# Naissances, mariages, décès en 1914-1918 : la vie en guerre

La guerre n'empêchait pas les mariages  - Collection Privée (collecte rtbf-nom à ajouter) ©

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Les naissances, les mariages et les décès sont les évènements de la vie quotidienne qui ponctue la vie de nos familles, qui les façonnent aussi. Mais comment ces évènements qui font intrinsèquement partie de notre quotidien ont été vécus par nos grands-parents et arrière-grands-parents lors du premier conflit mondial ? Comment naissait-on, se mariait-on? Comment gérait-on la mort, si présente en temps de guerre, et quelles en ont été ses représentations? Voici ce que nous vous proposons de découvrir dans cet article.

La naissance

La naissance au début du XXe siècle est un évènement privé qui se déroule à la maison. Les hôpitaux sont réservés aux femmes seules, très pauvres et souvent en marge de la société. Bien entendu, il n’est pas question qu’un homme assiste à l’accouchement. C’est une sage-femme qui assiste la future maman et l’enfant et qui donne les premiers soins.

Dans la vague montante de la professionnalisation des soins, une association des accoucheuses voit le jour dans la province de Brabant en 1913 mais ce sont des balbutiements. On ne parle pas encore de pédiatrie dans les hôpitaux et encore moins de néonatalogie. Dans les bonnes familles, il est de bon ton de prévenir de la naissance avec un faire-part. Cette tradition perdure pendant la guerre même si il peut arriver que, faute de moyens ou de capacité, la nouvelle d’une naissance soit transmise par lettre ou carte postale, souvent avec un certain temps de retard. Fernand Bruniaux au front apprendra qu’il est l’heureux papa d’une petite Fernande bien après la naissance de celle-ci…

Si des naissances continuent bien sûr d’avoir lieu, l’usage contemporain et généralisé de la contraception est encore loin, on ne fait pas d’enfants en période de guerre. Ce n’est pas le moment. Tous les efforts doivent être concentrés sur la mère patrie et ce n’est pas en temps de pénurie qu’une bouche à nourrir est la bienvenue, surtout dans les ménages les plus défavorisés. Néanmoins, lorsque l’enfant survient, il est souvent considéré comme un espoir, un symbole d’une paix prochaine, à protéger à tout prix.

Une étude statistique permettrait de pousser l’analyse plus avant mais il semblerait que le prénom accordé au nouveau-né reflète également ce patriotisme : Albert et Elisabeth (et ses variantes) remportent tous les suffrages, de même que les allégories évoquant le conflit : Victoire ou le prénom d’un disparu. A contrario, on remarquera également une baisse de prénoms à consonance germanique.

Après-guerre, des voix s'élevèrent pour repeupler le pays. La presse titre: “Il faut relever la natalité”.

Dans les rangs du Parlement Belge, les débats font rage entre ceux qui estiment qu’il faut à tout prix encourager une forte politique de natalité et ceux qui estiment qu’il vaut mieux moins d’enfants afin de leur donner les meilleurs soins possibles. Ces derniers se feront accusés par les premiers de faiblesse voire de laisser une brèche ouverte pour un retour de l’ennemi. Le fait est que même si les naissances sont passées de 156.389 en 1914 en prenant en compte toute l'année car la guerre ne débute qu'en août à 99.360 deux ans plus tard, on ne peut évoquer un “trou” démographique dans le nombre de personnes vivants en Belgique.

La naissance au début du XXe siècle est un évènement privé qui se déroule à la maison

Le mariage

Le mariage était avant tout pour certains milieux l’occasion d’unir deux familles, plus que deux individus. La future mariée devait obtenir l’autorisation de se marier et le futur époux devait demander la main de sa promise au père de celle-ci. Quand la guerre éclate, la population belge n’a pas idée qu’elle durera quatre ans, les mariages ne sont donc pas précipités d’autant que la grande majorité des hommes restent en Belgique.

