# Orphelins en 14-18 : la guerre en héritage

Des orphelins belges à Paris en transit vers des colonies scolaires   - Wikimedia-License Creative Commons ©

Des orphelins belges à Paris en transit vers des colonies scolaires - Wikimedia-License Creative Commons ©

“L’Etat n’a pas voulu que les ayants-droit de nos héros et des victimes innocentes de la guerre fussent livrés au découragement et à la misère. Il a entendu leur assurer un sort convenable et un avenir décent.”

La guerre dès ses premières heures aura fait des milliers d’orphelins en Belgique. Du point de vue du nombre, ils sont bien moins que dans les autres pays participant au conflit mais font l’objet de toutes les attentions de la part des oeuvres privées puis de l’Etat. Ces enfants, ayant perdu un, ou leurs deux parents n’auront pas forcément le même destin selon leur situation et selon le fait qu’ils soient orphelins de militaire ou de civil. Dans une société où la transmission des valeurs éducatives étaient dévolue au père, l’Etat belge prendra entièrement ses responsabilités et mettra en place les mesures adéquates pour fournir à ces enfants protection et avenir.

Un avenir pour les "sans parents"

Le 16 mars 1915, le Comité National de Secours et d’Alimentation créée l’Oeuvre nationale des orphelins de guerre afin de venir en aide aux enfants ayant perdu leurs parents du fait de la guerre. Cette section fut créée avec l’appui de la très active Commission For Relief in Belgium (CRB). Les Américains d’ailleurs répondront présents lorsqu’il s’agira de soutenir les oeuvres s’occupant des orphelins.

L’image iconique de l’orphelin belge fera le tour du monde pour montrer au monde entier les effets malheureux de la cruauté teutonne et récolter des fonds. En France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, on ne compte pas les soirées dédiées à leur cause, les collectes à chaque messe. Ces pauvres enfants deviennent presque un accessoire à la mode, chacun veut avoir son protégé : les dames américaines de la haute, comme pour les filleuls de guerre et les réfugiés, veulent presque toutes avoir “leur” orphelin de guerre ou s'occuper d'un orphelinat en Europe. Les ambassades, spécialement celle des Etats-Unis, reçoivent des demandes en ce sens. Cela part bien entendu d’un bon sentiment mais ces bienfaitrices ne se rendent pas toujours compte des questions délicates qu’implique une adoption : les enfants trop jeunes ne peuvent donner d'informations sur les possibles membres de la famille survivants qui pourraient les accueillir, les plus âgés sont déjà enracinés au pays et souvent les familles préfèrent des enfants en bas âge. De belles histoires circulent aussi dans la presse internationale à propos d’enfants belges adoptés par le plus grand des hasards par de la famille lointaine en Angleterre. Vraies ou fabriquées, ces histoires poursuivent un même but : émouvoir la communauté internationale sur le sort des enfants.

D’autres préfèrent envoyer dons et colis à destination de ces infortunés enfants. Une dame canadienne, envoyant des vêtements en 1915 demande “ que l'enfant, plus tard, sache bien, et pense quelquefois que, quand il était petit, une Canadienne lui voulut du bien. De plus, s'il était possible, je voudrais qu'on l’appelle Jérôme ou Clara

En territoire occupé, des campagnes caritatives de grande ampleur se développent : le 8 septembre 1917 une grande garden-party est organisée au Château de Val Duchesse, dans la belle banlieue bruxelloise, au profit des orphelins, sous la bénédiction du marquis de Villalobas, ministre plénipotentiaire d’Espagne en Belgique et grand bienfaiteur des civils belges. L’entrée est élevée (20 francs) mais au total bénéfice des petits malheureux. C’est l’occasion idéale pour les plus fortunés de mettre la main au portefeuille. Dans des petites boutiques montées pour l’occasion, on vend cartes et petits objets au profit des orphelins. “Pendant quelques instants dans la beauté sereine d’un spectacle séduisant, on venait ”oublier” en s’associant à une bonne action” peut-on lire dans l’album souvenir de la journée vendu en 1918.

