# Quand l'occupant allemand impose sa partition : 
le cas du Théâtre de la Monnaie à Bruxelles

Tandis que les salles de spectacle privées rouvrent peu à peu leurs portes, l’occupant allemand réquisitionne certains bâtiments publics et propriétés des villes occupées.

"Wilhelm Tell" de Friedrich von Schiller 
Affiche de la dernière représentation allemande au Théâtre de la Monnaie, le 29 octobre 1918... soit deux semaines avant la signature de l'Armistice.  - Archives de la Ville de Bruxelles ©

"Wilhelm Tell" de Friedrich von Schiller Affiche de la dernière représentation allemande au Théâtre de la Monnaie, le 29 octobre 1918... soit deux semaines avant la signature de l'Armistice. - Archives de la Ville de Bruxelles ©

L’Opéra de Liège (actuel Opéra Royal de Wallonie) est ainsi confisqué pour servir d’écurie et de dortoir aux troupes allemandes et le Conservatoire de Bruxelles est transformé en temple protestant ; le Théâtre de la Monnaie et le Théâtre du Parc, bientôt rebaptisés en néerlandais Muntschouwburg et Parktheater, servent de scènes aux propres formations musicales de l’occupant. L’objectif ? Faire rayonner la culture germanique dans la capitale belge et participer à la vie culturelle bruxelloise. Mais cela n’enchante guère la Ville de Bruxelles et son échevin de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, Emile Jacqmain, qui, à plusieurs reprises, opposent un refus catégorique à l’utilisation de ces salles avant de devoir s’y résoudre, sous la pression du gouverneur général Moritz Von Bissing. Après une dizaine de concerts organisés de 1915 à 1916, malgré plusieurs tentatives de sabordage du directeur de La Monnaie, Guillaume Guidé, l’occupant donne près d’une soixantaine de représentations entre juin 1917 et octobre 1918. Chaque semaine, jusqu’aux derniers jours du conflit, le Théâtre de la Monnaie se remplit des plus grands airs allemands : Beethoven, Brahms, Goethe, Mozart, Schiller, Schubert, Strauss et bien évidemment Wagner, compositeur chéri à Bruxelles. Parmi eux également, William Shakespeare, unique auteur non germanique, avec une traduction de "Songe d’une nuit d’été" (Ein sommernachtstraum) et de "Roméo et Juliette" (Romeo und Julia). Néanmoins, assister à ces représentations est considéré comme anti-patriotique pour les Belges et seul le public allemand en profite.

Bruxelles, capitale francophone du wagnérisme

Avant 1914, le Théâtre de la Monnaie est sans conteste le pôle d’attraction de la vie musicale bruxelloise. La mythique salle d’opéra, construite dans son apparence actuelle en 1855, est alors non seulement la scène de référence de la jeune création française mais aussi, ironie du sort, la capitale francophone du wagnérisme ! En effet, contrairement aux Français qui le boudent depuis longtemps (particulièrement depuis la guerre franco-allemande de 1870), le public belge apprécie beaucoup l’oeuvre de Richard Wagner et cela, dès sa venue à Bruxelles en mars 1860. Un demi-siècle plus tard, le compositeur allemand reste le "clou" de la saison musicale 1913-1914 avec, en soirée de clôture, les meilleurs extraits de "Paillasse", de "Faust" et de "Parsifal". Le lendemain, le 4 mai, tandis que la compagnie de La Monnaie se disperse vers les festivals de l’été, c’est encore du Wagner qui résonne avec "Das Rheingold" (L’Or du Rhin) interprété cette fois par une troupe allemande, dans le cadre d’un festival en l’honneur du génial compositeur. Il n’y a là cependant rien d’exceptionnel à recevoir des acteurs étrangers ; le Théâtre de la Monnaie accueille d’ailleurs une semaine de représentations par la Comédie française de Paris avant de refermer ses portes le 20 mai 1914, comme à l’accoutumée… Mais pour plus longtemps que prévu : trois mois plus tard précisément, l’entrée de l’armée allemande à Bruxelles, suivie de cinquante mois d’occupation, repousseront sine die la réouverture du principal centre culturel bruxellois.

La Monnaie définitivement fermée ? Pas tout à fait ! Alors que le Théâtre de la Gaité (en octobre 1914) et La Scala (en février 1915) rouvrent leurs portes sous leur propre direction, le Théâtre de la Monnaie, propriété de la Ville de Bruxelles, est en fait réquisitionné par l’occupant allemand. Très vite, celui-ci souhaite y donner des concerts afin de représenter la culture germanique dans la capitale belge, mais son directeur Guillaume Guidé tente de l’en dissuader arguant que l’acoustique est détestable, l’éclairage défectueux et le chauffage en panne… Les Allemands ne sont néanmoins pas dupes de ces arguments fallacieux et le Collège échevinal finit par céder, non sans préciser que le chauffage, l’éclairage et le personnel de la salle sont à la charge de l’occupant. Ainsi, le 13 mars 1915, le Théâtre est occupé par l’Orchestre de Cologne : l’oeuvre de Wagner fait alors son grand retour, accompagnée de Beethoven, Brahms, Mozart et Weber ! Plus tard, dans une lettre adressée au gouverneur général Von Bissing, en date du 14 avril, le Collège bruxellois s’indigne d’avoir été mis sous pression ; il insiste "qu’il est de tradition, lorsque des événements douloureux atteignent notre pays, que le Théâtre de la Monnaie n’ouvre point ses portes" et rappelle que "la Belgique est en deuil car nombre de nos concitoyens sont morts au champ d’honneur, d’autres sont blessés, d’autres enfin sont prisonniers à l’étranger." L’occupant allemand fait fi de cette interdiction et organise deux nouveaux concerts, les 4 et 5 mai, laissant les autorités communales devant le fait accompli.

