs protégés. Malgré le grand dénuement dans lequel ces familles se retrouvent, on observe des moments touchant de solidarité. D’ordre familial bien sûr, comme Irène Norga voyageant avec son oncle et sa tante, ou des grands-parents emmenant dans leur fuite leurs petits-enfants orphelins. Mais il est également des cas de solidarité spontanée comme cette famille qui déclare voyager avec une petite fille recueillie sur le chemin de l'exil !

Les pensées vont également vers les proches restés en Belgique. Irène écrit :

"Si seulement je pouvais avoir des nouvelles de mes parents. Où sont-ils ? Ont-ils été maltraités ? Sont-ils malheureux ? Cette idée me suit nuit et jour."

Les trois principaux pays d'accueil ont une attitude différente face aux réfugiés : les Pays-Bas, neutres dans le conflit, ont une attitude suspicieuse tandis que la France et l'Angleterre montrent, à travers l'aide qu'ils apportent aux Belges, leur sentiment face aux Allemands. Dans ces deux pays, les autorités voient également dans la population réfugiée une main-d'oeuvre à disposition pour remplacer les hommes partis au front. "On est vraiment heureux de rencontrer des personnes de son village avec qui on peut causer comme on le faisait chez nous" Ces mots d'Irène reflètent bien ce constat : les communautés de réfugiés se mélangent peu avec les locaux et ce regroupement entretient le besoin d'obtenir des informations sur l'actualité belge et internationale. Les familles sont séparées entre ceux restés en pays occupé et les exilés et le courrier passe difficilement. On voit en conséquence apparaître des organes de presse spécialement dédiés à l'information de la population belge en exil. Ces publications auront une existence éphémère mais très importante.

Le bien nommé, Journal des réfugiés, organe quotidien des réfugiés belges aux Pays-Bas informe ainsi dès octobre 1914 des petites et grandes nouvelles du pays occupé, de la politique internationale et permet aussi de faire passer des avis de recherche entre personnes que la guerre a séparées ainsi que des annonces demandant des articles variés allant du linge de corps aux valises en passant par des manuels scolaires. Le 7 avril 1915, le journal, devenu "La Belgique", apporte son effort à l'acheminement du courrier en proposant de faire transiter le courrier des particuliers exilés à leurs correspondants en Belgique : "Ni le lieu d'expédition, ni l'adresse de l'expéditeur ne peuvent apparaître sur la lettre" et bien entendu, aucune mention ne peut être faite des opérations militaires en cours ! Partout où se trouvent des réfugiés belges se créent des bibliothèques et des foyers où animations et cours sont dispensés. Les archives du Comité belge de La Haye informent notamment de ce que des conférences sont organisées pour distraire les réfugiés sur des thèmes variés allant des soins à apporter au bétail à... la question linguistique.

Pour organiser cet exil, le gouvernement belge installé à Sainte-Adresse près du Havre, les gouvernements d'accueil et les organismes de charité se mettent à pied d'oeuvre

Au travail ! Entre besoin de s'occuper et obligation de survie

Qui dit installation de longue durée dans le pays dit également obligation de trouver des moyens de subsistance ! Les administrations des pays d'accueil et le gouvernement belge en exil doivent se mettre d’accord sur des mesures à prendre pour que les réfugiés puissent subvenir à leurs besoins autant que possible. Ils encouragent donc les comités locaux à aider les réfugiés à trouver du travail. En février 1915, des bourses belges pour faciliter la recherche de travail et les formalités administratives sont organisées en France. En Grande-Bretagne, ce sont les "Labour Exchange" qui sont chargés de la même tâche.

Dans les deux pays, les entreprises locales y voient l'opportunité d'engager de la main-d'œuvre peu chère remplaçant facilement les hommes partis se battre. Pour les femmes qui, plus qu'en Belgique pendant la guerre, se feront enrôler dans les usines, on crée des structures d'accueil pour les enfants et des crèches. Cette politique de placement porte ses fruits et, en 1917, on trouve en France pas moins de 10.500 ouvriers belges employés dans le secteur métallurgique.

Parallèlement à ce plan pour l'emploi, certains réfugiés n'hésitent pas à se recréer une situation : le Journal des Belges, aux Pays-Bas fait la promotion de couturières belges offrant leurs services et les publicités pour des commerces belges tenus par des réfugiés eux-mêmes sont légion. Le fait de trouver une occupation permet également de faire fonctionner l'économie locale entre réfugiés et gens du pays.

