# Quand la musique et le théâtre remontent le moral des soldats belges

La Troupe Libeau en représentation à l'Hôpital de Cabour  - Musée royal de l'Armée et d'Histoire militaire, N° Inv. KLM-MRA : B-1-186-46-5923 ©

La Troupe Libeau en représentation à l'Hôpital de Cabour - Musée royal de l'Armée et d'Histoire militaire, N° Inv. KLM-MRA : B-1-186-46-5923 ©

Outre des peintres et dessinateurs, les rangs de l’armée belge comportent aussi un grand nombre d’amateurs et quelques professionnels de la musique et du théâtre, mobilisés ou engagés volontaires. Si les musiciens sont, dès le début, mis à contribution pour rythmer la marche des troupes, il leur est très difficile, en dehors de ces musiques régimentaires, d’exercer leur art en dérogeant aux réglementations très strictes établies par les autorités militaires. Mais celles-ci comprennent finalement que, même en temps de guerre, les troupes ont besoin de divertissements : elles permettent alors l’organisation de petits spectacles pendant les périodes calmes sur le front. Dans un premier temps, des concerts de musique de chambre ont lieu dans les hôpitaux pour soutenir les blessés, puis dans les cantonnements à destination de tous les soldats. En décembre 1917, sont créés le Quatuor à Cordes de l’Armée belge en Campagne et l’Orchestre symphonique de l’Armée de Campagne qui rassemble officiellement 119 soldats choisis parmi les meilleurs musiciens. Très vite, ces ensembles musicaux remportent un franc succès et entreprennent des tournées à l’étranger, en France et au Royaume-Uni, au profit d’oeuvres caritatives de guerre. Côté théâtre, des drames, des comédies et des vaudevilles s’improvisent un peu partout, avec des moyens souvent modestes, jusqu’à ce que les autorités militaires montent le Théâtre de l’Armée de Campagne en 1917 et construisent un bâtiment en bois appelé le Théâtre de la Reine, à Hoogstade, en 1918. On y joue alors des grands classiques du théâtre français et belge… mais aussi néerlandophone avec le Vlaamsch Fronttoneel créé en avril 1918.

Ne dit-on pas que la musique adoucit les moeurs…

La musique est omniprésente dans la vie militaire. Du début à la fin de la Grande Guerre, "depuis les émouvantes manifestations des premiers jours d’août 1914, quand elles (les musiques militaires) marchaient en tête des bataillons de réservistes aux armes fleuries, escortées de foules énormes dont elles scandaient les chants populaires et patriotiques… jusqu’au jour glorieux du retour", dixit l’imposant recueil d’hommages Nos héros morts pour la patrie publié en 1920. En effet, au moment de la mobilisation, chaque régiment de l’armée belge dispose de sa propre musique militaire, la plus connue étant celle du régiment des Guides qui, aujourd’hui encore, jouit d’une grande réputation tant en Belgique qu’à l’étranger. Mais les musiciens ne sont pas là uniquement pour rythmer la marche des troupes. Qu’ils soient professionnels ou anciens élèves dans quelque académie, ils sont avant tout des soldats et donc soumis aux mêmes obligations et aux mêmes dangers que les autres soldats non-musiciens : point de régime spécial comme pour les peintres de la Section Artistique (créée en 1916). Lorsque la ligne de front se stabilise aux alentours de l’Yser, vers la fin de l’année 1914, les musiciens ont à nouveau le loisir de s’adonner à leur passion. D’abord seuls, pour faire passer le temps ; ensuite en groupes, avec le soutien des autorités militaires qui multiplient les initiatives en vue de reformer les ensembles régimentaires, réduits ou dispersés par les combats, et de leur permettre de donner des concerts dans les cantonnements ou dans les hôpitaux de l’armée.

Depuis les émouvantes manifestations des premiers jours d’août 1914, quand les musiques militaires marchaient en tête des bataillons de réservistes aux armes fleuries, escortées de foules énormes dont elles scandaient les chants populaires et patriotiques… jusqu’au jour glorieux du retour.

Extrait de Nos héros morts pour la patrie, 1920

 

Ainsi, dans le château de Wulveringhem, à quelques kilomètres au sud de Furnes, des séances de musique de chambre sont organisées par le commandant Emile Davreux, officier d’ordonnance du Roi et lui-même pianiste, puis par le colonel Victor Buffin de Chosal, également compositeur. A ces auditions participent entre autres quelques musiciens de renom dont les pianistes Maurice Corneil de Thoran (qui dirigera après la guerre le Théâtre de la Monnaie à Bruxelles) et Léon Jongen, l’altiste Germain Prévost ou encore le violoniste Eugène Ysaÿe (qui n’est lui cependant pas soldat). En 1915, le colonel Buffin entreprend de réorganiser la Musique des Guides ; il fournit aux musiciens de nouveaux instruments et les accueille à Wulveringhen avant qu’ils ne partent pour Calais et Guines, en France. Une fois leur répertoire reconstitué, grâce à la Garde républicaine, la Musique des Guides effectue, en août 1916, une importante tournée au Royaume-Uni, notamment à l’Albert Hall de Londres, au profit d’oeuvres caritatives de guerre... Néanmoins, tous les musiciens n’ont pas la chance d’appartenir à un ensemble organisé et de pouvoir voyager. La majorité d’entre eux restent dans leur cantonnement et jouent d’abord aux services funèbres et religieux célébrés en plein air, parfois dans des églises en ruines ou des granges abandonnées ; puis, l’heure de quelques réjouissances venue, des spectacles sont organisés lors de jeux et fêtes sportives, si pas improvisés dans les cantines et les tentes de repos avec des instruments de fortune, accordéons, flûtes ou violons.