Ainsi, le 13 mars 1915, le Théâtre est occupé par l’Orchestre de Cologne : l’oeuvre de Wagner fait alors son grand retour, accompagnée de Beethoven, Brahms, Mozart et Weber !

Le Muntschouwburg ou le théâtre occupé

En décembre 1915 et janvier 1916, les Allemands reviennent à la charge et essuient un nouveau refus de la part de l’échevin Emile Jacqmain. Qu’à cela ne tienne, les autorités occupantes font évacuer le vestiaire du Théâtre, alors occupé par un service de distribution de vêtements au profit des nécessiteux bruxellois, et programme fin janvier quatre concerts de l’Ensemble musical et théâtral de Darmstadt (en Allemagne). En mai, c’est au tour de l’Opéra allemand des Pays-Bas d’interpréter, en quatre soirs, les quatre parties de l’incontournable "Der Ring des Nibelungen" (L’Anneau du Nibelung) de Wagner... Désormais, plus aucune demande d’autorisation ne sera introduite auprès de la Ville de Bruxelles : les autorités allemandes emploieront le Théâtre de la Monnaie à leur guise et organiseront près de soixante concerts de juin 1917 à octobre 1918, soit presqu’une représentation toutes les semaines (très souvent le dimanche soir). La dernière représentation, "Wilhelm Tell" de Friedrich Schiller, a lieu le 29 octobre ; mais il apparaît que, jusqu’au bout, les Allemands espéraient rester en Belgique puisque la première de "Mariechen van Nijmegen" était prévue le 18 novembre (sept jours après la fin de la guerre). Cette pièce flamande du XVIe siècle s’inscrivait en fait dans le cadre de la flamandisation du Théâtre de la Monnaie, entamée en 1916 par l’appellation "Muntschouwburg" et destinée à attirer un public autre que les bourgeois francophones qui boycottent les spectacles de l’occupant.

En effet, rares sont les Belges à se rendre dans un théâtre occupé, un geste considéré comme anti-patriotique, à en croire l’ambassadeur américain Brand Whitlock, dans ses mémoires publiés en 1922 : "Il n’y eut qu’un seul Belge au concert de la Monnaie et, chose curieuse, c’était un professeur de philosophie morale, grand amateur de musique. Peut-être y alla-t-il par étourderie ; mais il l’a payé en perdant sa chaire." C’était lors du premier concert de l’occupant, le 13 mars 1915, et ledit professeur, Georges Dwelshauvers, a effectivement été contraint de démissionner de son poste à l’Université Libre de Bruxelles. Il est cependant peu probable qu’il ait été le seul car, nous l’avons dit, le public bruxellois apprécie beaucoup l’oeuvre de Richard Wagner et celle-ci est bien présente dans la programmation du Muntschouwburg et du Parktheather, le Théâtre du Parc, autre propriété de la Ville de Bruxelles réquisitionnée. Par ailleurs, le public allemand ne se limite pas aux seuls Deutsches Theaters et à son intention, le Belgischer Kurier publie régulièrement le programme d’une quinzaine de théâtres. En août 1916, ce journal annonce avec enthousiasme des travaux d’embellissement ou d’agrandissement de certaines salles, dont La Monnaie où système de chauffage et sanitaires seront réparés et un fumoir aménagé. Mais il n’en est rien : tout au plus, l’administration communale en charge de l’entretien du bâtiment poursuit-elle l’exécution d’une commande faite au peintre symboliste Emile Fabry bien avant la guerre. Ses tableaux ornent encore aujourd’hui l’escalier principal du théâtre.

Il apparaît que, jusqu’au bout, les Allemands espéraient rester en Belgique puisque la première de "Mariechen van Nijmegen" était prévue le 18 novembre (sept jours après la fin de la guerre)

Enfin, au lendemain de la guerre…

Dès le 26 novembre 1918, le public belge réinvestit le Théâtre de la Monnaie lors d’un concert donné par l’Orchestre symphonique de l’Armée de Campagne, sous la direction de Maurice Corneil de Thoran ; la fête est évidemment au rendez-vous et la Brabançonne entonnée avec ferveur. Quelques semaines plus tard, en mars 1919, la saison musicale s’ouvre avec un spectacle, "1914", écrit et mis en musique par les Belges Georges Garnir et François Rasse, suivi d’une suite de tableaux patriotiques intitulée "Vers la gloire" du même Georges Garnir, sur une musique de Léon Dubois. La compagnie de La Monnaie est alors pratiquement reconstituée, le Théâtre peut investir dans une politique de grands spectacles comme à son habitude, avant-guerre. Sauf qu’une question se pose très vite : est-il acceptable ou non de jouer à nouveau la musique de Wagner ? Cette polémique reflète bien le traumatisme subi pendant l’occupation et divise l’opinion publique. Pour les uns, il faut continuer à combattre les Allemands et donc refuser toute influence germanique ; pour les autres, l’oeuvre de Wagner doit être reconnue à sa juste valeur... Les musiciens de La Monnaie, autrefois grands amateurs du compositeur allemand, refusent d’interpréter le moindre de ses morceaux jusqu’en juin 1920, où quelques passages du troisième acte de "Tannhäuser" sont joués en dernière partie de concert. La polémique sera définitivement éteinte suite à un référendum organisé, en février 1921, par la Société des Concerts Populaires de musique classique : trois quarts des 2.400 de ses habitués se sont prononcés en faveur du retour de Wagner.

Sauf qu’une question se pose très vite : est-il acceptable ou non de jouer à nouveau la musique de Wagner ? Cette polémique reflète bien le traumatisme subi pendant l’occupation et divise l’opinion publique

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