# Pas de héros sans chanson ! Napoléon et Albert Ier

« Quand même vous seriez le p’tit Caporal, on n’passe pas ! »
Cette illustration du mythe de Napoléon et de la sentinelle orne une publicité de la firme Senez-Sturbelle, une chocolatrie/confiserie de Schaerbeek.  Pour plus de « réalisme », la scène est datée : elle aurait prétendument eu lieu en 1805. Ce que contredit le décor à l’arrière-plan, puisque l’expédition d’Egypte a eu lieu en 1798…  - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

« Quand même vous seriez le p’tit Caporal, on n’passe pas ! » Cette illustration du mythe de Napoléon et de la sentinelle orne une publicité de la firme Senez-Sturbelle, une chocolatrie/confiserie de Schaerbeek. Pour plus de « réalisme », la scène est datée : elle aurait prétendument eu lieu en 1805. Ce que contredit le décor à l’arrière-plan, puisque l’expédition d’Egypte a eu lieu en 1798… - Collection privée, Nicolas Mignon. ©

" C'était un soir sur les bords de l'Yser Un soldat belge qui montait la faction… "
Ainsi débute la chanson la plus connue qui célèbre le Roi-Soldat : la " Chanson du Roi Albert ". Bien que centenaire, elle se trouve encore aujourd’hui en bonne place (Dieu sait pourquoi) dans les chansonniers estudiantins belges. On en trouve par ailleurs facilement le texte sur Internet. La trame en est simple. Sur le front, le Roi des Belges fait mine de menacer une sentinelle pour tester sa détermination. Le soldat belge – Julot, de son prénom – reste inébranlable. Il est donc décoré par le roi en personne, qui le tutoie à cette occasion. Fin de l’histoire ? Pas tout à fait. Car il s’agit là de la reprise, presqu’à l’identique, d’une chanson plus ancienne célébrant… Napoléon Bonaparte.
 

Un bon chef est proche de ses hommes

C’est en effet le " petit caporal " corse que met en scène au XIXe siècle la chanson intitulée " La Sentinelle du Pont Henri IV ". Napoléon s’y livre (et pour cause !) à la même activité que le Roi Albert, si ce n’est que l’action a lieu sur le Pont Henri IV, qui enjambe la Vienne à Châtellerault (Poitou-Charentes). Cette image d’un Empereur des Français proche de ses hommes a visiblement eu son petit succès populaire, car il existe une autre chanson à l’intrigue identique (" Un jour Napoléon Premier / Factionnaire veut éprouver… "), qui diffère de " La Sentinelle du Pont Henri IV " à la fois par l’air et par le texte.

C'était un soir sur les bords de l'Yser. Un soldat belge qui montait la faction…

Camarade Albert

Quand et comment Napoléon Bonaparte s’est-il métamorphosé en Albert Ier ? La numérisation des collections de la Bibliothèque Nationale de France et leur mise en ligne dans la bibliothèque numérique Gallica répond partiellement à ces questions. Tout internaute peut en effet y consulter la première apparition connue de la " Chanson du Roi Albert ". Sous le titre " Le Soldat belge ", elle se trouve publiée en juin 1918 dans Le Droit des Peuples, un hebdomadaire réalisé en France par les socialistes belges en exil.

Le journal précise que " Cette chanson est chantée par les soldats belges prisonniers dans nos Ardennes ". Info, ou intox ? Si l’on ne peut exclure la possibilité que ce chant ait effectivement été envoyé par une voie détournée depuis le pays occupé jusqu’aux Belges en exil, il est sans doute plus réaliste d’imaginer que ceux-ci l’ont eux-mêmes adapté. Leur séjour parisien leur laissait tout le loisir de s’inspirer d’anciennes chansons françaises dans un but patriotique.