Autre initiative prestigieuse, du colonel Buffin encore, la création en décembre 1917 du Quatuor à Cordes de l’Armée belge en Campagne, sur le modèle du célèbre Quatuor Pro Arte fondé à Bruxelles en 1912. De cet ensemble originel, seul Germain Prévost est repris puisque le second violon Laurent Halleux est affecté dans un autre secteur, tandis que le premier violon Alphonse Onnou et le violoncelliste Fernand Auguste Lemaire n’ont pas été mobilisés. La composition de ce nouvel ensemble de musique de chambre va changer plus d’une fois, notamment au gré des envies que chacun de ses membres aura de créer son propre quatuor à cordes. Mais les plus fidèles restent Germain Prévost et le violoniste Henri Gadeyne qui interprètent régulièrement Beethoven, Debussy, Haydn, Ravel ou encore Schumann, à l’Hôpital de l’Océan où la reine Elisabeth de Belgique compte parmi les spectateurs les plus assidus. Parallèlement au Quatuor, à l’Hôpital de Beveren-Ijzer situé à une vingtaine de kilomètres de La Panne, est créé l’Orchestre symphonique de l’Armée de Campagne composé de 119 soldats musiciens et dirigé par Maurice Corneil de Thoran. Au programme : Fantaisie sur deux noëls populaires wallons et La Ronde wallonne du Liégeois Joseph Jongen (frère du pianiste Léon), La Marche héroïque de Camille Saint-Saëns, Conte d’avril de Charles-Marie Widor... joués tant à Beveren-Ijzer qu’à Hoogstade, Vinkem, La Panne et même Londres, juste avant que ne soit lancée, le 8 août 1918, l’offensive des Cent Jours durant laquelle tous les musiciens sont alors réquisitionnés comme ambulanciers et brancardiers.

L’heure de quelques réjouissances venue, des spectacles sont organisés lors de jeux et fêtes sportives, si pas improvisés dans les cantines et les tentes de repos avec des instruments de fortune, accordéons, flutes ou violons.

... et que le rire est le propre de l'homme ?

L’Orchestre symphonique accompagne aussi à plusieurs reprises le Théâtre de l’Armée de Campagne lors des représentations, par exemples, du Médecin malgré lui de Molière ou du Cloître de l’Anversois Emile Verhaeren. C’est que "nos soldats, si courageux, si tenaces, si patients dans l’adversité, ont bien souvent montré leur amour du spectacle", dixit Nos héros morts pour la patrie ; cependant, il faut également attendre décembre 1917 pour que les autorités militaires, conscientes que le temps semble de plus en plus long pour les troupes belges, officialisent et encouragent les troupes de comédiens. Ceux-ci apprennent leur rôle, à l’instar des autres artistes-soldats, entre deux factions ou deux corvées et "qu’importe s’ils ne trouvent pas le temps de dormir, le succès (très bruyant parfois) les récompense de leurs peines, et c’est justice." Sans beaucoup de moyens, le Théâtre de l’Armée de Campagne, fondé et dirigé par le lieutenant Emile Van Iseghem, monte des revues à grand spectacle, avec la bienveillance de la censure militaire, ainsi que des grands classiques du théâtre français tels que L’Arlésienne d’Alphonse Daudet ou Le Mariage de Figaro de Beaumarchais. Certaines pièces, dont Le médecin malgré lui, sont précédées d’une matinée littéraire sur l’oeuvre de Molière ou les Fables de La Fontaine dispensée par le lieutenant Jean De Mot (connu comme conservateur au Musée du Cinquantenaire). D’autres pièces s’adjoignent les voix d’un choeur de soldats ou du chansonnier officiel de l’armée, Ernest Thiers dit Genval.

A côté du Théâtre de l’Armée, composé uniquement de soldats, viennent occasionnellement des troupes de comédiens et saltimbanques professionnels comme le Théâtre belge du Front, aussi appelé Troupe Libeau du surnom donné au couple qui la dirige : Gustave et Valentine Libion. Cette compagnie a le privilège, le 18 avril 1918, d’inaugurer le Théâtre de la Reine à Hoogstade, en présence de Sa Majesté Elisabeth de Belgique. Dans ce bâtiment en bois, offert par la Reine aux troupes et pouvant accueillir jusqu’à 2.000 personnes, la Troupe Libeau joue le très sérieux Conte d’avril avec l’Orchestre symphonique de l’Armée ; mais son registre est plus tourné vers la comédie, avec des succès du théâtre belge (et particulièrement bruxellois), comme Ce bon Monsieur Zoetebeek, Zonneslag Cie ou l’Epicier du coin, La demoiselle de magasin et naturellement l’incontournable Mariage de Mademoiselle Beulemans de Fernand Wicheler et Frantz Fonson. Toutes ces représentations sont jouées en français et en patois bruxellois, ce qui ne manque pas d’agacer nombre de soldats flamands. Ainsi, sur l’impulsion d’un certain Jan Oscar De Gruyter, docteur en philologie germanique et dramaturge, est créé en avril 1918 le Vlaamsch Fronttoneel et, le 21 mai 1918, a lieu la première pièce, Warenar de l’écrivain néerlandais Pieter Hooft, au Théâtre de la Reine (traduit pour l’occasion en Schouwburg van de Koningin). Quatre autres représentations, encouragées par le Belgische Standaard, s’enchaînent ensuite avec beaucoup de succès auprès des soldats flamands, parmi lesquelles Het Belang van Ernst (L’important d’être constant) du Britannique Oscar Wilde et traduit par De Gruyter.

Le 18 avril 1918, est inauguré le Théâtre de la Reine à Hoogstade, en présence de Sa Majesté Elisabeth de Belgique. Ce bâtiment en bois, offert par la Reine aux troupes, peut accueillir jusqu’à 2.000 personnes

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