# Paysages du front belge : les décors de la vie et la mort

Les hommes montent la garde sur une passerelle, fusil en bandoulière, face à l’étendue grise de l’inondation : c’est le décor classique des anciens manuels scolaires, ou des chromos que nos grands-parents collectionnaient et collaient dans des grands cahiers comme autant de trésors.

Paysages du front belge : les décors de la vie et la mort  - Collection privée, M. Bayet ©

Paysages du front belge : les décors de la vie et la mort - Collection privée, M. Bayet ©

Des militaires, le doigt sur la gâchette, se tiennent sur le qui-vive dans le " Boyau de la mort ", à deux pas de l’ennemi : autre image devenue classique, à tel point que cette section particulière du front est souvent la seule dont les gens connaissent encore le nom aujourd’hui. Ou encore, des soldats, sales et dépenaillés, progressent péniblement sous le feu de l’ennemi dans un paysage lunaire, boueux et parsemé de cratères remplis d’eau stagnante. Autre tableau, suscité par des lectures ou des films de guerre plus ou moins réalistes.

Toutes ces images sont vraies, et en même temps réductrices si on les généralise à l’excès. Car le front belge est pluriel : il existe toutes sortes de secteurs, des " bons " et des " mauvais " (ces appréciations évoluent d’ailleurs avec le temps et l’identité du narrateur), et on n’y vit pas de la même manière en 1915 ou en 1917. Un autre écueil est à éviter : trop plaquer, sur le front de l’Yser, des réalités qui appartiennent à d’autres sections de ce long champ de bataille, qui court depuis la Manche jusqu’à la frontière suisse. Le Westhoek n’est pas la Somme, la Champagne ou les Vosges… Enfin, il faut aussi se garder de trop se laisser influencer par les photographies d’époque. Celles-ci sont évidemment prises uniquement quand le temps et le service le permettent. Elles donnent donc trop souvent du front belge une image ensoleillée très flatteuse, mais pas nécessairement représentative du quotidien des combattants. Que se cache-t-il finalement derrière les paysages du front belge ? Dans quel cadre les soldats se sont-ils battus ? Petit tour d’horizon.

Le front de l’Yser : un fleuve, quel rôle ?

Le front belge doit le tracé qu’il a conservé pendant la plus grande partie de la guerre aux péripéties de la bataille de l’Yser, en octobre 1914. A la fin du mois, l’armée belge profite d’un répit dans les attaques allemandes pour transformer le champ de bataille. Elle ouvre les écluses afin d’inonder la plaine d’eau de mer, puis les ferme pour éviter son reflux. La montée progressive des eaux surprend les Allemands et les oblige à cesser leur offensive sur cette section du front dès les premiers jours de novembre. Ils redirigeront alors leurs efforts plus au sud sur les lignes alliées à Ypres, avant de constater leur échec et de s’installer dans la guerre de position.

L’appellation "front de l’Yser" est trompeuse, parce qu’elle peut laisser supposer que les deux camps occupaient chacun une rive du fleuve, les Belges sur la rive sud et les Allemands sur la vive nord. C’est oublier que l’Yser n’a qu’une largeur assez réduite et qu’il ne constitue pas un obstacle infranchissable. Les deux camps possèdent donc à certains endroits du front des têtes de pont chèrement défendues sur l’autre rive, de même que des postes établis au beau milieu de l’inondation. Celle-ci s’étend sur un kilomètre, voire trois par endroits et même jusqu’à cinq kilomètres à sa portion la plus large, mais sa profondeur est très variable. Les points les plus élevés de la plaine (sur lesquels sont notamment bâties les fermes) constituent autant d’îles qui feront l’objet de combats. L’inondation est contenue au sud par le remblai du chemin de fer Nieuport-Dixmude. Celui-ci a constitué la dernière ligne de défense belge pendant la bataille de l’Yser et continuera à jouer ce rôle pendant le reste du conflit. A Dixmude, les lignes belges et allemandes se rapprochent. Elles ne sont plus séparées que de quelques mètres à l’emplacement du fameux " Boyau de la Mort ". Plus au sud, le cours de l’Yser oblique vers l’Ouest et les Belges ne peuvent plus compter sur lui pour contribuer à protéger leurs lignes. C’est donc le canal Yser-Ieperlee qui remplace le fleuve comme soutien de la première ligne jusqu’à Ypres, même si les Belges entretiennent là aussi des postes avancés sur l’autre rive.

