# Progrès techniques et Grande Guerre : le front belge

Progrès techniques et Grande Guerre : le front belge  - Tous droits réservés ©

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Fin juillet 1910, la foule se presse pour voir des avions évoluer au champ d’aviation de Stockel – en réalité l’hippodrome, mobilisé pour l’occasion. Comme leurs voisins, les Belges se passionnent pour ces merveilleuses machines volantes et leurs pilotes. Ils sont douze à évoluer dans le ciel bruxellois depuis le 23 juillet, dans le cadre de ce meeting qui est l’occasion de battre quelques nouveaux records, dont celui d’altitude. Quelques accidents ont déjà eu lieu dans les premiers jours, sans faire de victime. Mais le 3 août, veille de la fin de la compétition, c’est le drame : pris dans une bourrasque, l’appareil de Nicolas Kinet se brise en vol et s’écrase, sous les yeux de sa femme. Le corps du malheureux est emmené à l’hôpital… dans une ambulance tirée par quatre chevaux.

Le contraste entre les deux véhicules, celui qui entraîne la mort de Kinet et celui qui emmène son corps, témoigne de la vitesse avec laquelle les progrès techniques se succèdent en ce début de XXe siècle. La société n’a pas encore eu le temps de s’habituer à l’automobile que déjà des avions se mettent à conquérir le ciel ! Lors d’un congrès économique qui se tient à Mons en 1905, le futur prix Nobel de la paix 1909 Auguste Beernaert prononce le discours inaugural. A ce moment, les performances de Kinet et de ses collègues cinq ans plus tard sont encore inenvisageables. Auguste Beernaert donne son point de vue sur les progrès technologiques de son époque : "Les temps modernes ont été marqués par une série d’inventions extraordinaires. La vapeur et l’électricité, ces deux fées suffisaient déjà à révolutionner les conditions de la vie. Mais que d’autres découvertes ! Le télégraphe Morse, le téléphone, la machine à coudre, la dynamite, l’éclairage électrique, les nouveaux moteurs rotatifs ou à gaz, la photographie, la télégraphie sans fil, le transport de l’énergie électrique, l’automobile, que sais-je encore. Tout cela fait au monde une autre existence, avec de nouvelles ressources et de nouveaux besoins, de nouveaux biens, de nouveaux périls".

Beernaert ne croit pas si bien dire. Dès 1910, des cartes postales immortalisent Kinet comme étant "mort au Champ d’Honneur". Il est mort pour la science : les aviateurs mourront bientôt pour la patrie.

Blindés et véhicules

La Première Guerre mondiale est tristement célèbre pour avoir suscité la création de nouveaux moyens de destruction. Parmi eux, le char de combat. Il est d’abord développé par l’armée anglaise, d’où provient le nom de code "tank" (réservoir) qui lui reste associé aujourd’hui. Mais c’est le modèle français de char léger Renault qui lui donne sa forme contemporaine : un engin blindé surmonté d’une tourelle pouvant faire feu en tous sens. L’armée belge n’utilise pas de chars pendant le conflit. Le front de l’Yser n’est guère propice à l’utilisation de tels engins pendant la guerre de position, mais le commandement belge regrettera de ne pas en disposer dans les plaines de Flandre, pendant la deuxième phase de l’offensive finale.

L’armée déploie en revanche dès 1914 plusieurs autos-blindées de la marque belge Minerva, qui sont intensément employées à des tâches de reconnaissance et de combats d’arrière-garde lors de l’invasion. Une fois le front stabilisé, ces véhicules deviennent inutiles pour la guerre des tranchées. Ils trouvent toutefois une nouvelle utilité sur le front russe, moins statique, à partir de l’automne 1915 : un corps expéditionnaire belge y est envoyé, qui comptera après, avoir été renforcé, environ 450 hommes. L’unité est devenue célèbre pour avoir compté dans ses rangs quelques célébrités en devenir – le futur leader du parti communiste belge Julien Lahaut, l’écrivain liégeois Marcel Thiry, le champion du monde de lutte Henri Herd, alias "Constant le Marin" – mais aussi pour s’être retrouvée à Kiev en pleine révolution russe et avoir rejoint la Belgique via le Transsibérien jusqu’à Vladivostok puis les Etats-Unis. A posteriori, ce "Corps des Autos-canons belges" est surtout intéressant de par son organisation moderne et sa mobilité : non seulement son noyau est composé de véhicules blindés, mais l’infanterie d’accompagnement dispose de motos et de vélos, ainsi que de camions pour l’intendance et les ambulances. La logistique est évidemment fondamentale dans la guerre moderne, et l’automobile joue un rôle majeur à cet égard en complétant les chevaux. La supériorité alliée dans ce domaine est écrasante à la fin de la guerre : en 1918, les Allemands ne possèdent que 20 000 camions sur le front de l’Ouest, alors que les Français à eux seuls en utilisent cinq fois plus.

