# Qui sont les soldats allemands ?

A l'aube de la Première Guerre mondiale, en Allemagne, chaque homme, entre ses 17 et ses 45 ans accomplis, est soumis au service militaire obligatoire. Durant ces 28 années, les Allemands peuvent être versés dans différentes catégories.

«Ostende occupée le 15 octobre [1914] par les Allemands» 
Carte postale allemande illustrant le défilé d’un détachement d’infanterie de marine dans la ville d’Ostende
  - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

«Ostende occupée le 15 octobre [1914] par les Allemands» Carte postale allemande illustrant le défilé d’un détachement d’infanterie de marine dans la ville d’Ostende - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

Il y a tout d’abord, le service actif qui dure deux ou trois ans pour chaque jeune homme de 20 ans, celui-ci est suivi d'une "réserve" de cinq ou six ans. Ensuite, les hommes sont versés dans la Landwher, où ils restent jusqu'à leurs 39 ans, avec des exercices moins réguliers. Enfin, la dernière catégorie, le Landsturm, regroupe tous les hommes entre 17 et 45 ans qui ne font partie d’aucune catégorie citée ci-dessus. Appelés uniquement en cas de guerre, ils ne sont soumis à aucun exercice. Ce groupe rassemble tous les hommes entre 17 et 20 ans n'ayant pas encore commencé leur service militaire, déclarés inaptes au service et ceux qui en sont sortis à 39 ans.

Avant la Première Guerre mondiale, les bataillons de Landsturm étaient destinés à rester à l'intérieur des frontières allemandes pour y effectuer certaines missions. Ils ne devaient pas être armés et étaient répartis en deux catégories : des bataillons de fortifications et des bataillons de travailleurs. Formés de Landsturm qui avaient reçu un entraînement militaire, les bataillons de fortifications devaient normalement s'occuper des forts et des lignes de défense. Au vu du besoin toujours accru d'hommes au front, ces bataillons se sont peu à peu vidés de leurs hommes pendant la guerre et peu de différences subsistent dès 1916 avec les bataillons de travailleurs. Ceux-ci, formés d’hommes non instruits à la chose militaire, avaient au départ pour mission d’exécuter le travail lourd des zones fortifiées et de l'arrière du front. Très rapidement, ces travaux de voiries et d’aménagement en Allemagne sont repris par les prisonniers de guerre.

Qui va où ?

Au début de la Première Guerre mondiale, le commandement allemand répartit les hommes selon une règle simple : les hommes relevant du service et de la réserve forment la première ligne, la Landwehr assure la deuxième ligne (le territoire d'étapes en Belgique) et la Landsturm la troisième, c'est-à-dire l'occupation des territoires conquis. En 1917, l’on comptait 190 bataillons de Landsturm, dont au minimum 100 sur le front de l'Est. Ces bataillons voyagent pour la plupart dans beaucoup d'endroits différents entre la Belgique, l'Alsace-Lorraine ou l'Ukraine, mais restent surtout déployés dans des zones calmes. Néanmoins, des Landsturm participent à la bataille de Verdun.

Les Belges voient passer toutes ces classes d'hommes les unes après les autres en août et septembre 1914. La Landsturm, la dernière, prend ses quartiers dans les villes et les campagnes belges et françaises qui ne relèvent pas du territoire d'étapes.

Les bataillons de Landsturm tirent leur nom de la ville, ou plutôt de la région, de laquelle ils proviennent, selon les districts de l'armée. Bien sûr, la plupart des membres d'un bataillon proviennent surtout des faubourgs de ces villes. Par exemple, le bataillon de Nuremberg est composé en majorité de fermiers. Lorsqu'une ville est assez importante pour constituer plusieurs bataillons de Landsturm, ceux-ci se voient ajouter un chiffre romain à leur nom pour les différencier.

Combien sont-ils ?

Chaque bataillon se compose d'environ un millier d'hommes. Ce chiffre varie en fonction du bataillon ou de l'année. En effet, plus la guerre avance, plus il devient compliqué de remplacer les hommes partis au front et ceux qui sont renvoyés chez eux pour cause de maladie ou d'incapacité physique.