L’Yser joue donc un rôle fondamental sur le front belge. Son tracé et son embouchure permettent l’inondation de la plaine, et le canal qui lui apporte les eaux de l’Ieperlee contribue également à la stabilisation des lignes de front. Mais le fleuve ne constitue en rien une garantie contre toute attaque allemande. Bien plus large, la Dvina n’a pas empêché les Allemands de s’emparer de Riga en 1917. La meilleure protection réside donc dans l’édification progressive par les Belges d’un système de défense en profondeur, à savoir plusieurs réseaux de tranchées précédées par des postes d’alerte avancés.

Le «Boyau de la Mort» : célèbre à juste (et moins juste) titre

On peut légitimement se poser une question politiquement incorrecte : celle de la place très (trop ?) importante qu’a prise le "Boyau de la Mort" dans la mémoire belge de la Grande Guerre. Il s’agit d’ailleurs de la seule section du front belge qui a fait l’objet de mesures de préservation après le conflit. Que l’endroit ait été particulièrement mauvais, c’est une certitude. Mais il n’a jamais constitué qu’un secteur parmi d’autres sur un front assez étendu. L’insistance sur cet endroit en particulier est due à différentes raisons, qui peuvent nous apprendre un certain nombre de choses sur le vécu belge de la Grande Guerre.

La raison la plus évidente et la plus légitime sont les pertes subies lors du percement du boyau en mai 1915, puis dans les mois qui suivent. Celles-ci sont très élevées à l’échelle du front belge, surtout jusqu’à ce que les fortifications belges soient renforcées dans le courant de l’année 1916. Une autre bonne raison de se souvenir du Boyau est le système de roulement instauré dans l’armée belge, qui fait que chaque division d’armée est venue occuper ce secteur pendant une certaine période. Les souvenirs de la plupart des combattants font donc référence à un séjour dans le " Boyau de la Mort ", qui devient un moment important de leur vie au front, à l’instar – toutes proportions gardées – du secteur de Verdun pour les soldats français.

Mais justement, le "Boyau de la Mort" n’est pas Verdun, ni la Somme, ni Passchendaele, ni le Chemin des Dames, ni tout autre endroit devenu avec le temps synonyme d’hécatombe meurtrière. Le front belge n’a jamais connu d’offensive insensée et sans lendemain. Avant l’offensive finale, meurtrière mais couronnée de succès, l’armée belge est restée sur la défensive pendant la totalité de la guerre de position. Cela lui fut reproché par certains alliés, plus ou moins discrètement pendant le conflit et plus ouvertement pendant les négociations du Traité de Versailles. Le commentaire le plus cinglant fut celui du Premier ministre britannique Lloyd George, qui rappela en mars 1919 que même l’Australie, pourtant bien éloignée des champs de bataille européens, avait perdu davantage de soldats que l’armée belge. Choisir de sauvegarder le " Boyau de la Mort " entre toutes les traces du front belge, rappeler son existence plus souvent que de raison n’est pas innocent. C’est là sans doute un moyen pour les Belges de l’entre-deux-guerres de rappeler que, sur le front belge aussi, des hommes sont morts. Sans doute, avec le recul, pouvons-nous aujourd’hui nous libérer plus facilement du complexe de n’avoir pas " assez " souffert. Le nombre de morts n’a jamais constitué une preuve de courage. Les soldats belges de la Grande Guerre n’ont en effet rien à prouver à cet égard : leurs pertes lors de la guerre de mouvement en 1914 (un tiers des morts de tout le conflit) ou de l’offensive finale de 1918 (un autre tiers) en témoignent. Ce n’est guère de leur faute si le roi Albert Ier, assumant en personne le commandement (au prix d’ailleurs de quelques libertés avec la Constitution), refuse de risquer leur vie dans une offensive sans que celle-ci bénéficie de bonnes chances de succès.