Malgré cela, certains mariages sont postposés avec parfois la conséquence dramatique de ne pas voir revenir le fiancé mais ceci dans des proportions bien moins importantes qu’en France. Par contre, une fois la guerre installée dans la durée, bien qu’on assiste à une baisse du nombre de mariages, la guerre n’empêche pas complètement ceux-ci. Pour ce qui est des soldats, le gouvernement belge en exil prendra les mesures nécessaires pour permettre aux promis de convoler.

Une décision émanant du ministère de la Guerre, cantonné au Havre, autorise les soldats à se marier lors de permissions dans les consulats belges ou les mairies étrangères mais rappelle qu’il est impératif de se munir de toutes les pièces authentifiant son identité de même que de l’autorisation de son supérieur. Or les permissions, quand elles sont accordées, ne durent jamais très longtemps. La mise en pratique de ces mesures est assez malaisée.

Un arrêté de loi de mai 1916 pris par le gouvernement autorise les Belges à se marier par procuration ce qui donne droit à des scènes cocasses de mariées se présentant accompagnées de munis de l’autorisation de l’époux pour convoler en justes noces. Pas de lune de miel, peu ou pas de réception. Pour peu, ces cérémonies pourraient presque faire figure d’enterrements…

Certains “couples de guerre” se forment et deviennent presque une caricature : celle du soldat blessé ou de l’officier et de la belle infirmière. Ainsi Mademoiselle Criquillion épouse en avril 1917, à l’hôpital de Beveren-Sur-Yzer, un officier médecin. Ces épouses issues de la bonne société, engagées comme aides-soignantes, continueront leurs missions mais cela reste l’exception. Car les jeunes femmes doivent se consacrer toute entière à leur foyer et à sa tenue, mission rendue difficile par les circonstances de guerre. Bien sûr, tous les foyers ne se ressemblent pas. Les familles plus aisées n’auront pas le même quotidien de guerre que l’épouse d’un ménage plus modeste chargée de faire la file pour obtenir un peu de farine ou un pain. La fête de mariage même doit s’adapter aux circonstances : normalement on ne se marie pas en période de deuil et on évite toute démonstration de réjouissance. Pour celles qui ne peuvent se marier avec une belle robe, en général blanche, depuis le milieu du XIXe siècle et surtout le début du XXe, parce que leurs moyens ne leur permettent pas ou parce qu’elles sont en deuil, accrochent une fleur dans leur chevelure ou une broche à leur vêtement.

Tant pour remonter le moral de la population, friande de belles histoires en ces ternes périodes, que pour saluer des valeurs de bravoure et d’honneur, les fiançailles sont prisées dans la fiction. Ainsi “ La fiancée du soldat : épisode Idyllique et romantique” écrit par un certain Jean de Marselaer (pseudonyme) relate l’histoire d’une belle fiancée et de son promis, un poilu aux prises avec un traître, ne peut que bien se terminer. L’auteur va jusqu’à rajouter le mariage de ses héros en datant cette page du jour du retour du roi des Belges, Albert 1er, à Bruxelles ! L’après-guerre aura également des côtés moins roses avec la crise économique pour les ménages, le retour du soldat ou son non-retour et le veuvage de son épouse.

Des annonces fleurissent dans la presse :

Jeune veuve de soldat, 28 ans, 100 francs d’économies, désire rencontrer en vue mariage mons. sérieux. écrire au 627. bureau du journal

Sait-elle la pauvre qu’en se remariant elle n’aura droit à aucune pension pour son défunt époux ?

Un autre, malin commerçant, promeut ses voitures “de mariage et de deuil” quand un troisième propose des enquêtes discrètes sur le passé et l’entourage d’une tierce personne.

Le retour des soldats dans leur foyer amène parfois aussi mauvaises surprises et déceptions. Le divorce, s’il est sociologiquement mal vu, est parfois la seule porte de sortie des couples. Les soldats exigent du Parlement des facilités pour divorcer. Ils les obtiendront mais non sans que cela fasse débat. Difficile en effet de leur refuser des facilités pour divorcer d’une épouse qui dans certains cas s’est laissée aller avec l’occupant…

Un arrêté de loi de mai 1916 pris par le gouvernement autorise les Belges à se marier par procuration ce qui donne droit à des scènes cocasses de mariées se présentant accompagnées de munis de l’autorisation de l’époux pour convoler en justes noces

Le décès

Au début du XXe siècle, il est de coutume que la famille se réunisse autour du mort, l’entoure et passe à travers un processus de deuil assez codifié : toilette du mort, vêtements de deuil, transmissions de condoléances… Quand la guerre survient, ces habitudes restent de mise mais doivent s’adapter à la vie en zone occupée. Il n’est par exemple parfois pas possible de se rendre à un enterrement ou une veillée funéraire faute d’avoir un laissez-passer pour ce faire ou faute d’avoir simplement été averti à temps.