La sélection se fait dès la mobilisation. Ainsi, lorsque les hommes du Landsturm sont mobilisés à Erlangen, le 21 août 1914, 1.231 hommes sont appelés à se présenter. Le lendemain, seuls 1.005 d’entre eux sont désignés pour partir vers la Belgique deux jours plus tard. Le 28 août 1914, au matin du départ, l'officier qui rédige les journaux de guerre du bataillon Würzburg rapporte une vingtaine d'officiers, 84 sous-officiers, un officier sanitaire, un comptable, 9 conducteurs, 25 chevaux et 901 soldats. Une fois le bataillon arrivé en Belgique, il comptera 1.145 hommes et 28 officiers.

Le bataillon Ansbach peut servir de premier exemple. Celui-ci s'occupera, entre 1914 et 1916, date à laquelle il est transféré en Alsace-Lorraine, de la sécurité du rail entre Liège et Visé puis à Amay et Fexhe-Le-Haut-Clocher. En août 1914, il mobilise 1.002 hommes et une quinzaine d'officiers. En décembre, après un premier écrémage, qui a lieu dans tous les bataillons, l’on ne dénombre plus que 899 hommes pour 19 officiers. Il est important de préciser la réalité que recouvrent ces chiffres : parmi ces 899 hommes, seuls 448 sont comptabilisés comme forces de combat. Les autres sont référencés comme "Verpflegungsstärken", c'est-à-dire les non-combattants, en quelque sorte le nombre de ventres à nourrir : les auxiliaires au bataillon comme les administratifs ou les cuisiniers mais aussi les prisonniers de guerre. Cette dernière catégorie peut également englober les chevaux. La population du bataillon ne cesse de décroître jusqu’à son transfert vers l'Est. Au 1er août 1916, le bataillon compte 932 hommes et 22 officiers à nourrir mais seuls 287 hommes et 4 officiers combattent effectivement.

Les chiffres du bataillon Bamberg font apparaître une différence nettement moindre entre la population totale et les forces qui combattent. Ce bataillon occupe principalement la région verviétoise avant de partir, lui aussi, vers l'Alsace-Lorraine en novembre 1916. En août 1914, parmi les 942 hommes et 25 officiers à nourrir, 864 hommes et 20 officiers servent comme combattants ; en janvier 1916, cette proportion s'est même améliorée avec 1.024 hommes pour 20 officiers comme forces totales pour 996 hommes sur le terrain.

Pour obtenir une analyse plus fine des flux entrants et sortants dans les bataillons, il est nécessaire de se pencher sur les cas des bataillons Erlangen et Würzburg.

L'état de ces deux bataillons change assez peu durant les premières années de guerre. Les hommes âgés de plus de 39 ans sont formés à l'art de la guerre et les plus jeunes, qui n'ont pas suivi d'entraînement, sont en forme mentalement comme physiquement. Les officiers ne s'en plaignent pas. Avec en moyenne un millier de soldats, les changements sont pourtant très réguliers.

Entre 1914 et 1916, le compte des hommes par bataillon varie de semaine en semaine mais le total reste assez stable : entre 850 et 950 hommes pour 20 à 25 officiers.

La tuberculose et le typhus sont les infections les plus courantes qui, si on y survit, donnent droit à un billet de retour en Allemagne

Qui reste, qui part?

Au sein des bataillons qui occupent la Belgique, un voire deux hommes quittent le bataillon pour l'Allemagne chaque semaine. Les raisons de ces retours sont diverses.

Une des causes principales et la seule qui ne soit pas reprise dans la catégorie "invalide pour le service" est la valeur économique du soldat, c'est-à-dire le soldat dont l'activité est primordiale pour l'économie allemande. Ainsi, au 31 juillet 1916, dans le seul bataillon Erlangen, 109 hommes sont remplacés par la réserve pour raisons économiques et industrielles. Le travail exact de ces soldats ne nous est pas connu mais nous savons que la plupart ne sont en toute hypothèse pas fermiers. En effet, ceux-ci reçoivent généralement des congés au moment des récoltes et des semis mais sont tenus de réintégrer le bataillon à la fin de ces périodes. Ils ne sont pas définitivement remplacés, contrairement aux premiers.