Les trois principaux pays d'accueil ont une attitude différente face aux réfugiés : les Pays-Bas, neutres dans le conflit, ont une attitude suspicieuse tandis que la France et l'Angleterre montrent, à travers l'aide qu'ils apportent aux Belges, leur sentiment face aux Allemands

De Guerre lasse : les sentiments des populations locales vis-à-vis des réfugiés belges

Si, au début de la guerre, les opinions des populations locales des pays d'accueil sont plutôt favorables aux réfugiés de la "Poor little Belgium" , cette tendance se transforme en méfiance et en éloignement : la guerre perdure et une certaine banalité, virant parfois à la lassitude, se dessine dans l'opinion publique. On s'habitue à la présence des Belges mais celle-ci amène certaines frictions. En Grande-Bretagne, des émeutes éclatent en 1916, la population locale voyant dans l'intégration de travailleurs belges sur le marché britannique une menace pour leurs propres emplois et dans les réfugiés en général, des citoyens belges confortablement éloignés des champs de bataille alors que leurs propres fils et pères se battent sur le front !

Des lâches ou des braves ? Ce qu'en pensent les Belges restés au pays

Si les réfugiés reçoivent au début de la guerre un bon accueil à l'étranger, le sentiment de la population restée au pays est à leur égard beaucoup plus doux-amer. Si on compatit avec les violences physiques ou matérielles faites par l'ennemi, certains accusent aussi les réfugiés d'être lâches et de fuir l'occupant. Ce dernier joue avec ces sentiments et met en place une taxe visant les populations exilées les plus aisées. Cette taxe, si elle sera contestée et ne sera pas suivie de beaucoup d'effets, attisera néanmoins le sentiment que les réfugiés ne vivent pas la même guerre que le reste de la population. Ce sentiment sera dominant pendant tout le restant du conflit et restera prégnant longtemps après-guerre.

 

Entre joie et choix: un difficile retour

À la joie de voir la guerre enfin se terminer, vient s’ajouter la difficile question du retour. En effet, l’amnistie signée, la raison d'être du réfugié cesse et les pays d'accueil désirent le départ rapide de la population belge, et ce, d'autant qu'ils ont leurs propres problèmes socio-économiques. Deux tendances principales se dessinent par rapport à ce retour : l'envie de revenir au pays le plus vite possible retrouver les siens et l'envie de se créer une nouvelle vie dans son pays d'accueil. Il peut y avoir plusieurs raisons de rester : certains, ayant tout perdu dans les premières semaines de la guerre et étant les seuls membres survivants de leur famille. Pour d'autres, ce sera une meilleure situation socio-économique qui emportera le choix de rester.

Irène Norga et sa cousine Eugénie rentreront en Belgique. L'une assez rapidement, dans le courant de l’an 1915 accompagnée de ses parents désireux de retrouver les leurs en Belgique, l'autre à la fin de la guerre. Elles n'évoqueront plus jamais cette triste période de leur vie. Seuls des carnets conservés pendant cent ans seront les témoins de la fuite de la famille Norga vers la France.

Certains, au contraire, se dépêchent de se renseigner sur les premiers trains en partance pour le plat pays et utilisent toutes sortes d'arguments pour solliciter la faveur d'être dans les premiers à partir.

L'État belge réagit à cet empressement par des avis enjoignant les citoyens belges à attendre que le signal leur soit donné de pouvoir reprendre le chemin du retour. Priorité est donnée aux personnes pouvant prouver des capacités dans la reconstruction du pays. Mais même organisés, ce retour et la réinstallation au pays sont difficiles. L'immédiat après-guerre voit son lot de plaintes concernant la reconstruction et la réinstallation des ex-réfugiés dans leur région.

Beaucoup plus anecdotique est ce courrier retrouvé dans les archives des comités belges en France conservés aux Archives Générales du Royaume et provenant d'un Belge resté en Belgique pendant la guerre et adressé au Comité de soutien du Loiret et qui demande à partir en France pour prendre un travail laissé vacant par un réfugié belge rentré dans son foyer !

Le centenaire du premier conflit mondial est l'occasion rêvée pour mettre en lumière l'histoire de ces Belges qui ont tout quitté pour fuir la guerre, ses privations et ses atrocités

L'histoire des réfugiés belges : un souvenir toujours en construction

La fuite à l'étranger lors du premier conflit mondial eut un impact important sur la vie de nombreux Belges. Qu'on pense simplement aux enfants nés à l'étranger et qui ont dû toute leur vie durant demander un certificat de naissance en Angleterre ou en France !

En dehors d’une précieuse thèse de Michaël Amara sur le sujet, l'histoire de ces hommes et de ces femmes reste assez méconnue. Pourtant, dans les pays d'accueil, des comités locaux perpétuent la mémoire de ces civils belges. Ainsi, la famille du petit Pieter Verlaecke sera cette année invitée par un de ces comités à se recueillir pour la première fois sur la tombe de ce petit garçon. Nul doute que ce sera un moment émouvant tant pour les membres de sa famille que pour les descendants de ceux qui se sont montrés solidaires avec elle en temps de guerre. Le centenaire du premier conflit mondial est l'occasion rêvée pour mettre en lumière l'histoire de ces Belges qui ont tout quitté pour fuir la guerre, ses privations et ses atrocités.

 

Publicité