En 1918, les Allemands ne possèdent que 20 000 camions sur le front de l’Ouest, alors que les Français à eux seuls en utilisent cinq fois plus.

Les gaz

On peut fréquemment lire que la première attaque chimique de l’histoire a eu lieu à Ypres en 1915. C’est une erreur qui témoigne du fait que le front ouest bénéficie de beaucoup plus d’attention que celui de l’Est : en réalité, la première utilisation allemande des gaz a lieu en janvier 1915 sur le front polonais, mais elle est un échec en raison du vent et du froid qui minimisent les effets des obus toxiques. L’attaque allemande au Nord d’Ypres le 22 avril 1915 n’est donc pas la première du genre, mais elle est nettement plus efficace que la précédente : la nappe de chlore sème la mort et la panique dans les rangs des troupes françaises. Une brèche de plusieurs kilomètres s’ouvre entre les Belges de la 6e division d’armée et les Canadiens du IIe corps britannique, qui voient leurs flancs subitement à découvert. Leur résistance sur les ailes empêche l’attaque allemande de créer une percée, mais les positions alliées doivent reculer et se rapprocher de la ville.

A posteriori, l’état-major allemand a été fort critiqué pour ne pas avoir été capable de profiter davantage de l’utilisation de cette arme secrète, et d’avoir échoué à percer le front allié. Un reproche tout à fait similaire a été formulé à l’encontre du commandement britannique, à propos de la première attaque impliquant des chars de combat, en septembre 1916 sur la Somme. Ces critiques sont intéressantes car elles illustrent toutes deux la croyance un peu naïve dans le pouvoir de la technologie en temps de guerre. Il était en fait difficile aux états-majors allemands ou anglais de savoir exactement comment utiliser ces armes avant qu’elles ne soient testées en situation réelle, de même qu’il était impossible d’entraîner leurs soldats à les utiliser tout en conservant l’effet de surprise chez l’ennemi. Pendant toute la guerre, les nouvelles technologies employées ne sont réellement utiles qu’après un apprentissage douloureux, qui coûte de nombreuses vies humaines, et malgré tout ni les chars, ni les gaz n’ont jamais l’importance de l’arme classique qu’est l’artillerie. Passé l’effet de surprise du printemps 1915, le gaz est en effet davantage utile pendant la Grande Guerre pour la peur et la gêne qu’il cause chez l’ennemi que pour les pertes qu’il entraîne, négligeables à l’échelle du conflit.

L’utilisation du gaz en 1915 n’est par ailleurs pas sans conséquence politique. L’éventualité d’une guerre chimique avait été prévue dès avant le conflit, et condamnée sans ambiguïté par les deux Conventions de La Haye de 1899 et 1907. Le fait que l’Allemagne soit la première à aller à l’encontre des règlements internationaux en la matière lui vaut de voir une fois de plus son image se dégrader dans l’opinion publique internationale. Mais les armées françaises et britanniques ripostent avec les mêmes armes quelques mois plus tard, à l’automne 1915, et leur usage se généralise donc chez les belligérants, y compris les Belges. Le passage des mémoires de Jacques Pirenne qui décrit le début de l’offensive finale ne témoigne d’aucun scrupule particulier à cet égard : "[mon supérieur] me chargea de faire répartir les obus toxiques entre les pièces. […] Ce travail fait, je me lavai rapidement […] C’était un superbe spectacle de voir tirer les deux pièces de ma section dans la brume du matin".