Si la question de la véritable origine de la chanson reste ouverte, le plus important est sans doute qu’elle soit publiée par un journal socialiste. Avant la Grande Guerre, le Parti Ouvrier Belge (P.O.B.) est sans surprise résolument hostile à l’armée ou à la monarchie. Le futur administrateur du Droit des peuples, Vincent Volckaert, est alors farouchement antimilitariste. L’invasion allemande oblige les membres du parti à se rallier à l’Union sacrée, tantôt avec un enthousiasme réel, tantôt avec plus ou moins de bonne volonté. Réfugié à l’étranger, Vincent Volckaert se consacre à des tâches de propagande et d’organisation syndicale, avant de prendre en 1918 les rênes du Droit des Peuples. Pour anecdotique qu’elle puisse paraître, la publication dans son hebdomadaire de la " Chanson du Roi Albert " témoigne du chemin parcouru par les socialistes belges. Encore faut-il remarquer qu’elle ne porte pas encore ce nom : " Le Soldat belge " fait incontestablement moins monarchiste. Camarade Albert ? N’exagérons rien…

Cette chanson est chantée par les soldats belges prisonniers dans nos Ardennes ". Info, ou intox ?

Napoléon superstar

La réutilisation de la figure de Napoléon pour grandir la personne du Roi Albert n’est en rien isolée. Pour le grand public de 1914, la guerre est encore trop souvent réduite à l’image d’une grande bataille décisive, planifiée par un stratège de génie, dont Napoléon est l’archétype. L’évolution de la société depuis 1815 impose toutefois d’insister davantage encore sur la proximité (supposée) des chefs de guerre avec leurs subordonnés. C’est pourquoi un autre mythe napoléonien reprend du service en France, dans un but assez semblable à celui de notre chanson. L’histoire là aussi, est édifiante. Au cours d’une ronde, Napoléon découvre une sentinelle endormie à son poste. Au lieu de la réprimander, voire de la punir sévèrement, l’Empereur la laisse se reposer, s’empare de son fusil et monte la garde lui-même. Malgré (ou justement à cause de) son invraisemblance, l’anecdote eut son petit succès. Et en 1914, des cartes postales françaises décident de représenter dans la même posture le commandant en chef des armées françaises, le général Joffre. Voilà comment présenter à peu de frais un général comme quelqu’un de proche de " ses " soldats… alors que, à l’instar justement de Napoléon, il les envoie au feu sans trop d’états d’âme.

Si la " Chanson du Roi Albert " fut un vrai succès sur le long terme, c’est sans doute parce que, en dépit de son caractère fictionnel, elle a paru à beaucoup comme relativement compatible avec la réalité. Ils sont nombreux en effet, les carnets de guerre de combattants belges, édités ou non, qui font mention des visites d’Albert Ier dans les tranchées. La propagande du temps de guerre s’en empare parfois de manière ridicule, en représentant le Roi faire le coup de feu au milieu des obus ou en le montrant se livrer aux travaux les plus pénibles. Ces exagérations mises à part, il est clair que le " Roi-Soldat " n’a pas usurpé son titre. Il est de très loin le chef d’Etat européen qui a passé le plus de temps sur le front pendant le conflit. Loin de se limiter à de simples opérations de communication, les visites du Roi expliquent aussi en partie sa compréhension du vécu des simples soldats, qui transparaît parfois dans ses carnets de notes ou sa correspondance. C’est là aussi une des raisons – parmi bien d’autres, plus politiques ou stratégiques – qui justifient aux yeux d’Albert Ier le refus des offensives irréalistes et sans lendemain. Toute napoléonienne qu’elle soit à l’origine, la " Chanson du Roi Albert " traduit assez bien l’état d’esprit des soldats belges et de leur Roi, acculés à une guerre défensive :

" Si vous passez, craignez ma baïonnette,

Retirez-vous, vous ne passerez pas, (bis)

Halte là ! "

Toute napoléonienne qu’elle soit à l’origine, la " Chanson du Roi Albert " traduit assez bien l’état d’esprit des soldats belges et de leur Roi, acculés à une guerre défensive.

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