Il est donc important de ne pas oublier le "Boyau de la Mort", mais aussi de laisser une place à tous les autres secteurs où les soldats belges ont servi. Celui de Loo par exemple, un secteur la plupart du temps très calme car bien protégé par l’inondation (mais lors des gelées de 1917, les Allemands profitent de l’étendue d’eau prise par la glace pour se livrer à des raids). Le secteur côtier de Nieuport, longtemps tenu par les Français avant que les Belges ne les relèvent. Celui de Steenstraete, tristement célèbre pour avoir subi la première attaque au gaz du front ouest, en même temps que les lignes alliées d’Ypres. Celui de Merckem, où le système de défense en profondeur fit merveille lors de l’offensive allemande d’avril 1918. Ou encore les postes de "Drie-Grachten" ou de la "Maison du Passeur", perdus au milieu de l’inondation et dont les Allemands s’empareront, contrairement à d’autres "postes aquatiques". Le front belge est pluriel.

Choisir de sauvegarder le "Boyau de la Mort" entre toutes les traces du front belge, rappeler son existence plus souvent que de raison n’est pas innocent. C’est là sans doute un moyen pour les Belges de l’entre-deux-guerres de rappeler que, sur le front belge aussi, des hommes sont morts.

Une vie aquatique

L’action dans ces secteurs justifie parfois assez mal l’appellation de " guerre de tranchées ". L’armée belge en creuse, bien sûr, quand cela est possible, mais souvent l’humidité du terrain ne le permet tout simplement pas : chaque trou se remplit immédiatement d’eau. Plutôt que d’excaver des tranchées, les hommes édifient alors des remparts de sacs de sable. Comme les parois des tranchées, ils sont rapidement destinés à s’affaisser et doivent sans cesse être reconstruits, au prix d’un travail ingrat et risqué. Les soldats de tous les pays belligérants se trouvent dans l’obligation d’entretenir constamment leurs tranchées, menacées de ruine par les précipitations et l’action de l’ennemi. Mais l’omniprésence de l’eau fait du front belge un endroit particulièrement déprimant à cet égard, et du soldat belge un Sisyphe moderne, obligé de voir son travail continuellement détruit par une nature aussi malveillante que l’ennemi.

L’eau du front belge ne sape pas seulement le travail du soldat, elle menace directement sa santé et sa vie. Lors des assauts ou des coups de main, ou tout simplement à l’occasion des relèves, la nuit, des soldats peuvent s’y noyer, spécialement s’ils sont blessés. Mais c’est surtout au quotidien qu’elle est dangereuse. L’eau croupie dans laquelle pataugent les soldats, surtout au début de la guerre et plus particulièrement dans certains secteurs, favorise un mal que l’on appelle "pieds de tranchée" (du "Trench Foot" anglais) : une ulcération qui peut aller jusqu’à la nécrose. Cette eau omniprésente et jamais potable favorise surtout la prolifération de toutes sortes de maladies, depuis les bronchites et les pneumonies jusqu’au typhus (surtout en 1914-1916) en passant par la dysenterie (avec un pic en 1917). Le développement des services de santé et les progrès de la médecine de guerre s’allient pour réduire les pertes dues aux maladies, qui se chiffrent néanmoins à plusieurs milliers de morts sur l’étendue du conflit.

Poussière, boue ou vermine : de l’importance de la météo

Le lecteur ne peut qu’être frappé par la place qu’occupent les commentaires météorologiques dans les carnets des combattants belges. Cela n’a rien d’étonnant, compte tenu de l’impact des éléments sur leur quotidien.

L’été, la chaleur frappe durement les hommes. Ils peuvent difficilement échapper au soleil dans leurs tranchées, qui offrent bien peu d’ombre. La température est surtout incommodante lors des nombreuses marches imposées au combattant pour monter au front ou le quitter, pour se rendre à l’entraînement ou réaliser des travaux de terrassement, des transports de matériaux ou de munitions. La guerre ayant détruit une bonne partie de la végétation, le vent soulève des nuages de poussière. La " belle saison " est également le moment où les soldats subissent la présence massive des mouches, qui profitent des feuillées de fortune installées un peu partout et de l’abondance des cadavres en décomposition. Les moustiques, quant à eux, prolifèrent au même moment grâce aux eaux stagnantes. Les puces et les poux, en revanche, sont malheureusement actifs toute l’année…