En août 1914, dans les zones où sont passées les armées, on voit la mort de très près quand on ne la vit pas dans sa chair: à Tamines, Andenne et tant d’autres régions, on est témoin d’éliminations physiques de civils. Ces récits, surtout ceux qui concernent femmes et enfants, seront fortement mis en avant pour dénoncer les exactions et obtenir un soutien international.

"Dans ce malheur incroyable, une grande consolation me reste. Pendant dix-sept ans, J'ai disputé mon fils à toute sortes de maladies. J'avais pu l'arracher à la mort à force de soins constants.

Je suis profondément fière d'avoir réussi à le conserver pour lui permettre de mourir pour la patrie. Là est une grande consolation."

(Courrier des armées-17 Novembre 14)

En ce qui concerne le nombre de militaires belges tués au front, si la Belgique doit essuyer au total 42.000 pertes de soldats des suites de blessures ou de maladies soit nettement moins que les pertes subies par la France et l’Angleterre (respectivement 1.397800 et 885.138 soldats), les soldats tombés au front ne meurent pas, c’est presque une évidence, auprès de la cellule familiale, ce sont leurs camarades voire le personnel soignant qui s’occupera de leurs derniers instants, parfois instantanés, parfois au terme d’une longue agonie. Une certaine “habitude” de la mort s’installe dans les troupes. Les poilus finissent par la défier ou à tout le moins, s’en convaincre. Dans une lettre à son frère, Firmin Bonhomme, soldat volontaire au front écrit :

Tu vois, mon brave Louis que la mort ne respecte rien, qui que nous soyons, elle nous guette, elle se moque de notre jeunesse, de notre force, de nos espoirs ! Pourtant, bien souvent, pauvres tous que nous sommes, nous ne pouvons que nous convaincre de cette horrible vérité et, dans notre insouciance, nous nous rions du danger et nous narguons la mort”.

Ces phrases terribles et crues arrivent à contourner la censure qui frappe et qui est censée protéger le soldat contre la déprime et la baisse de courage. Dans le Journal des Armées, journal officiel que tout soldat peut se procurer, on n’a de cesse de glorifier les victimes de guerre. Ainsi le jeune officier Wielemans est décrit comme prononçant, exsangue, ces “paroles sublimes” lors de son décès à l’Yser le 2 février 1917 : “je me sens mourir. vous direz adieu à tous mes soldats que j’ai tant aimé”.

Pour contrer la tristesse et l’éventuelle colère des proches, on donne également la parole aux parents, aux mères principalement, dont on dit qu’elle sont heureuses d’avoir sacrifié un fils à la Patrie. Version officielle, bien entendu, ces paroles peuvent être opposées au désespoir de certaines : “Bien sûr que nous aurons gagné la guerre ! Mais mon fils ? Qui me rendra mon fils ?” Quand la mort survient au front, il faut également penser à sa gestion, au côté pratique des choses. Penser mécaniquement, c’est parfois la seule façon de ne pas craquer face à la folie des hommes. Des messes pour le défunt sont dites par les aumôniers, souvent en plein champ et les défunts sont enterrés à proximité.

Les grands absents sont ceux dont on n’a pas retrouvé ou identifié la dépouille

Les funérailles

L’organisation de funérailles est l’occasion idéale de mise en scène patriotique : plus, le défunt était gradé, plus cette mise en scène sera importante et plus son caractère officiel sera réaffirmé. La reconnaissance suprême aux mérites du défunt étant la présence du Roi. L’officier Wielemans sera enterré avec les honneurs, en présence du roi des Belges, Albert Ier,  et la cérémonie en son honneur, présentée officiellement, avec toute l’emphase requise :

Sur le pas des portes, des femmes attendent

la minute où le glas funèbre les invitera à la prière et au recueillement. De vieux paysans endimanchés se tiennent debout à leur côté, graves, humbles, silencieux.