La maladie est également une cause de départ définitif. La tuberculose et le typhus sont les infections les plus courantes qui, si on y survit, donnent droit à un billet de retour en Allemagne.

Avant d'en venir aux grandes vagues de mises à la retraite dans les rangs des Landsturm, il faut également noter les quelques départs, tellement rares qu'ils en sont remarquables, d'hommes se portant volontaires pour partir au front. Le bataillon Erlangen en comptera un seul, à l'arrivée de l'hiver 1916 et celui de Würzburg en comptera deux : un sergent et un autre sous-officier, qui partiront ensemble pour les tranchées en mars 1916.

Le facteur le plus important de renouvellement est bien entendu dû à l'âge déjà avancé des hommes. Le remplacement se fait, en 1914 et 1915, au fur et à mesure de l'arrivée d'ersatz (des soldats de la réserve) mais on peine à remplacer tous les hommes trop âgés. La première grande opération a lieu pour la plupart des bataillons en avril 1916, sauf pour le bataillon Würzburg qui bénéficie de l'arrivée de sang neuf dès août 1915.

45 ans accomplis fixent la fin de la mobilisation dans le Reich allemand. L'absence de remplacement de la majorité des hommes ayant atteint cette limite en 1915 constitue une preuve supplémentaire du projet allemand de gagner la guerre rapidement. Si l'Allemagne avait envisagé que la guerre pouvait durer plus d'un an, l'arrivée à la limite d'âge des hommes aurait été prise en compte dans les plans de bataille.

Avril 1916 sonne le départ de la plus grande série de renouvellements dans les différents bataillons. Le commandement général ordonne aux officiers de relever la date de naissance de leurs hommes, afin de permettre le remplacement des plus âgés, c'est-à-dire nés avant 1873.

Durant plusieurs mois après que ces listes aient été remises aux autorités militaires, les changements se font peu à peu, année de naissance par année de naissance. Chaque mois entre juillet et décembre, une vingtaine d'hommes de plus de 44 ans sont remplacés. Cette grande opération est la seule du genre qui est menée tout au long de la guerre. Chaque semaine jusqu'au 11 novembre 1918, un ou deux hommes sont renvoyés vers l'ersatz pour cause de maladie, d'atteinte de la limite d'age ou d' "invalidité pour le service". Mais cette première et seule vague de remplacements donne lieu à une dégradation constante de la qualité militaire des hommes des bataillons, ce dont les officiers se plaindront chaque mois un peu plus.

En effet, les nouveaux arrivants ne seront jamais aussi utiles que leurs aînés. Il ne faut pas imaginer des vieillards quittant la Belgique pour être remplacés par de jeunes et forts Allemands. En effet, les hommes nés en 1872, âgés donc de 44 ou 45 ans en 1916, sont relevés par des hommes de la classe 1879, comptant déjà 37 ou 38 ans.

Ces hommes n'étaient plus la fine fleur de l'armée impériale et ceux qui viennent les remplacer sont pires encore

Que sont devenus les bataillons d'août 1914 ?

Les officiers ne se montrent guère heureux de l'arrivée des ersatz. En effet, si le bataillon rajeunit quelque peu, les hommes mobilisés pour l'occupation de la Belgique sont ceux qui étaient réformés pour le front pour cause de maladie physique ou mentale.

Les officiers n'ont cependant pas d'autre choix que celui de fonctionner avec ces hommes pendant un an, jusqu'en octobre 1917 exactement, date à laquelle quelque 150 hommes par bataillon, ceux dont la forme physique et mentale est la meilleure, sont envoyés au front, dans la réserve de la IVe armée. Dans le même temps, un nombre équivalent d'hommes fait son entrée dans les bataillons décimés, la plupart venant directement d'Allemagne, les autres arrivant du front. À la fin du mois, un officier rédige un rapport sur ce point. Il y explique que ces changements ne sont pas nécessairement bénéfiques : "Ces [nouveaux] éléments sont souvent les plus faibles physiquement et leur sens du devoir militaire est souvent très douteux". Il précise également que l'atmosphère régnant au sein du bataillon reste bonne, si l'on exclut les nouveaux arrivants. Plus loin, il décrit l'état de santé de ces nouvelles recrues : "Les échanges avec le front amènent dans l'ensemble des hommes en bon état de santé. Les hommes venant de la réserve par contre ont d'assez gros problèmes. Certains durent même être envoyés en observation à Liège en ce qui concerne leur santé mentale et nerveuse. Deux réservistes ont même la gonorrhée, attrapée avant qu'ils ne soient au bataillon".