Pour les orphelins de père seul et qui sont restés avec leur maman, l’Oeuvre leur apportera un soutien matériel mais aussi une orientation dans les choix qu’il y aura à faire, en l’absence du père de famille défunt, concernant le futur de l’enfant. Il ne faut pas oublier que nous sommes à une époque où le père de famille a plein pouvoir pour les décisions relatives à l’éducation. Le fait que la mère de famille soit désemparée face aux choix à faire pour l’avenir est quelque chose qui revient régulièrement dans les dernières lettres que les condamnés laissent à leur famille : recommandations en tout genre, divulgations de noms de collègues, d’amis, de membres de la famille qui seront à même de donner des bons conseils, de fournir un emploi. La société ne fait qu’une relative confiance à la mère, ou plutôt, on estime inconsciemment qu’elle n’a pas tous les leviers nécessaires pour assurer un futur à ses enfants. L’Oeuvre est donc là pour fournir un soutien matériel à la veuve, parfois sous la forme d’un travail mais surtout pour la conseiller pour l’avenir de ses enfants.

Mais si l’enfant avait perdu ses deux parents et si personne ne pouvait le recueillir, des mesures étaient prises quant à son placement. Il s’agit d’une véritable entreprise de substitution paternelle. On crée dès l’automne 1914 des “ Foyers des orphelins” , véritables petites cités dans la ville où les enfants trouveront abri et éducation selon les standards du début du XXe siècle.

Le 16 mars 1915, le Comité National de Secours et d’Alimentation créée l’Oeuvre nationale des orphelins de guerre afin de venir en aide aux enfants ayant perdu leurs parents du fait de la guerre

Les institutions : soutenir et éduquer

Si les institutions hospitalières , dont le célèbre hôpital de L'Océan, sont souvent les premières à recueillir les orphelins ou les enfants séparés momentanément de leurs parents, ceux-ci sont ensuite placés dans des orphelinats. On crée dès l’automne 1914 des foyers des orphelins et on augmente les structures d’accueil déjà existantes. L’Etat belge augmente ses aides et bénéficie également du soutien international stimulé par les messages concernant les orphelins. La sororité américaine Delta Gamma prend par exemple sous son aile l’orphelinat de Marchiennes où elle envoie régulièrement fonds et encouragements jusqu’à temps que les autorités locales puissent prendre le relais. Elle obtiendra pour cela la décoration de l’Ordre de la Reine Elisabeth (de Belgique). Grâce à son aide, on pense un temps ouvrir une nouvelle section dans la banlieue de Charleroi tellement les demandes sont importantes. La douloureuse question des orphelins de guerre est également l’occasion pour les pédagogues, déjà forts impliqués sur le terrain scolaire, spécialement bruxellois, de développer des méthodes pédagogiques innovantes sur le terrain.

Les enfants doivent autant que possible rester dans la région où ils sont nés et où ils ont vécu avec leurs parents

La haute bourgeoisie bruxelloise, déjà fort présente dans les œuvres s’occupant d’orphelins, s’empare de la question des orphelins de guerre dès le début de celle-ci et sous l’impulsion du pédagogue Ovide Decroly, des maisons d’enfants sont ouvertes à Uccle d’abord puis dans le reste de la capitale et du pays. Ainsi, en mars 1917, au numéro 92 de la rue de Ruysbroeck à Bruxelles, une institution pour " grands garçons " ouvre ses portes.

Une enquête a d’abord lieu auprès de la famille ou des personnes chez qui l’enfant est recueilli. L’enfant peut rester dans cet environnement familier mais si cela n’est pas possible, il est alors placé dans une institution spécialisée.

Le placement se fait in fine sur base du sexe et de l’âge de l’enfant. Les garçons de plus de douze ans sont séparés des autres enfants (on encourage la mixité pour les plus petits) ainsi que les enfants suivant l’enseignement néerlandophone.

On leur désigne une “maman”, terme utilisé pour renseigner l’adulte de référence qui est la plupart du temps de sexe féminin, qui les suivra pendant tout leur séjour dans l’institution et sera à même de cerner leurs besoins et leurs problèmes particuliers. L’éducation “decrolyenne” est une éducation avant-gardiste qui met l’accent sur l’interaction de l’enfant avec son milieu de vie. Outre l’éducation de base des enfants à qui on enseigne comme aux autres enfants de Belgique les opérations de base ainsi que la lecture et l’écriture, on sensibilise au mieux les enfants à un environnement calme et naturel et on favorise leur interaction avec ce milieu : des petits animaux et des potagers sont présents dans les jardins et font l’objet de leçons, des sorties au parc sont organisées de même que des ateliers créatifs et des séances de lanternes magiques. Les plus grands sont également chargés d’aider et de soutenir les plus jeunes spécialement lors des repas et du coucher. Cela permet pense-t-on, aux fillettes de se familiariser avec leur futur rôle de mère.