L’armement individuel, les mitrailleuses et l’artillerie

Dès avant la guerre, la question de la trop grande visibilité des uniformes et de la nécessité de protéger davantage la tête des soldats fait l’objet de débats et de projets. Le conflit accélère simplement une évolution inéluctable, qui prend souvent la forme d’un retour au passé : celui du casque, que l’infanterie avait abandonné au XVIe siècle, mais aussi celui du couteau de tranchée et de la grenade, qui devient une arme incontournable de l’infanterie. Les soldats étaient partis en guerre en 1914 avec pour seules armes leur fusil et leur baïonnette. Dans la deuxième moitié du conflit, les unités se dotent de grenades, de fusils de précision, de fusils-mitrailleurs (les Belges emploient comme les Américains le Chauchat français) et occasionnellement de mortiers et de lance-flammes. La dotation en mitrailleuses (120 seulement pour toute l’armée belge en 1914) augmente considérablement durant le conflit. Les bataillons du génie et les compagnies d’aérostiers sont multipliés par trois et les compagnies de télégraphistes par quatre. On crée de toute pièce des unités de T.S.F. (radio), des projecteurs pour l’artillerie antiaérienne, des pontonniers.

Non seulement l’infanterie s’équipe et se spécialise, mais elle cesse de devenir la "reine des batailles". Le véritable progrès tactique et technique consiste à passer de la bataille d’infanterie à la bataille de matériel, où l’artillerie devient l’arme principale. Chez tous les belligérants, son importance en 1918 a fortement augmenté par rapport à 1914. Dans le cas belge, les régiments d’artillerie ont été multipliés par trois. Non seulement le nombre de pièces augmente, mais l’armée se dote d’une artillerie lourde et d’une artillerie de tranchées, inexistantes au début de la guerre. Si le pouvoir de destruction de l’artillerie augmente, encore faut-il savoir le guider. Là aussi, les progrès sont considérables : on passe d’abord de la simple observation à la jumelle au début de la guerre à l’observation aérienne. Celle-ci est toutefois handicapée par le mauvais temps ou une autre innovation de la guerre, le camouflage. A l’aide de l’aviation s’ajoutent, la nuit, les méthodes de repérage par observation des lueurs de départ. Surtout, à la fin de la guerre, il devient possible de localiser les batteries de l’ennemi par des réseaux de micros disséminés sur le front. La guerre est définitivement devenue une affaire de techniciens.

Dans les airs

Parmi les autres technologies qui jouent un rôle important entre 1914 et 1918, l’aviation mérite une attention particulière. L’homme se bat depuis des milliers d’années sur terre et sur mer, mais il faut attendre le XXe siècle et spécialement la Grande Guerre pour que s’ouvre un troisième front, celui des airs. En quatre années, les avions vont connaître un développement remarquable. La puissance des appareils, leur autonomie, leur emport de charge, leur plafond en altitude s’améliorent.

En Belgique, le développement de l’aviation bénéficie d’un soutien de poids en la personne du roi Albert. Celui-ci n’est pas seulement le seul souverain à se rendre fréquemment sur le front, au fond des tranchées elles-mêmes : il est aussi le seul à les survoler à plusieurs reprises, à partir de 1917, allant même jusqu’au-dessus d’Ostende occupée. Il bénéficie bien sûr à chaque fois d’une escorte de chasseurs, honorés mais stressés par ce type de mission. Cela ne le rend toutefois invulnérable ni à la chasse, ni à l’artillerie antiaérienne, ni surtout à une défaillance technique… On dépasse donc la simple opération de propagande, même si le but est aussi de soigner l’image du Roi. Celui-ci est véritablement passionné par les différents types d’appareils et embarque successivement pendant la guerre dans des modèles Farman, Sopwith, Morane et Spad. Il est fasciné par les bombardiers lourds britanniques Handley Page et n’hésite pas, après un vol à bord de l’un d’entre eux le 5 juin 1917, à revenir deux jours plus tard pour réitérer l’expérience, cette fois en compagnie de la reine Elisabeth !

 

L’image la plus connue de la guerre des airs est certainement celle des chasseurs et plus spécialement des "as", c’est-à-dire des pilotes ayant abattus de façon certaine plus de cinq appareils ennemis. Le spectacle de ces " chevaliers du ciel " suscite d’autant plus d’intérêt qu’il détourne l’attention des combats au sol, moins attractifs visuellement. Il ne faut toutefois pas se laisser abuser par l’image trop lisse souvent associée à ces combats en plein ciel. Les pilotes ont une espérance de vie extrêmement courte et leur mort n’a rien d’exaltant, qu’ils soient brûlés vifs ou s’écrasent avec leur appareil. Par ailleurs, la chasse n’est pas l’activité la plus importante des avions pendant la Grande Guerre. Elle est surtout utile pour protéger les deux autres missions dévolues à l’aviation.