Peut-être savent-ils que le Roi apportera au Mort par sa présence un suprême hommage d'estime

et ils veulent voir passer Celui qui incarne la vaillance commune et qui résume si fidèlement

les traditions de liberté et d'indépendance qui sont les vertus propres au coeur belge

L’annonce des funérailles se fera pour les familles les plus aisées par la presse, une annonce est onéreuse, ou pour les plus nantis encore, par un faire-part qui est souvent l’occasion d’afficher ses sentiments pour la patrie. Les citations des discours du roi Albert 1er ou du cardinal Mercier sont des grands classiques du faire-part. Parfois une citation du défunt lui-même, le tout accompagné d’une petite photographie et d’une prière : “C’est avec plaisir et sans regret que je donnerais ma vie pour la mère patrie

L’occupant, parfois si prompt à faire appliquer des règlements parfois absurdes, laisse faire. Quand les circonstances ne permettent pas de réunir famille et défunt, on peut lire “En raison des circonstances, les funérailles auront lieu ultérieurement” ou “de par les circonstances, il n’y aura pas de funérailles”.

Il faut également se charger de l’exhumation de certaines victimes. Qu’elles aient été enterrées sommairement lors de l’invasion du territoire ou qu’elles soient tombées au champ d’honneur, l’idée générale est de leur donner une sépulture digne, dans un endroit différent de l’endroit que l’ennemi a utilisé pour prendre leur vie. C’est aussi une sorte de réappropriation du processus de deuil. Jeanne Orianne, une fille d’officier, créera lors de la première année de guerre l ’ “Oeuvre pour l’exhumation et l’identification du soldat belge” et s’occupera de donner aux hommes une sépulture décente et de prévenir les familles mais elle est arrêtée en 1916 et sa lourde tâche ne sera reprise qu’après-guerre.

En mars 1919, un journal relate l’exhumation de frères Van Droogenbroeck fusillés le 12 avril 1918 par l’occupant, soit près d’un an après leur décès. Après-guerre, les débats seront virulents entre les partisans de laisser les soldats reposer au plus près de l’endroit qui a accueilli leur dernier souffle et les personnes désireuses de les déplacer dans un caveau de famille par exemple. Il n’existe pas d’homogénéité en la matière et chaque famille a son propre avis sur la question.

Selon la volonté de la famille, la dépouille de Nicolas Motz, plus jeune capitaine de l’armée belge, tombé sous les balles ennemies le 18 octobre 1918 au château d‘Hetsberghe, sera transféré en Belgique quelques mois plus tard.

Les grands absents sont ceux dont on n’a pas retrouvé ou identifié la dépouille. Un grand vide se fait alors pour les proches, n’ayant aucune sépulture sur laquelle prier. Les monuments aux morts et surtout la tombe du soldat Inconnu inaugurée en grandes pompes à Bruxelles le 11 novembre 1922 auront cette fonction. La population belge aura ainsi la possibilité de venir se recueillir en pensant à tous ceux tombés pour sa liberté. C’est un lourd héritage symbolique pour les proches, les veuves, pour les enfants et petits-enfants également dont certains auront à peine connu leur aïeul. Cette “communauté de deuil” marquera les esprits. La chape de plomb sociétale ne donnant pas vraiment l’espace aux veuves pour un nouveau bonheur.

De la vie à la mort et retour

Les étapes de la vie ont conclu un étrange marché avec la guerre. Elles sont présentes mais doivent s’adapter aux circonstances de guerre. Plus que les naissances et les mariages, les décès, et plus spécifiquement les décès dus aux violences de la guerre ont marqué les esprits et ce que la famille se soit plongée dans un profond mutisme ou qu’elle ait toujours évoqué la vie du ou de la disparue. Il ne tient qu’à nous de perpétuer leur mémoire.

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