Mais compte-tenu du climat belge, c’est bien sûr le froid qui, conjugué à l’humidité, sera le pire compagnon des soldats pendant le conflit. Le premier hiver de guerre est terrible à cet égard, car les troupes belges sont très mal équipées après les vicissitudes de la guerre de mouvement et la bataille de l’Yser. Les uniformes sont en lambeaux, les équipements d’hiver inexistants, les tranchées et les abris encore peu élaborés. La situation s’améliore de ce point de vue dans les années qui suivent, mais l’hiver restera toujours une épreuve sur le front. Celui de 1916-1917 est l’un des plus rudes du siècle et les combattants le subissent de plein fouet. Si les officiers bénéficient d’un minimum de confort pour affronter les intempéries, ce n’est pas le cas de leurs hommes, comme le fait remarquer le lieutenant Englebert Decrop le 21 janvier 1917 : " personnellement ce froid vif et cette âpre bise ne sont pas pour me déplaire. C’est un changement et nous marchons au moins sur un terrain dur au lieu de patauger dans la boue. Mais je pense que nos pauvres poilus qui sont dans la tranchée ne doivent pas la trouver bonne ! Ils n’ont pas comme nous l’avantage d’un bon poêle, d’un bon lit et d’un bon repos ". Une semaine plus tard, il ne se réjouit même plus de la disparition de la boue : " rarement on a eu un temps aussi froid que maintenant et c’est avec effroi que je pense aux pauvres poilus, encore plus mal logés que moi et qui doivent endurer des souffrances encore plus grandes que les miennes. Mon Dieu ! " Ce jour-là, Englebert Decrop emploie pas moins de huit fois le mot " froid " dans son carnet, sur quelques lignes seulement… Pour les simples soldats, ce froid est l’une des grandes souffrances de la guerre. L’écrivain liégeois Robert Vivier, qui a toujours refusé de devenir officier, le décrit ainsi dans une évocation d’une garde de nuit : " C’est un abîme noir et brillant, où l’on glisse jusqu’au cou. On pleurerait. On voudrait se tuer ".

Mais tout redoux provoque le retour d’un autre grand mal : la boue. Celle-ci est inséparable de l’expérience et des récits de la Grande Guerre, notamment (mais pas uniquement) sur le front belge. L’" écrivain de guerre " belge le plus célèbre, Max Deauville (nom de plume du médecin Maurice Duwez) lui a donné la vedette dans son ouvrage le plus connu, La boue des Flandres (1922). Mais elle est omniprésente dans tous les témoignages. Elle gêne les mouvements, envahit les abris, corrode les armes, sape le moral. Dans sa description de l’offensive finale de l’automne 1918, l’écrivain et ancien officier Lucien Christophe résume cette présence démoralisante : " nous mâchons de la boue avec notre pain ; nos mains sont pleines de boue ; notre cou, nos genoux, nos poignets sont mouillés et pleins de boue. On fume, on essaie de parler, on s’assoupit. Puis des obus passent en sifflant et vont s’écraser non loin de nous. Une odeur âcre [de gaz] nous prend au nez et le mouchoir est plein de boue ".

Partout la destruction : ruines et rats

Ce front envahi par la boue est également couvert de ruines. Les villes, les villages, les hameaux, les cimetières et les lieux de culte de la région sont petit à petit réduits à l’état de gravats. Ce qui n’est pas détruit par l’ennemi est cannibalisé par les soldats belges eux-mêmes, en quête de matériaux de construction ou de chauffage. Le spectacle des destructions trouble et fascine les contemporains, qui les photographient abondamment ou les dessinent, comme ils le feraient de ruines antiques s’ils étaient en vacances. La disparition de tout ce qui rendait le paysage humain n’est pas anodine, elle est aussi l’effacement de ce qui rappelle le temps de paix, ou le chez-soi qu’on souhaite revoir au plus vite. "Les villes, les villages représentent la vie, la civilisation que les combattants aspirent à retrouver" écrit l’historien belge Benoît Amez. "Leur destruction les place face au vide qui, peut-être, préfigure […] leur propre mort". C’est pourquoi les textes personnifient souvent les bâtiments et mélangent les êtres et les choses. Martial Lekeux, officier franciscain, résume ainsi sa première impression quand il débarque à son poste d’Oud-Stuyvekenskerke, au milieu de l’inondation :

"Les hommes sont morts, les animaux sont morts, empestant l’air des relents de leurs charognes, les plantes, les arbres sont morts, noircis et déchiquetés – les choses elles-mêmes sont mortes ; les maisons et les meubles, tout cela est tué, broyé, gisant, inerte… Pas un cri, pas un bruit… Tous ces amas informes qui furent des maisons, des arbres ou des haies, se sont recroquevillés comme des insectes qui meurent, attendant le coup de grâce, et cela agonise, sinistre et lamentable, dans l’eau noire qui a tout envahi".