Le rôle le plus fondamental qu’elle ait à jouer est celui de l’observation et du réglage d’artillerie. Malgré le développement de l’aéronautique, la victoire se décide en effet au sol. C’est donc en aidant l’action des armées que l’aviation se montre la plus précieuse : il s’agit de repérer toute menace potentielle et de réunir tous les renseignements utiles pour frapper l’ennemi. Cette mission est notamment remplie par des ballons d’observation captifs, qui permettent à deux observateurs de guetter le front en permanence. Ces ballons qui sont les yeux de l’artillerie sont très fragiles et donc fortement protégés, par des armes antiaériennes et éventuellement une escorte de chasseurs. Les détruire est cependant tellement intéressant tactiquement que certains pilotes se spécialisent dans l’attaque de ce type de cibles. Le plus célèbre d’entre eux est le Belge Willy Coppens, qui en abat 35 rien qu’en 1918, avant qu’une rafale de mitrailleuse ne lui coûte la jambe gauche.

Si les ballons restent indispensables sur le front jusqu’à la fin de la guerre, l’aviation a l’avantage de se déplacer à sa guise au-delà des lignes de tranchées. Rien d’étonnant dès lors à ce que les tâches de reconnaissance constituent la part la plus importante de l’activité de l’aviation belge. S’y ajoute plus tard l’art de la photographie aérienne, qui est patiemment mis au point. Chaque parcelle du front et de l’arrière est photographiée. L’artillerie étant l’arme la plus importante et la plus meurtrière, il faut absolument la neutraliser : un des objectifs principaux des reconnaissances est la localisation des canons ennemis et l’aide directe à sa neutralisation en aidant à guider les tirs alliés, ou les bombardiers.

Car le troisième rôle de l’aviation est d’attaquer directement au sol. Les résultats sont mitigés. La précision des avions est assez aléatoire, surtout de nuit ou face à des cibles bien défendues. Les bombardements des villes ennemies, outre leur caractère moralement problématique, ne fait que renforcer la volonté de résistance. En revanche, les attaques du front et des routes et voies ferrées qui y mènent sont beaucoup plus efficaces, et jouent un rôle considérable dans les réussites ou les échecs des offensives de 1918.

Pendant la Grande Guerre, la toute jeune arme aérienne assume donc quantité de missions, dont peu l’auraient cru capable quelques années auparavant. Les progrès réalisés par l’aviation pendant la guerre ne doivent pourtant pas cacher les limites des avions de l’époque. Les machines sont peu fiables et peu résistantes. Les membres d’équipage sont davantage victimes d’accidents et d’erreurs de pilotage que du fait de l’ennemi, et ils succombent rapidement : le taux de pertes du personnel (tués, blessés, disparus et prisonniers) atteint 39% chez les Français, 50% chez les Britanniques, un taux probablement supérieur encore chez les Allemands. Des risques plus importants encore que ceux qui pèsent sur les fantassins, qui suivent du sol les combats aériens avec attention. Pendant l’offensive libératrice, Englebert Decrop décrit un spectacle impressionnant : " Ce matin, nous avons assisté à un combat d’avions peu ordinaire – plus de 30 avions tenaient l’air s’entrecroisant : impossible de reconnaître les nationalités. En trois minutes, cinq avions tombent dont deux en flammes. Ce sont comme de grosses feuilles mortes qui tourbillonnent en tombant. Sont-ce des amis ou des ennemis qui sont tombés ? Impossible de le savoir ". Ces " feuilles mortes " sont encore majoritairement des engins de toile et de bois. En ce domaine technologique comme dans d’autres, la Grande Guerre n’innove pas tant qu’elle perfectionne, qu’elle " démocratise " : ce qui hier était rare et cher doit aujourd’hui être produit en masse pour l’armée. Le cas de la France est éloquent : partie en guerre avec 141 avions, l’armée française en déploie 4000 en 1918.

En trois minutes, cinq avions tombent dont deux en flammes. Ce sont comme de grosses feuilles mortes qui tourbillonnent en tombant

L’échec de la technologie : les communications

Bruxelles, le matin du 3 août 1914. L’ultimatum n’a été remis que la veille au soir au gouvernement belge et le quartier général est en pleine effervescence : des renseignements venus de Liège annoncent que Visé est déjà aux mains des troupes allemandes. Plusieurs officiers supérieurs perdent leur sang-froid : l’un parle de suicide, d’autres se mettent à pleurer. C’est le major Maglinse, chef de la 1re section de l’état-major, qui met fin à la panique tout simplement en… téléphonant au commandement de la position fortifiée de Liège. Le général Leman dément l’entrée des Allemands dans Visé, et la pression sur les épaules des officiers d’état-major retombe momentanément. Il est bien sûr aisé de se moquer de certains acteurs de l’épisode, en oubliant la terrible tension qu’ils éprouvaient, confrontés à une situation terrifiante. Mais cet exemple montre surtout l’importance cruciale des communications pour le commandement. Si celui-ci est aveugle, aucune supériorité en hommes ou en matériel n’a d’importance. Or, tout au long de la Grande Guerre, la technologie en matière de communication va se révéler insuffisante.