Si on fournit aux orphelins hébergement et soins, on pense également à leur avenir : les orphelins doivent pouvoir être à même d’apprendre un métier, de préférence manuel qui lui permettra d’accéder au monde du travail. On se sert pour cela du dernier degré d’école. Les jeunes filles se font enseigner l’art de la couture ou du ménage. Le personnel essaie autant que possible de placer ces jeunes gens à la fin de leur scolarité.

La douloureuse question des orphelins de guerre est également l’occasion pour les pédagogues, déjà forts impliqués sur le terrain scolaire, spécialement bruxellois, de développer des méthodes pédagogiques innovantes sur le terrain

Les orphelins après la guerre

Dès juin 1919, les statuts de l’Oeuvre Nationale des Orphelins de Guerre (O.N.O.G.)sont figés dans une loi. Le Parlement réaffirme sa volonté de faire respecter la législation du code civil sur les tutelles familiales et sa mission de soutien, de placement et de défense des orphelins de guerre.

On ouvre la gratuité des établissements scolaires pour les orphelins, de militaires et de civils ainsi que pour les enfants d’invalides de guerre atteints d’une invalidité d’au moins 60%. A Ménin, un établissement pour filles entre 6 ans et 18 ans mais n’ayant pas plus de 10 ans à leur arrivée ouvre ses portes. Il y a un bulletin d’évaluation tous les trois mois et on garantit aux parents ou aux tuteurs une discipline sévère ce qui n’est pas inhabituel pour le cadre éducatif de l’époque.

Pour éviter une concurrence malsaine entre les catégories d’orphelins, le législateur décide ne faire aucune différence entre les deux et regroupe l'aide qui leur est destinée au sein d’un même organisme.

Dans l’opinion publique, on semble ne pas oublier les petits orphelins :

Il est consolant de se dire que le sacrifice de nos héros n'aura pas été accompli en vain et que des hommes de coeur s'appliquent gratuitement à la noble tâche de remplacer dans son rôle de conseiller et d'éducateur affectueux le père absent... pour toujours hélas", commente la Dernière Heure en date du 12 avril 1921, l'auteur de l'article demandant l'appui moral, éclairé des anciens combattants pour faire perdurer la camaraderie militaire.

Comme exemple de ces dissensions internes dans les organismes ayant à coeur le souci de donner un avenir à ces orphelins, citons qu'1924, un délégué de la Fédération des Invalides de Guerre en la personne du capitaine La Fontaine fut désigné pour participer aux travaux de l’ONOG mais une dizaine d'années plus tard, la Fédération des invalides de guerre regrette de ne pas être représentée au sein de l’ONOG car “ nul n’oserait contester aux invalides de la guerre le droit de coopérer à l’éducation et à l’instruction des enfants de leurs camarades tués au champ d’honneur ou décédés depuis l’armistice.” Même la question des orphelins, qui devrait faire l’unanimité, soulève parfois rivalités et controverses sur la manière dont elle doit être gérée.

Pour éviter une concurrence malsaine entre les catégories d’orphelins, le législateur décide ne faire aucune différence entre les deux et regroupe l'aide qui leur est destinée au sein d’un même organisme

Un mot de conclusion

La véritable avancée dans cette tragique histoire des orphelins de guerre est celle de la réelle appropriation par l’état d’un rôle jusque-là plus souvent dévolu aux initiatives privées. Comme si cette étiquette “de guerre” donnait le prétexte rêvé à la société de se mêler de l’éducation et du devenir des enfants sans parents. A ces enfants-là, il faut aussi ajouter les enfants ayant été séparés de leur famille pendant la guerre et ayant retrouvé au moins un membre de celle-ci dans le courant de la guerre, ou après celle-ci, ainsi que les nombreux orphelins ayant perdu un ou ses deux parents des suites de dommages collatéraux de guerre (maladies, accidents...) et qui ne sont pas comptabilisés comme orphelins de guerre au sens strict du terme. Il faut également mentionner le malheureux destin des enfants qui étaient déjà orphelins avant-guerre et qui traverseront celle-ci en dépendant également de la charité des bonnes oeuvres. S’il faut saluer les mesures prises par l’Etat belge pour venir en aide aux orphelins et à leurs familles, il ne faut pas oublier qu’ils porteront à vie la douloureuse cicatrice d’avoir perdu leurs parents par conséquence directe du premier conflit mondial.

Publicité