Cette ruine de la civilisation est aussi symbolisée par la présence des souris et des rats. Avant la guerre, les progrès de l’hygiène et de l’urbanisme ont progressivement rendu les rongeurs moins visibles près des habitations humaines, sans jamais les chasser totalement. Sur le front, ils reviennent en force. Les soldats doivent partager avec eux leurs tranchées et malheureusement aussi leurs abris. Ils se montrent particulièrement voraces, comme en témoigne en novembre 1916 le carnet du grenadier Gustave Groleau : " je ne tarde pas à m’endormir, mais au milieu de la nuit, je suis éveillé par un grand tapage. C’est les rats qui font déménager gamelle, châssis, etc. Tas de sales bêtes. On les entend aussi crier assez fort. Se battraient-elles entre elles pour le partage du butin ? Dégoûtantes bêtes et combien méchantes ! Elles mangent tout : vivres de réserve, bougies, sacs, chemises, cahiers. Tout convient à leur grand appétit. Quand donc parviendrons-nous à les chasser ? ". La chasse au rat est une activité fréquente et nécessaire, menée à l’aide de pièges (dont les rats se jouent souvent) et de chiens spécialement dressés (nettement plus efficaces). Les soldats déploient par ailleurs des trésors d’ingéniosité pour mettre en sécurité tout ce qui est susceptible d’être grignoté. Mais au-delà des dégâts causés aux vivres et au matériel, c’est surtout la promiscuité avec des animaux jugés répugnants qui est pénible aux hommes, spécialement dans leur sommeil. Gustave Groleau en témoigne à plusieurs reprises la même année : " Les rats sont tellement nombreux qu’on les entend courir et sauter sur nous. On sait à peine dormir ". Il ne faut pourtant pas en déduire, comme certaines fictions peuvent le laisser croire, que les soldats ont dû vivre et dormir en compagnie de hordes de rats pendant tout le conflit. Le problème est davantage présent à certaines périodes et dans certains secteurs du front ou cantonnements de l’arrière. Gustave Groleau, qui déteste les rats (on le comprend !), les mentionne dans son carnet quasi-uniquement à l’automne 1916. Gustave Tiberghien, du 3e régiment de chasseurs à pied, précise fréquemment dans ses notes quelles tranchées ou logements sont particulièrement " sales ", preuve que le manque d’hygiène lui pèse. Il ne mentionne pourtant les rats qu’à l’occasion de l’arrivée dans un nouveau secteur à l’automne 1917, indice qui montre que cette situation est nouvelle pour lui : "Au soir, nous partons pour les tranchées […] de 2° ligne près de la ferme maudite. Les tranchées sont remplies de rats et de souris. Il faudrait pouvoir faire crever ces sales bêtes ou bien dans quelque temps nous ne pourrons plus y rester nous-mêmes".

Les hommes sont morts, les animaux sont morts, empestant l’air des relents de leurs charognes, les plantes, les arbres sont morts, noircis et déchiquetés – les choses elles-mêmes sont mortes ; les maisons et les meubles, tout cela est tué, broyé, gisant, inerte… Pas un cri, pas un bruit… Tous ces amas informes qui furent des maisons, des arbres ou des haies, se sont recroquevillés comme des insectes qui meurent, attendant le coup de grâce, et cela agonise, sinistre et lamentable, dans l’eau noire qui a tout envahi.

Nature morte

Avant la guerre, la vallée de l’Yser offre à ses habitants le paysage d’une campagne bien ordonnée depuis des siècles : pâtures, champs et vergers. En quelques mois de combats, les terres qui n’ont pas été immergées ont perdu la quasi-totalité de leur végétation. Le décor dévasté renvoie en permanence les soldats à la vacuité de leur propre existence. Les soldats sont la plupart du temps des hommes jeunes. S’ils ont vingt ans, la guerre les prive de leur jeunesse et menace de les tuer avant même qu’ils aient pu découvrir une âme sœur, s’installer professionnellement ou terminer des études. S’ils sont un peu plus âgés, elle les empêche de vivre avec leur femme et de voir grandir leurs enfants. Quand Robert Vivier se remémore la guerre au début des années vingt, il exprime d’abord " le regret d’un tel vide ", " à la place de tout ce qui aurait dû être ". Et quarante ans plus tard, le même constat s’impose à lui : " les années qui auraient pu être si pleines et qui restent vides, le sentiment d’être chassé de son propre destin, les jours moroses et les nuits solitaires ".