De plus en plus, les hommes que les bataillons de Landsturm perdent sont ceux qui faisaient leur force. Ceux qui en sont capables sont envoyés au front, et les autres obtiennent l'autorisation de rentrer en Allemagne pour y reprendre leurs activités professionnelles. Dans cette dernière catégorie, on trouve, bien sûr, une proportion croissante d'agriculteurs mais également des cordonniers et d'autres travailleurs du métal qui ont, comme les précédents, la chance d'être indispensables dans leur patrie.

Les échanges pour raisons économiques s’accélèrent chaque mois. Entre mars et août 1918, 25 soldats en moyenne sont renvoyés dans la réserve chaque mois, ce chiffre culmine à 50 en septembre 1918. Tout cela est bien sûr lié aux événements se déroulant au front et en Allemagne.

Afin de pallier à ces départs, des hommes mobilisés par le "Hilfsdienstpflicht" (une sorte de service civil obligatoire en Allemagne durant la Guerre) commencent à arriver de la réserve. Ce groupe est constitué d'une vingtaine de personnes en février 1918 et en accueille encore une dizaine d'autres jusqu'à la fin de la guerre.

S'il peut être utile au gouvernement allemand de se débarrasser de certains éléments perturbateurs en les envoyant dans les usines ou dans les zones occupées, ces derniers n'apportent aucune valeur ajoutée aux bataillons. Des plaintes d'officiers à ce sujet apparaissent dès le mois de mars. Les difficultés que ces recrues provoquent dans les compagnies sont nombreuses : les plus âgés sont la plupart du temps inutiles pour des raisons physiques, ce qui vaut également pour les plus jeunes (certains ont 15 ans), ceux-ci présentant en plus des problèmes psychologiques. Les uns comme les autres n'ont pas grand-chose à faire et apparaissent plus comme une charge que comme une aide : "La perte d'un homme pour un de ces "aidants" signifie toujours une perte pour le bataillon", c'est-à-dire qu'aucun de ces remplaçants ne vaut qualitativement ceux qui quittent le bataillon. De plus, ces nouveaux réservistes ne restent sur le terrain que très peu de temps et sont régulièrement remplacés, ce qui diminue encore leur efficacité car ils ne disposent pas du temps nécessaire pour se spécialiser dans une tâche.

Lorsqu'on aborde la question des départs volontaires vers le front, l'on pourrait imaginer qu'ils représentent un certain nombre de mobilisés dans les Landsturm, notamment dans la catégorie d'âge des moins de trente ans qui, s'ils ont été réformés dix ans plus tôt, pourraient développer un sentiment patriotique et se porter volontaires pour les tranchées. Toutefois, il n'en est rien : seuls un voire deux soldats ont tenté l'expérience, avant que l'ensemble des troupes n'y soient contraintes lors des grands mouvements de 1917-1918.

Au début du mois de septembre 1918, l'on peut affirmer que les bataillons ont subi une transformation radicale. Les hommes qui les composaient au début de la guerre, âgés de plus de 39 ans mais étant passés par toutes les étapes du service militaire du Reich ou bien souffrant de petites infirmités physiques les mettant à l'écart du service habituel, sont presque tous partis. Les uns ont été renvoyés dans leur patrie, atteints par la limite d'âge, les autres jugés indispensables au fonctionnement de l'économie, principalement agricole, de la Bavière ont également regagné leur foyer et les derniers ont été envoyés au front, malgré leur ignorance de l'art de la guerre. Ces hommes n'étaient pas ou plus la fine fleur de l'armée impériale et ceux qui viennent les remplacer sont pires encore. De plus en plus faibles physiquement et psychologiquement, les hommes qui occupent la Belgique ne satisfont pas leurs officiers. L'arrivée des recrues mobilisées par le "vaterländischen Hilfsdienst" donne le coup de grâce au déclin des troupes d'occupation.

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