Les généraux du XIXe siècle pouvaient embrasser la quasi-totalité des batailles depuis un endroit bien situé. L’utilisation de la poudre noire couvrait le champ de bataille de multiples écrans de fumée, mais globalement un commandant d’armée pouvait, avec l’aide de quelques aides de camp seulement, avoir une vision d’ensemble de la situation et prendre des décisions en conséquence. En 1914 en revanche, des effectifs gigantesques sont mis en œuvre sur des fronts de plusieurs centaines de kilomètres, bien au-delà du champ de vision de l’être humain. L’Allemagne déploie à elle seule sept armées sur le front ouest lors de l’invasion. Aucun des généraux à leurs têtes ne peut avoir, en temps réel, une vision claire de la situation des unités sous leur commandement. Que dire alors de leur supérieur, Helmut von Molkte ! S’il s’approche trop de l’une de ses armées, il perd les autres de vue ; s’il s’éloigne pour avoir une vision d’ensemble, il lui faut trop de temps pour recevoir ou envoyer les ordres. Il prend finalement le mauvais choix de commander depuis Luxembourg en ne communiquant avec ses armées que via un seul de ses subordonnés, ce qui contribue à la défaite de la Marne.

La seule manière de communiquer en temps réel est d’employer la radio. Mais, d’une part, aucun appareil radio n’est à l’époque suffisamment maniable pour être employé sur le champ de bataille : on ne peut donc contacter les troupes sur le terrain ou recevoir des rapports de cette manière. D’autre part, l’ennemi peut intercepter ce type de communications, qu’il faut donc chiffrer, avec le risque qu’elles soient tout de même décodées. On a ainsi longtemps critiqué, non sans raison, les généraux des 1re et 2e armées russes Rennenkampf et Samsonov pour avoir communiqués par radio en clair, ce qui contribua à la victoire allemande dite de Tannenberg à la fin août 1914. Mais il faut ajouter que leurs adversaires allemands ne procédaient pas autrement…

Tout au long de la Grande Guerre, la technologie en matière de communication va se révéler insuffisante.

Une fois la guerre de position bien installée, les problèmes de communications ne s’améliorent guère. En l’absence d’appareil radio portatif, les communications entre le commandement et l’avant passent notamment par un réseau téléphonique sécurisé. Mais celui-ci est vulnérable aux bombardements et se retrouve donc fréquemment coupé… au moment-même où il est le plus nécessaire. La seule solution à moyen terme consiste à envoyer immédiatement des équipes repérer le ou les coupures dans le fil, au cœur même du bombardement, et réparer sous les obus. Mais la tâche est quasi-insurmontable en cas d’attaque massive : pendant la bataille de Verdun, il ne faut pas moins de 150 kilomètres de fil pour réparer les liaisons téléphoniques coupées par l’artillerie allemande… rien que le 21 février 1916. Même sur le front belge, qui n’a jamais connu un tel enfer, le commandement ne peut se permettre d’attendre une hypothétique réparation pour envoyer des ordres urgents et se tenir au courant de la situation. Il doit donc recourir à des coureurs, en espérant qu’ils soient rapides et survivent à la fois à l’aller et au retour. Au XIXe siècle, les estafettes accomplissaient ce travail à cheval, mais il ne faut bien sûr plus y songer dans la guerre de tranchées. Il s’agit donc de courir sous le feu de l’ennemi dans un paysage dévasté, de boyaux de tranchées en trou d’obus, le cas échéant sous les intempéries ou en pleine nuit, le tout sans se perdre ni mourir. Et malgré le courage des soldats chargés de cette tâche, les renseignements que les officiers reçoivent sont périmés avant même de les atteindre, et leurs propres ordres ne correspondent souvent plus à la réalité quand ils atteignent leurs destinataires. Une partie des terribles pertes de la Grande Guerre n’a pas d’autre cause.

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