La végétation clairsemée et blessée ne rappelle pas seulement aux combattants leur triste vie, mais aussi la mort qui plane en permanence sur eux. Dans le poème de Vivier intitulé "Sacrifice", le front belge est "le pays d’angoisse, où les arbres sont morts", morts comme les pensées heureuses de ses camarades. En deuxième ou troisième ligne, la nature reprend bien sûr ses droits à partir du printemps. Mais le contraste entre la vie qui renaît et le contexte morbide devient parfois obscène, comme l’éprouve Englebert Decrop un jour de juin 1917 :

"Quel temps délicieux tout de même et comme tout est vert et vivant et beau ! Tout sauf notre ligne des [postes] A, située sur la rive du Canal à quelque 40 m[ètres] de la ligne boche et que surplombe une triple ligne de gros arbres morts semblant autant de squelettes aux bras décharnés au milieu de la nature en joie. Quel coin délicieux l’Yperlée, le Canal et les arbres ont dû constituer en temps de paix ! Et maintenant ? […] je suis tombé au milieu d’un amas de cadavres français et boches à peine recouverts de quelques centimètres de terre et qui parfois étaient en partie découverts par les explosions de projectiles. Il n’y avait pas un seul trou d’obus où l’on ne voyait pas trois ou quatre membres brisés sortir des parois, et les trous étaient nombreux ! Ici, c’est une bottine contenant encore un pied et mettant le tibia à nu ; là c’est toute une cuisse qui traîne au bord d’un entonnoir, tandis qu’ailleurs c’est un crâne qui apparaît ou c’est un corps laissant voir ses côtes décharnées.

[…] Non, en y réfléchissant, je trouve qu’il vaut mieux que ces grands arbres soient morts, qu’il vaut mieux que leurs branches tordues et leurs troncs coupés soient dépourvus de feuillage et n’attirent pas les chants des oiseaux car le contraste serait trop grand entre cette vie et tous ces membres épars, toutes ces jeunes vies coupées et toutes ces destructions. Maintenant ces arbres désolés semblent pleurer tous ces morts et cela vaut mieux…".

Venises livides et Marais des Morts

Dans son premier recueil de poèmes paru après la Grande Guerre, Robert Vivier lie le souvenir de l’inondation de la plaine de l’Yser à celui des morts sans sépultures qui y pourrissent : "Quand l’aube met à nu nos Venises livides / Qui mirent leur torpeur aux lagunes fétides, / La nostalgie émerge avec ses grands yeux vides. / Elle a l’odeur des eaux qui dissolvent les morts".

Les morts font en effet partie intégrante du paysage de la guerre. Le no man’s land qui sépare les deux camps leur appartient. L’inondation de la plaine de l’Yser s’empare des milliers de corps qui n’ont pu être ensevelis par aucun des deux camps. Les cadavres dérivent au gré des courants et du vent et terminent déposés au milieu des roseaux ou échoués sur quelque berge, parfois en vue des combattants mais toujours hors d’atteinte : ils font le bonheur des mouettes et des rats. S’y ajoutent pendant le reste de la guerre toutes les victimes malchanceuses des escarmouches et des coups de main. Lors des patrouilles, pendant la nuit, les soldats sont susceptibles de marcher voire de ramper sur ces cadavres putréfiés. Il est vrai que ce genre d’expériences a commencé dès la guerre de mouvement. Jules Blasse , du 2e régiment de chasseurs à pied, la vit dès septembre 1914, entre Willebroeck et Vilvorde : " En traversant le champ de betteraves, j’aperçois un cadavre ayant le ventre ouvert. Je trébuche dans les jambes d’un autre mort et m’étale de tout mon long sur un troisième. Quelle sensation, bon Dieu ! ". Ce genre de rencontre n’est pas plus facile par la suite sur le front de l’Yser, que du contraire…

Le soin apporté aux corps des morts, qui ne sont pas considérés comme de simples charognes, est un des plus anciens comportements humains. Qu’ils les ensevelissent, les incinèrent ou les soumettent à toute autre coutume, les hommes respectent généralement des rites funéraires. Le folklore a depuis longtemps imaginé des sanctions en cas de non-respect de cette règle, par exemple en temps d’épidémie ou de guerre. Cet héritage n’a pas encore disparu pendant la Grande Guerre. Les morts dont les cadavres pourrissent abandonnés pourront-ils trouver le repos ? Dans son poème Les noyés des marais, l’écrivain Maurice Gauchez (de son vrai nom Maurice Gille) s’interroge : " A combien de noyés servez-vous donc de tombes, / Marais mystérieux de la Flandre en douleur ? ". Ce poème de 1918 n’a rien de remarquable (à l’image, diront certains, de toute la poésie de guerre de Gauchez). En revanche, le choix de l’auteur d’utiliser l’imaginaire du feu-follet pour parler des morts est peut-être sans équivalent dans la littérature de guerre belge :

"Les soirs, parfois, on voit des feux sur vos surfaces / Et les très vieilles gens font des signes de croix / Et prétendent tout bas que quand ces flammes passent / Une âme de noyé s’en revient d’autrefois…

Et lorsqu’un oiseau crie aux silences des brumes, / Malgré soi chacun songe à ceux-là qui sont morts, / Les noyés inconnus dont les âmes s’allument / Et pleurent tristement, marais, près de vos bords".

Les revenants de Gauchez ne sont pas nécessairement dangereux : ils pleurent leur triste fin. Il est néanmoins difficile avec le recul de ne pas les rapprocher de morts-vivants nés sous la plume d’un autre ancien combattant, britannique cette fois, John Ronald Reuel Tolkien.

J.R.R. Tolkien a toujours insisté, à juste titre, pour qu’on s’abstienne de voir dans son œuvre des évocations de l’histoire du XXe siècle. Il ne fit exception que dans une lettre où il avoua (de mauvaise grâce et avec quelques restrictions) que la Grande Guerre avait eu un impact " dans le paysage " du Seigneur des Anneaux : "Les Marais des Morts et les abords du Morannon ont une dette envers le nord de la France après la bataille de la Somme ". Dans le chapitre " La traversée de Marais ", Sam et Frodo sont guidés par l’inquiétant Smeagol/Gollum à travers des marais, qui s’avèrent recouvrir un antique champ de bataille. La traversée n’est pas sans péril. Les deux héros s’en aperçoivent en voyant s’allumer tout autour d’eux " les chandelles de cadavres ", des lueurs suscitées par les morts pour les attirer. Seule l’expérience de leur guide leur évite de tomber dans le piège : " les Marais des Morts, oui, oui : c’est comme ça qu’ils s’appellent […] Il vaut mieux ne pas regarder dedans quand les chandelles sont allumées".

Les morts des Marais sont tombés lors d’une grande bataille, qui dura " des jours et des mois ", comme celle de la Somme. Au contraire peut-être des soldats de M. Gauchez, ces morts-ci ont visiblement tiré de leurs souffrances le désir de s’en prendre aux vivants. Deux anciens combattants de la Grande Guerre, avec l’expérience de deux champs de bataille différents (la Somme et l’Yser) utilisent la même image fantastique, celle du feu-follet, pour dire la mort de masse et leur horreur du spectacle des morts sans sépulture ou hâtivement ensevelis. Sans doute est-ce avant tout cela, le paysage de la Grande Guerre : cette proximité obscène avec la mort. Aussi n’est-il pas étonnant qu’après le conflit, les anciens combattants critiquent vertement les " touristes de guerre " : ces civils qui ont l’impression de comprendre ce qu’ils ont vécu en se rendant sur ce qui reste du front. Pour être vécu, celui-ci doit être saisi dans le froid et la fatigue, dans l’absence des proches, sous la menace de la mort, entouré de cadavres. Une fois la guerre finie, le paysage devient mascarade. Peut-être devons-nous essayer de nous en souvenir aujourd’hui, nous qui sommes friands de " reconstitutions " et de musées qui veulent "faire revivre" la Grande Guerre…

Sans doute est-ce avant tout cela, le paysage de la Grande Guerre : cette proximité obscène avec la mort.

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